La divinisation du pouvoir : une idolâtrie française
Par Louis Charles • 29 juin, 2011 • Catégorie: Réflexion faiteAujourd’hui au nom de l’autorité de l’Etat les personnes qui ont été irradiées par les essais nucléaires ne sont toujours pas reconnues comme victimes. L’Etat ne peut pas mal faire puisque c’est l’Etat qui décrète ce qui est bien et mal.
Hier – c’était en 1974 – l’avortement a été légitimé par l’Etat qui, depuis, a transformé ce qui était un crime en un droit remboursé par la Sécurité sociale et dont les services font désormais la promotion active.
Au début du XXème siècle un autre innocent avait été condamné à l’infamie parce que l’Etat ne voulait pas se déjuger : c’était Alfred Dreyfus. Plutôt une injustice qu’un désordre. L’Etat ne peut se déjuger puisqu’il ne peut mal faire.
En 1689 Louis XIV avait précipité son royaume dans l’injustice, le sang et le chaos pour une période d’un siècle1 pour avoir refusé de revenir sur la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), comme le lui demandait Vauban qui en déplorait l’inefficacité et en redoutait les conséquences. La gloire du monarque ne supporterait pas qu’il se déjugeât. Le roi ne pouvait mal faire.
Si ce mélange d’orgueil, de mauvaise foi et d’aveuglement survit et traverse les siècles c’est parce qu’il a été théorisé sous la forme d’une doctrine, l’absolutisme. Elle s’est affirmée et affermie du règne d’Henri IV à la Révolution française avant d’être récupérée par les régimes politiques qui prirent la suite.
L’impunité officielle de l’Etat avait été officiellement proclamée en1682 par Louis XIV, dans la Déclaration des Quatre Articles. Il y décrétait unilatéralement qu’il était désormais délié de tout contrôle et que ni le pape ni le peuple ne pouvaient plus le déposer. Il n’avait plus de compte à rendre à l’Eglise. Il n’avait plus besoin de sa consécration. Elle ne pouvait plus proclamer sa déchéance ni délier ses sujets de leur devoir d’obéissance. Le représentant de Dieu sur terre n’était plus le pape mais Louis XIV. Son pouvoir est désormais réputé absolu.
Bien que la pratique de l’absolutisme soit toujours allée moins loin que la doctrine sous l’Ancien régime – elle ne sera jamais appliquée dans toute sa cohérence théorique et l’autorité royale devra toujours composer avec les ordres et les corps intermédiaires qu’elle combattait d’un point de vue doctrinal – le culte idolâtrique du pouvoir qu’elle exprime survivra néanmoins à sa chute.
La Révolution, l’Empire puis la République héritèrent d’une théorie du pouvoir illimité prête à l’emploi qu’ils se chargèrent de mettre en pratique. Non seulement ils n’hésitèrent pas à reprendre à leur compte les prérogatives absolues que les monarques français prétendaient détenir de Dieu mais ils les radicalisèrent dans des proportions jamais atteintes sous l’Ancien régime. Là où Louis XIV échoua à éradiquer le jansénisme et le protestantisme, la Révolution se montra bien plus « absolutiste » en envoyant les colonnes infernales massacrer la population vendéenne.
Aujourd’hui l’idolâtrie du pouvoir est malheureusement une perversion très profondément ancrée dans l’inconscient national. L’idée que le pouvoir politique est lui-même la source de toute légitimité et que la fantaisie, les passions, les illusions et les turpitudes de ses détenteurs doivent primer sur la loi naturelle et sur ce que la conscience humaine ordonne fait l’objet d’un consensus au moins implicite. La raison d’Etat est toujours invoquée avec succès pour justifier tout ce que la loi naturelle condamne. Elle impose le silence même aux âmes les plus scrupuleuses.
On a affaire à une véritable religion de l’Etat qui marque profondément la culture politique française au-delà des clivages classiques de la droite et de la gauche. L’expression Etat Providence atteste d’ailleurs bien du caractère religieux que les Français lui reconnaissent. La notion même de raison d’Etat en témoigne également : l’Etat est perçu comme source du Bien et du Mal ; ce que la loi morale réprouve (mensonge, meurtre) peut être légitime si c’est l’Etat qui le fait. Un culte rendu à une idole qui conteste à Dieu la première place et qui entraîne la mort d’innocents, ça ne vous rappelle rien ? C’est le culte du dieu païen Baal que les prophètes du vrai Dieu dénonçaient avec véhémence et parfois au prix de leur vie. Comme le culte rendu à l’Etat le culte rendu à Baal exigeait des sacrifices humains. Ce qui horrifiait les prophètes d’Israël.
