Alexandre et Sonia Poussin : « Au fond pourquoi faudrait-il être rapide ? »
Par Louis Charles • 22 juil, 2011 • Catégorie: Tête à tête
Alexandre et Sonia Poussin se sont fait connaître du grand public en traversant l’Afrique à pied. De la ville sud-africaine du Cap au lac de Tibériade en Israël ils ont marché pendant trois ans en dormant chez l’habitant ou à la belle étoile. Sans argent, sans assistance mais munis d’une caméra ils sont allés à la rencontre de l’Afrique et des Africains. Leur aventure a donné lieu à un livre intitulé Africa Trek et à un DVD éponyme. Depuis Alexandre a publié un nouveau livre intitulé Marche Avant1 dans lequel il rassemble les réflexions tirées de son expérience africaine et ses méditations et dont Le temps d’y penser a fait une recension. La volonté d’Alexandre et Sonia, sereine mais inébranlable, de ne pas se laisser bousculer par la vie et de prendre le temps nécessaire à accomplir ce qu’ils portent en eux ne pouvait que susciter notre intérêt. Nous les avons donc rencontrés.
Le Temps d’y penser : Durant les trois ans de votre périple en Afrique vous avez développé l’éthique du marcheur. Une éthique faite de lenteur, de rythme intérieur, d’ouverture à l’imprévu et à la rencontre. Depuis votre retour en France comment faites-vous pour conserver cette éthique du marcheur ?
Alexandre Poussin : En renonçant. En renonçant à un certain nombre de choses. Nous avons renoncé à beaucoup de choses mais pas à notre liberté. Nous ne sommes pas salariés. Peut-être sommes-nous moins productifs que si nous l’étions mais, au moins, tout ce que nous faisons nous le faisons en décidant librement du temps que nous voulons y consacrer. Comme la maison que nous avons achetée et que nous continuons de retaper depuis trois ans par exemple. Ou comme mon dernier livre que je portais en moi depuis sept ans et que j’ai mis un an à écrire. Tant que ça ne venait pas, ça ne venait pas : nous avons choisi de ne pas nous mettre martel en tête, de ne pas nous fixer d’échéances artificielles. Nous voulons vivre en harmonie avec notre propre rythme. Nous n’avons jamais été des rapides, c’est vrai… Mais au fond pourquoi faudrait-il être rapide ?
LTDP : Oui au nom de quoi ?
Alexandre Poussin : Il y a tellement d’auteurs qui s’obligent à sortir un bouquin par an ! C’est non seulement terriblement anxiogène mais surtout comment voulez-vous que la qualité de ce qu’ils écrivent ne s’en ressente pas ? Résultat ils publient toujours plus ou moins le même livre. C’est profondément pathétique. Moi, pour écrire j’ai besoin au préalable de lire, de ruminer, de me documenter…
Sonia Poussin : Sans compter que ton livre a été évolutif. Tu l’as approfondi et enrichi au fur et à mesure des rencontres. Le dernier chapitre notamment qui relate le décès de ton papa est le fruit d’une rencontre avec un ami qui t’a convaincu que cet épisode devait absolument figurer dans ce livre. Il n’était pas prévu initialement. Si nous avions eu une date butoir pour la remise du manuscrit nous n’aurions jamais eu cette conversation à temps et ce chapitre n’aurait jamais vu le jour. On serait passé à côté d’un moment à la fois très fort et très beau.
LTDP : Très beau et très rare. Car, comme dans l’ensemble du livre, on y trouve une forme subtile d’impudeur… pudique. L’impudeur inhérente à toute forme de témoignage y est tempérée par une vraie délicatesse. Car, à une époque où l’on dévoile plus facilement son corps que son âme, c’est paradoxalement un chapitre comme celui-là qui parait impudique.
Alexandre Poussin : C’est vrai. Aujourd’hui rien n’est considéré comme plus impudique que de parler de sa foi. Etalez vos frasques sexuelles au grand jour, exhibez vos turpitudes et vous obtiendrez l’approbation ou, au moins, un sourire bienveillant. Mais aventurez-vous à dire Je crois en Dieu et vous jetterez un froid en plein milieu du repas. Vous dresserez contre vous la masse des nouveaux bien-pensants. Et parmi eux les plus ouverts, atterrés par votre manque de savoir-vivre et navrés pour la maîtresse de maison, vous susurreront à mi-voix et sur un ton à la fois excédé et blessé « Mais ça relève de votre vie privée, ça… »
LTDP : Pour en revenir à Africa Trek, comment vous est venue l’idée d’un tel projet ?
