De l’amour – Josef Pieper
Par Corbulon • 16 juin, 2011 • Catégorie: Lu pour vousUn détail pour commencer : cet ouvrage a été publié par la maison d’édition aussi discrète qu’exigeante Ad Solem, en février 2010. Il est sorti, en réalité, en 1972… et fait partie de ces livres dont on mesure que l’absence de traduction française durant trente ans illustre le déclassement de notre langue.
Josef Pieper est inconnu du grand public. Décédé en 1997, cet universitaire est un fin connaisseur de Platon, d’Aristote et de Thomas d’Aquin. Sa résistance au nazisme marque son histoire personnelle, lui qui devint ensuite un penseur reconnu et figurant parmi les influences majeures de l’actuel Saint Père.
Nonobstant la clarté qui marque l’œuvre selon les termes du préfacier – Mgr Pascal Ide – la matière en est scientifique et d’une aridité rare, d’une compréhension difficile d’accès et d’une érudition dépassant l’ordinaire. Les dix chapitres forment l’ossature rigoureuse d’une synthèse scientifique, philosophique et religieuse – ce n’est pas un livre religieux – démontrant l’achèvement complet d’une pensée catholique de l’amour et, par là, de l’édifice institutionnel qui va avec, le mariage1.
Pieper introduit la question de l’amour par la langue – notamment la sienne, l’allemand2 –, analyse ensuite les concepts fondamentaux en cause dans l’Amour3 en effectuant une épuration ascétique des mots et des idées qui vicient l’idée moderne et appauvrie de l’Amour en éreintant le romantisme, le sentimentalisme et le nihilisme.
L’étude est entièrement nourrie de notions et de convictions catholiques qui rendent son intégralité à l’Amour, notamment la Caritas et la Vérité, comme un don de Dieu, que résume ces formules « C’est bon que tu existes, quelle merveille qu’il y ait toi ! ». Ce qui est tout à fait subtil est qu’aucune de ces vérités catholiques n’est présentée comme telle, mais démontrée. Parmi celles-ci, les suivantes sont essentielles.
Il n’y a pas d’Amour sans don, et la relation se construit dans la vérité que l’un tend à l’autre dans un mouvement circulant : aussi l’Amour crée-t-il un équilibre entre la projection de soi en autrui, l’amour de soi – indispensable – et la réponse confiante qui concrétise la Vérité.
Pieper met quatre idées en lumière : le caractère unique de l’Amour, l’amour est approbation – non seulement consentement, mais également accueil créateur –, tout véritable amour est une réitération de l’acte créateur divin, enfin, l’amour est unifiant.
Il démonte patiemment des lieux communs de notre temps4 emportant toute une vulgate moderne de la filiation, du mariage et de la liberté qui sont totalement réversibles et donc illusoires chez nos contemporains : filiation contractuelle et donc non divine, autorisant le sacrifice de l’enfant au nihilisme sentimental, égale dignité des opinions vis-à-vis de l’amour entre personnes du même sexe qui est une négation de l’altérité divine, mariage dissoluble alors qu’il est le réceptacle divin de cet Amour.
Pieper continue la réflexion du docteur angélique en considérant que l’Amour est le fondement de la volonté5, une véritable leçon de cet ouvrage. Plus, il explique, démonte, les notions de désintéressement et de pureté intrinsèques à l’Amour jetable, en déconstruisant l’approche luthérienne6 et sa conséquence pratique : la perception de l’amour catholique et du mariage comme un obstacle à la liberté et au choix, le doute inhumain qui est mis au centre de l’amour par les Lumières.
L’avant-dernier chapitre finit logiquement par les dérives de la sexualité, en mettant l’homme post catholique face aux conséquences funestes de la supposée libération sexuelle – c’est mon interprétation, encore que des catholiques se sentiraient mal à l’aise en lisant autant d’intégralisme ! – : il suit en cela Freud7 : « Tout ce qui rend la rencontre sexuelle facile favorise en même temps sa chute dans l’insignifiance » et Horkheimer qui sabrait, cinglant : « Il faudra payer la pilule avec la mort de l’amour érotique ».
Quoique touffu, l’ouvrage se lit donc et se travaille en convoquant notre psychologie, notre individualisme stérile, notre pêché et notre faiblesse dans une conception si appauvrie de l’amour qu’il constitue pour ce dernier une vivifiante leçon.
Dernière chose rafraichissante : Dieu s’adresse par l’amour, par la volonté, directement à l’Homme ; le pêché n’est il pas, encore une fois, de refuser sa bienveillante intelligibilité par crainte d’Inaccessible ?
« Je veux que tu sois ; c’est bon, c’est très bon que tu existes »
Gn, 1, 31
- Le mariage n’est pas l’objet du livre[↩]
- Quant à ce qu’écrivent les Allemands en matière religieuse, M. Minc serait bien avisé de lire…[↩]
- Eros, Agapè, volonté, amitié, volonté, liberté, sexualité…[↩]
- Si l’Amour est effectivement une relation ternaire entre création divine et échange entre deux êtres, il est totalement indissoluble puisque l’Amour humain participe à la volonté divine, et cela s’oppose à la relation duale frustre contractualiste fondant le mariage moderne[↩]
- « Le premier mouvement de la volonté, ou d’une faculté appétitive quelconque est l’Amour » St Thomas.[↩]
- « Aimer, c’est se haïr soi même » : et dire que la Foi catholique est accusée de rigidité…[↩]
- Il est vrai que Onfray le Grand vient de tailler la réflexion freudienne au panzerfaust, mais Onfray étant un païen au sens strict, il ne faut pas s’étonner que pareille affirmation soit l’objet de son courroux.[↩]
Commentaires sur Facebook
Corbulon est catholique, marié, père de cinq enfants. Il n'est pas uniquement râleur et conservateur malgré un style que son métier hospitalier l'oblige à arrondir.
Nullement aristocratique, il désespère de voir les libéraux acquérir une place qui ne se réduise pas à l’économisme et la Cité catholique oser retrouver confiance dans le message que celle ci offrit au monde dont la paganisation n’augure rien de bon.
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Oh ! merci de ressortir ce livre, c’est une merveille !
Vieil Imbécile(Citer ce commentaire) (Répondre)
merci, vieil imbécile,
Sa lecture vaut surement mieux que la recension. Mais il est trop compliqué pour le clergé français qui aime davantage s’occuper de politique et de l’esprit du Concile que du trésor du Christ…
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
Saint Bernard cité par Josef Pieper :
Tout amour vrai est sans calcul et reçoit en même temps son salaire ; il ne peut même recevoir son salaire que quand il est sans calcul … Qui dans l’amour ne cherche comme salaire que la joie de l’amour reçoit la joie de l’amour. Mais qui dans l’amour cherche autre chose que l’amour perd en même temps et l’amour et la joie de l’amour.
Sympa le widget la Procure, pourquoi pas une affiliation
3douard(Citer ce commentaire) (Répondre)