D’un point de vue chrétien il s’agit d’un culte idolâtre au sens propre du terme puisqu’en faisant de l’Etat le prescripteur du Bien et du Mal substitue il substitue l’Etat à Dieu. En termes bibliques on peut dire que le trône royal se substitue à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal dont la Genèse nous dit que c’est le seul arbre de la Création qui était interdit à Adam et Eve.
- Il faut attendre les dernières années de la monarchie pour que Louis XVI promulgue sur les conseils de Malesherbes, ministre de la Justice, l’Edit de tolérance de 1787 accordant la liberté de culte aux Protestants.[↩]
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Louis Charles a été nourri dès sa plus tendre enfance à la presse catholique de gauche pour enfants (Okapi), y a miraculeusement survécu et en a conçu une méfiance profonde pour les idées reçues.
Il considère que la fécondité à long terme constitue un bon critère de discernement et s’intéresse prioritairement aux vérités qui ont déjà été éprouvées, d’où son intérêt pour les leçons qu’offre l’histoire et pour les traditions en général.
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Est-on arrivé au point haut absolu de la divinisation du pouvoir en Allemagne, et le procès de Nuremberg nous a-t-il (un peu) appris à désobéir aux lois injustes en condamnant ceux qui avaient obéi ? Ou bien n’était-ce qu’un point haut local que nous serions en voie de dépasser ? l’avons-nous déjà dépassé ?
J’ai discuté un jour avec une étudiante en médecine qui se destinait à la gynécologie. Abordant les problèmes éthiques, elle les a balayés, en m’expliquant que leur grand et brillant professeur avait convaincu les étudiants du fait que la loi était le seul repère moral possible. Personne n’a alors émis la moindre objection…
Vieil Imbécile(Citer ce commentaire) (Répondre)
« Louis XIV a précipité son royaume dans l’injustice, le sang et le chaos pour une période d’un siècle. » Z’auriez pas par hasard des origines marseillaises ? L’injustice, passe, mais le sang et le chaos… Faut pas pousser : passé 1700, voire avant, le sang et le chaos, c’est fini. De plus, l’Edit de Fontainebleau, improprement appelé révocation de l’édit de Nantes, est le fruit d’un choix fait en conscience, par quelqu’un qui Pensait que c’était ça, le bien, et N’était que mal renseigné sur la réalité de l’application sur le terrain : il y a entre le roi et la réalité le double filtre de l’intendant et du ministre.
Si l’on veut taper sur les rois et la raison d’état, l’assassinat de Concini ou celui du duc de Guise sont pas mal non plus, ou la Saint-Barthélemy. Par ailleurs, la raison d’état n’est pas une invention française : elle vient d’Italie, avec Machiavel et Catherine de Médicis. L’état comme source du bien et du mal, en revanche, c’est un phénomène typique de la modernité et d’un monde qui a perdu sa religion : l’Etat prend la place de la religion a mesure que celle-ci en cède.
Edel(Citer ce commentaire) (Répondre)
en 1689, le roi a précipité son royaume dans l’injustice, le sang et le chaos… en 1701 aussi ? et la petite ère glaciaire de 1709 est la faute du roi, comme la canicule en 2003 !
cette Histoire là mérite quelques nuances. Indépendamment de la révocation de l’Edit de Nantes (rappelons plutot de la paix d’Alès-, il ne me semble pas que la France soit à l’origine de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Mais on connait déjà cet air là avec Napoléon le premier, dont on considère que toutes les guerres n’ont été que de son propre fait.
Il serait temps que les Français relisent leur histoire, en particulier que les guerres des fins de grands règnes ne seraient que le fait de la France.
Dans les deux cas, les Anglais -pour ne citer qu’eux- rient encore de notre ignorance crasse de notre propre histoire.