Alexandre Poussin : C’est un projet qui a mûri progressivement et qui a fini par s’imposer avec la force de l’évidence. Un peu comme une femme qui apprend qu’elle est enceinte : au début c’est très abstrait et puis neuf mois plus tard le bébé est là !
LTDP : Quel projet quand même ! C’est encore plus radical (ou plus fou ?) que celui des Cortès2 !
Alexandre Poussin : En fait leur démarche est inspirée de la nôtre. D’ailleurs nous avions beaucoup parlé avec eux à l’époque où ils mûrissaient leur projet. Edouard, dont j’avais déjà fait la connaissance dans le cadre de la Guilde Européenne du Raid3, avait été très marqué par Africa Trek qu’il avait lu et vu. Il voulait faire quelque chose de semblable et a finalement décidé, lui aussi, de rallier Jérusalem à pied mais en partant de chez lui. Il a choisi comme nous de voyager sans argent et de loger chez l’habitant pour faciliter la rencontre mais il a formulé cet engagement de manière explicite là où chez nous il était induit par le trajet que nous avions choisi. Car les Cortès, eux, ont traversé l’Europe et non l’Afrique. La difficulté supplémentaire c’est qu’eux pouvaient décider de rompre cet engagement à tout moment en allant retirer de l’argent à un distributeur automatique. Leur projet n’en était que plus difficile et plus exigeant. Mais nous avons fait, eux et nous, la même expérience de la dureté des villes. Les moments humainement les plus difficiles ont correspondu à la traversée des grandes agglomérations urbaines. Ce sont les zones des plus grandes violences.
Sonia Poussin : A titre d’exemple la ville de Nairobi est surnommée Nairobbery tellement le risque est grand de s’y faire dépouiller et tuer. Et quand on traverse l’Afrique du sud à pied pendant huit mois en apprenant chaque jour qu’une nouvelle famille de blancs s’est faite massacrer c’est aussi quelque chose de marquant.
LTDP : D’ailleurs comment avez-vous pour sortir indemne de l’Afrique du sud ? Vous étiez blancs, blonds aux yeux bleus : vous ressembliez quand même davantage à des Boers qu’à Nelson Mandela !
Alexandre Poussin : Nous en sommes sortis indemnes parce que nous étions à pied. Là-bas un blanc qui marche au lieu de rouler en voiture c’est tellement incongru que ça désarçonne. Cela signifie soit que l’on est fou soit que l’on n’est même pas assez riche pour s’offrir un ticket de bus…donc qu’on n’a pas le profil d’une victime intéressante.
Sonia Poussin : Nous avions pris soin de n’emporter qu’un équipement très limité et ne porter que des vêtements très modestes. Pas de couleurs vives, surtout pas de marques. Profil bas. Car c’est le contraste entre une richesse jugée insultante et une pauvreté (réelle ou supposée) jugée injuste qui suscite les convoitises, nourrit le ressentiment et débouche sur la violence. Dans le township d’Alexandra où nous sommes passés les gens vivent dans la hantise que leur téléphone portable ne sonne en pleine rue. Cela les désignerait comme des « riches » et donc comme des gens à agresser. Ce n’est pas une question communautaire ou ethnique. Aujourd’hui apparaît progressivement une bourgeoisie noire qui devient à son tour la proie de ce genre de violences. La ségrégation raciale commence à s’atténuer mais la ségrégation sociale est en pleine forme !
LTDP : Votre prochaine destination est-elle toujours le Japon ?
Alexandre Poussin : Effectivement notre projet était initialement de remonter le Japon en famille pour aller à la découverte de cette culture, notamment en allant à la rencontre de ces maîtres d’arts traditionnels qui ont reçu le titre de « trésor national vivant » et qui sont payées par le gouvernement japonais pour assurer la transmission de l’art dans lequel ils excellent. Mais depuis Fukushima est passé par là ! Nous ne savons pas quels sont les dangers exacts, les zones radioactives : 20 kilomètres, 250 kilomètres ? Sans compter que désormais la chaîne alimentaire est contaminée… Nous attendons donc afin d’y voir plus clair. Nous devions partir au 1er septembre et nous savons déjà que nous ne ferons rien avant le 1er janvier. Mais la situation a le temps de changer encore d’ici là. Si nous y allons ce sera néanmoins dans une perspective différente de celle que nous avions retenue au départ : ce sera pour montrer le courage des Japonais et leur capacité de solidarité.