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Corbulon
Je ne sacrifie pas à la tendance actuelle qui consiste à dénigrer systématiquement son pays mais à faire la généalogie d’une perversion universelle mais qui a été théorisée en France et qui, malheureusement, fait partie intégrante de notre patrimoine national puisqu’elle traverse et s’accommode de tous les régimes politiques: monarchie, Empire, République(s)…
La raison d’Etat est une forme d’idolâtrie comparable au culte idolâtre que le peuple d’Israël rendait régulièrement à d’autres dieux que le vrai Dieu. Le culte de Baal ou de Moloch n’est pas différent de celui du Léviathan…
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Edel
« l’Edit de Fontainebleau, improprement appelé révocation de l’édit de Nantes, est le fruit d’un choix fait en conscience, par quelqu’un qui Pensait que c’était ça, le bien, et N’était que mal renseigné sur la réalité de l’application sur le terrain : il y a entre le roi et la réalité le double filtre de l’intendant et du ministre ».
Très honnêtement et sans vouloir vous offenser qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que Louis XIV était mal renseigné et, ainsi, de le dédouaner de sa responsabilité ? La théorie du bon roi et des mauvais conseillers c’est comme la théorie du complot: on peut l’invoquer à volonté en fonction de ses préférences. Mais je ne veux pas m’attarder là-dessus parce que ce n’est pas l’objet de mon propos.
Je ne prétends pas que la théorie de la raison d’Etat est une invention française, je dis que c’est en France qu’elle a pris racine et qu’elle s’est épanouie au point de devenir partie intégrante de notre tradition politique. De même que les pâtes ont été inventées en Chine mais font désormais partie du patrimoine gastronomique italien.
« Si l’on veut taper sur les rois et la raison d’état, l’assassinat de Concini ou celui du duc de Guise sont pas mal non plus, ou la Saint-Barthélemy ».
Tout à fait.
« L’état comme source du bien et du mal, en revanche, c’est un phénomène typique de la modernité et d’un monde qui a perdu sa religion : l’Etat prend la place de la religion a mesure que celle-ci en cède ».
Précisément pas. C’était l’objet de mon article. Accuser la Modernité d’en être à l’origine c’est une contre-vérité historique. A moins de considérer que c’est avec Louis XIV qu’on entre dans la Modernité. Ce qui pourrait se défendre. La dissociation de l’éthique et de la politique a toujours été pratiquée mais n’avait jusqu’alors jamais été revendiquée ouvertement . Malheureusement le royaume de France en a été le laboratoire, l’Empire et la République les héritiers…
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
certes, mais la statolatrie et ses travers ne valent qu’avec l’Etat Providence, car auparavant, il n’assura jamais que des obligations de souveraineté. Effectivement l’Etat louis quatorzien s’inscrit dans la modernité, développé depuis Machiavel, mais Louis XI, François premier et Louis XIII firent autant pour affirmer la puissance de l’Etat que Louis XIV.
Je n’admet simplement que l’on compare l’absolutisme à un Etat dirigiste, c’est anachronique. Lire Chaline, Bluche et d’autre permet de le savoir. Quant à la tolérance en France en 1687, désolé, mais elle est supérieure à celle de la Grande Bretagne, bien qu’en retrait vis à vis de la Hollande. En Angleterre, une monarchie parlementaire nait, mais certainement pas l’équivalent de ce qu’elle est devenue avec Gladstone.
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Corbulon
» la statolatrie et ses travers ne valent qu’avec l’Etat Providence, car auparavant, il n’assura jamais que des obligations de souveraineté ».
Non. L’Etat-Providence c’est la version mère juive étouffante d’un Etat qui prétendait depuis plusieurs siècles déjà n’avoir de compte à rendre à personne ni à aucune loi morale. L’Etat-Providence n’est qu’un avatar d’une idolâtrie plus ancienne.
« Effectivement l’Etat louis quatorzien s’inscrit dans la modernité, développé depuis Machiavel, mais Louis XI, François premier et Louis XIII firent autant pour affirmer la puissance de l’Etat que Louis XIV ».
Tout à fait d’accord. Le ver était dans le fruit bien avant l’avènement de Louis XIV. Mais il fallut attendre Louis XIV pour que l’impunité de l’Etat soit érigée en dogme.
« Je n’admet simplement que l’on compare l’absolutisme à un Etat dirigiste »
J’ai bien précisé que je parlais de l’idéologie de l’absolutisme, de l’impunité que les détenteurs successifs du pouvoir ont cherché à théoriser pour mieux l’ériger en règle morale et s’ériger eux-mêmes en prescripteurs du Bien et du Mal. J’ai aussi précisé que la théorie absolutiste a toujours été plus loin que la réalité sous l’Ancien régime.
« Quant à la tolérance en France en 1687, désolé, mais elle est supérieure à celle de la Grande Bretagne »
Fort possible mais je n’ai aucune opinion sur le sujet. C’est pourquoi je me suis abstenu d’en parler.
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
L’Etat providence n’a rien a voir avec les siècles qui précèdent.
Il a voir avec l’effondrement de l’état classique face à la guerre totale de 1914, l’intégration d’une industrie d’armement général, la généralisation de l’impot inventée en 1917, l’effondrement du crédit public porté sur des monnaies stables et l’explosion de dépenses insupportable par les sytèmes mutualistes.
Alors j’avoue ne pas bien voir la place de la Mère Juive étouffante ?! Par contrepoint, l’état allemand, dirigiste, n’a jamais versé dans le système Providence avant 1945 alors que la social démocratie est une mère intellectuelle de l’Etat providence, développée par les britanniques.
L’impot est, sous Louis XIV, une ressource extraordinaire, et ne devint jamais une ressource permanente, à l’inverse de la fiscalité indirecte. Par la déclaration du Dizième, Louis XIV établit la première -et unique, jusqu’à Louis XVI en 1788…- contribution financière à la charge de la noblesse.
L’Etat a toujours été impuni. il n’ya donc aucun dogme, notion plutot religieuse; l’immortalité de l’Etat et de la Res publica romaine le prouve.
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
@ tous
Je ne suis pas sûr que Louis Charles cherche à comparer en tant que tel l’Etat providence (qui n’est pas une spécificité française, du moins à ses débuts) avec l’absolutisme passé. Mais plutôt à mettre en exergue que dans les deux cas, il s’agit d’une mise en oeuvre d’une forme de privation des libertés individuelles au profit des intérêts supérieurs du collectif.
Pour faire du gender au politique, on pourrait dire que la Raison d’Etat, c’est l’Etat papa qui protège le plus grand nombre par la violence, et l’Etat providence, l’Etat maman qui rassure le plus grand nombre par les gâteries et les douceurs.
Henry le Barde(Citer ce commentaire) (Répondre)
@tous
Pour reprendre la métaphore d’Henry le Barde je dirais que l’Etat papa et l’Etat maman traduisent une conception de l’Etat qui prétend s’occuper de tout pour faire le bonheur de tous qu’on le veuille ou non. C’est donc une conception de l’Etat totalitaire. puisque l’Etat peut s’arroger non seulement le pouvoir de sanctionner sans se soumettre à d’autre règle que ce qu’il estime être son bon droit confondu avec son intérêt (c’est la Raison d’Etat) mais également celui de se substituer à l’exercice des libertés individuelles sous prétexte d’une plus grande efficacité voire d’égalité entre les citoyens (je pense notamment à la mainmise de l’Etat sur l’éducation de nos enfants) en éliminant toute forme de concurrence.
Cette conception totalitaire de l’Etat repose sur l’idée implicite d’abord , théorisée ensuite et généralisée enfin sous la monarchie française que l’Etat ne peut mal faire et qu’il n’a pas à se justifier.
L’erreur que je confesse bien volontiers a été de situer la naissance d’une telle prétention à Louis XIV. Elle lui est antérieure. La formule qui était inscrite au bas des édits et des lois de François 1er était «Car tel est notre bon plaisir» . Celle utilisée par Louis XI était «Car ainsi le voulons et nous plaît d’être fait». Plus tard Louis XVI, pourtant passé à la postérité comme un tempérament trop faible pour assumer la fonction royale, dira encore plus brutalement «c’est légal parce que je le veux».
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
Il semble effectivement exagéré d’affirmer que « Louis XIV a précipité son royaume dans l’injustice, le sang et le chaos pour une période d’un siècle ». Globalement, les grandes émeutes frumentaires disparaissent du pays tandis que les frontières restent inviolées jusqu’en 1793. En revanche, les excès de la raison d’Etat sont bien réels. Même si la doctrine ne date pas de Louis XIV, sa pratique atteint son paroxysme et éclaire notamment les causes et les conséquences de la révocation de l’édit de Nantes / édit de Fontainebleau (1685), comme le rappelle l’historien Olivier Chaline (Le règne de Louis XIV, Flammarion, 2005).
Alors que la paix d’Alès (1629) avait détruit l’appareil militaire des calvinistes en les privant de leurs « places de sûreté », l’édit de Fontainebleau en réduit le poids démographique de moitié (avec 200 000 départs sur la période 1660-1720, soit moins qu’une crise démographique comme celle de 1694 ou du grand hiver 1709). La révocation n’a donc pas « ruiné » la France d’autant moins qu’elle n’a jamais été étendue aux luthériens d’Alsace.
La révocation est à envisager dans le même contexte international que celui des « réunions » (politique d’annexion en pleine paix de villes frontalières, dont Strasbourg (1681)). Elle constitue une forme religieuse d’annexion, et ses procédés brutaux sont en consonance avec les bombardements (dont celui de Gênes (1684)), les occupations et les dévastations dont la politique royale est si prodigue dans ces mêmes années. Le sort des huguenots dépend des relations que louis XIV entretient avec les autres monarques européens.
La victoire inattendue des Impérieux sur les Turcs devant Vienne (1683), suivie de la reprise de (Buda)Pest (1684) et de la plaine danubienne, donne à l’empereur Léopold un prestige immense. Celui-ci est soudain auréolé de la gloire de la croisade (tant chez les catholiques que chez les protestants du Saint Empire), tandis qu’on attribue à Louis XIV l’invasion ottomane Alliée traditionnelle des Ottomans depuis François Ier, la France refuse non seulement de participer à la coalition européenne venue secourir Vienne assiégée mais Louis XIV interdit explicitement tout départ de Versailles de volontaires disposés à combattre à titre personnel. Il lui faut donc rappeler à toute l’Europe, par une entreprise inouïe, qu’il est le plus chrétien des princes.
C’est dans ce contexte qu’est pris l’édit de Fontainebleau. Il s’agit d’abord d’une affaire d’Etat échappant à l’Eglise et au pape puisque le soin d’instruire les « nouveaux convertis » est ôté aux curés locaux pour être confié à un corps spécial de prédicateurs organisé par l’archevêque de Paris, donc in fine par le roi. C’est également l’occasion pour l’Etat d’empiéter sur la juridiction ecclésiastique puisque les nouveaux convertis relèvent au spirituel davantage des gouverneurs et des intendants que des évêques. Ainsi, le roi « met la main à l’encensoir ». Enfin sur le plan théologique, les autorités laïques imposent non seulement l’assistance à la messe mais aussi des communions forcées, donc sacrilèges.
Mais le roi apparaît davantage en Europe comme le persécuteur des protestants plutôt que le champion des catholiques. En outre, il reste brouillé avec le pape Innocent XI, notamment du fait de la publication des Quatre articles (1682), véritable constitution du gallicanisme.
L’échec devient indéniable avec l’éclatement de la guerre des Camisards (1702-1704), en pleine guerre de succession d’Espagne, rassemblant jusqu’à 4 000 insurgés huguenots dans les montages des Cévennes et contraignant le roi à rappeler les troupes du maréchal de Villars du front. Il s’agit d’une double guerre civile opposant d’une part les camisards aux troupes royales, et d’autre part au sein de la population cévenole, la majorité protestante à la minorité catholique. On assiste à une explosion de violences à l’encontre des catholiques avec incendies d’églises et meurtres de prêtres ou de notables convertis. Ce n’est qu’au bout d’un an que les troupes royales rappelées des frontières prennent le relais et imposent à leur tour des déportations de populations protestantes (466 villages et hameaux sont ainsi vidés de leurs habitants). De très vieilles haines locales trouvent à cette occasion leur exutoire en même temps que surgit une violence biblique nourrie d’un courant de prophétisme et de millénarisme protestants. Dès 1686, le pasteur Jurieu annonce la chute du roi et la conversion de la France au protestantisme. Le pasteur Jurieu appelle ainsi à la chute de la dynastie assimilée à la Babylone moderne via son Accomplissement des prophéties ou la délivrance prochaine de l’Eglise (1686).
Vauban avait pourtant appelé très tôt au rétablissement de l’Edit de Nantes via son Mémoire pour le rappel des huguenots (1689). Mais un tel retour en arrière devant les cours européennes n’est pas possible. La gloire du roi exclut tout déjugement. La France s’installe dans le chaos et les tensions confessionnelles (avec les « synodes du désert », organisation protestantes clandestines propices aux dérives millénaristes) au moins jusqu’à l’affaire Calas (1762). Si les persécutions cessent au niveau national à partir de cette date, elles se prolongent parfois au niveau local jusqu’à l’édit de tolérance (1787) inspiré à Louis XVI par le marquis de Malesherbes.
Dans un autre registre, la destruction de l’abbaye de Port-Royal des Champs (1713) en vue d’éradiquer le jansénisme relève de la même conception du pouvoir et de la raison d’Etat qui ne saurait se déjuger, en dépit de l’échec manifeste de sa politique.
Lactance(Citer ce commentaire) (Répondre)
tout à fait d’accord avec Lactance,
il est certain que l’édit de Fontainebleau est un paroxysme de la « Raison d’Etat », encore que, abrutis par la conception post 1789 qui est la nôtre, on y mette tout et n’importe quoi.
Je suis pour ma part toujours attentif à répéter que la Raison d’Etat fut davantage utilisée par Louis XV avec le Secret du Roi, et d’incessant lits de Justice pour museler le Parlement, Louis XIV tenant bien moins de séances de ce type.
Sans compter que la fiscalité sous Louis XIV n’évolua plus jusqu’en 1787 ou presque.
On oublie l’affaire Calas, Damien, et toutes les autres victimes sanglantes des règnes qui suivirent.
le grand oeuvre de Louis XIV ne réduisit jamais les pouvoirs locaux, mieux, il les préserva. L’absolutisme royal était une machine fort différente de la centralisation napoléonienne, et bien moins sanglante que la décennie révolutionnaire.
Sur le Jansénisme, rien à redire, tout est écrit. On oublie aussi que l’absolutisme comportant une dimension religieuse, Louis XIV maintint durant la seconde partie de son règne une concorde réelle, alors que la politique religieuse devint sous LOuis XV un pot à pus….
Les commentaires permettent d’affiner l’analyse du règne apès 1685, considéré comme un long hiver, pour ne pas dire un déclin. Mais, je le répète, les historiens français, jusqu’à des Chaline ou Bluche, ont trop peu travaillé cette période. Lavisse colle encore à nos mentalités. Relire Cornette également. Après Louis XIV, la France ne disposera plus jamais des moyens, ni de l’énergie de rester… la première puissance européenne. il est juste de rappeler que la révolte cévenole est une guerre, elle même en pleine guerre de succession d’Espagne. Vienne… oui, derniers feu d’une politique anti autrichienne: oublie t’on qu’elle est alors la seule grande puisance militaire à part la France ? le nom du prince Eugène, le service de Marlborough aux intérêts des Impériaux nous parle t’il encore, lui aussi ? à partir de 1689, une coalition européenne se dresse contre le France… et, sans avantage militaire décisif sur une France épuisée, n’obtient que des concessions territoriales (certes de loin les plus importantes du règne): les Français ont oublié ce qu’apportait la puissance…
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
je laisserai un dernier commentaire sur ce dossier: recension de rentrée sur un ouvrage récent sur le système de gouvernement de Louis XIV.
Corbulon(Citer ce commentaire) (Répondre)
Vous oubliez d’ailleurs de signaler qu’Etat-Providence est un terme né de la plume de Léon XIII.
JG(Citer ce commentaire) (Répondre)
« La Révolution, l’Empire puis la République héritèrent d’une théorie du pouvoir illimité prête à l’emploi… » On peut en douter. Le roi absolu n’avait pas de pouvoir illimité du tout, il respectait les « Loix fondamentales du Royaume », les Parlements (sa justice déléguée), le droit et les particularités des territoires. Ce n’est qu’après la Révolution que les gouvernements ont osé s’arroger le pouvoir absolu, et surtout la doctrine que la fin justifie les moyens, se croyant légitimés par des Assemblées qui représentaient La Nation, ou Le Peuple.
arriade(Citer ce commentaire) (Répondre)