LTDP : La sensibilité à l’environnement et à la création semble désormais dépasser le cercle restreint des militants écologistes et se généraliser. Je pense notamment aux conservateurs écologistes américains que Rod Dreher a baptisé crunchy conservatives et auxquels il a consacré un livre éponyme4.
Alexandre Poussin : Oui quoique j’aie du mal à retrouver l’équivalent de cette tendance en France. Dans la droite catholique libérale on ne peut vraiment pas dire que ce courant soit très présent… Il y a tout à faire. A contrario dans l’Eglise semble se dessiner une vision écologique véritable : fondée sur le principe que l’homme a reçula Création en héritage et qu’il se doit de la gérer en bon père de famille. Malheureusement ce bon père est un peu trop prolifique : sa progéniture exponentielle est en train de le ruiner (Malthus était un bon protestant). Je crois qu’elle doit entamer une sérieuse réflexion sur la maitrise de la reproduction, là où le pape Jean Paul II avait brisé le silence concernant la sexualité et la beauté de l’union charnelle.
Sonia Poussin : En même temps le rôle de l’Eglise n’est pas non plus d’être dans l’air du temps et, comme on dit, être dans le vent n’est que l’ambition d’une feuille morte.
LTDP : Quelles objections votre projet vous a-t-il values ?
Alexandre Poussin : Le plus courant c’était « Vous les enfants de la chance, les fils de famille vous allez vivre au crochet de ceux qui ont déjà du mal à vivre et vous allez leur ôter le pain de la bouche ». Elle n’était d’ailleurs pas infondée. Nous en avons donc tenu compte en nous imposant une règle à la fois pratique et déontologique : ne jamais passer plus d’une nuit chez nos hôtes afin de ne pas abuser de leur générosité. C’est néanmoins le parti pris d’arriver les mains vides chez nos hôtes d’un soir qui nous a permis de constater qu’ils avaient eux aussi des choses à donner et qu’ils n’étaient pas d’abord et avant tout des « pauvres ». C’est parce que nous arrivions sans rien qu’un rapport d’égalité a pu s’instaurer et des rapports vrais se nouer. Nous n’étions pas enfermés dans le rôle des blancs privilégiés moralement tenus d’aider des Africains défavorisés. Les liens tissés étaient des liens entre égaux et des liens authentiques parce que non forcés. Ils n’avaient a priori aucune raison de se montrer accueillants envers nous mais notre position de fragilité a fait de nous des déclencheurs de générosité. Mais c’est quelque chose que certains ont du mal à comprendre en France, y compris dans nos familles, où beaucoup se sentent implicitement chargés du fardeau de l’homme blanc.
LTDP : N’était-ce pas trop difficile de manger ce que l’on vous offrait (soupe aux mouches…) ?
Sonia Poussin : Non. La nourriture n’est qu’un carburant. C’est sur pendant trois ans on s’est privé de toute gastronomie. La seule chose vraiment difficile c’était de vivre éloignés de ceux qu’on aime. Ne plus voir ses parents, ses frères et sœurs, ne pas voir grandir ses neveux, ne pas être là pour la mort de son grand-père. Ça c’est vraiment dur parce que ça c’est l’essentiel.
LTDP : Je suppose qu’avec ce qui vient de se passer à Fukushima votre projet de sillonner le Japon en famille va vous valoir de nouvelles critiques.
Alexandre Poussin : C’est clair que là, on risque de se faire allumer ! On va encore nous traiter d’inconscients. Mais, de manière plus générale, je trouve cette accusation (qu’on nous a déjà faite à l’occasion d’Africa trek) imméritée. Précisément parce que nous sommes très conscients des risques que nous prenons et que nous prenons tout notre temps pour préparer nos projets et pour les mettre à exécution. Nous prenons des risques raisonnés et mesurés. Nous cultivons l’insouciance. Pas l’inconscience. C’est complètement différent. Nous cherchons à nous décharger du fardeau que constituent les soucis mais nous ne comptons pas pour autant sur la chance. Nous connaissions parfaitement les risques quand nous nous sommes lancés dans notre traversée de l’Afrique. Nous savions parfaitement que nous attraperions au moins une fois le paludisme. Et nous avions raison car nous l’avons finalement eu à deux reprises ! Nous l’avions même prédit crânement à un journaliste avant notre départ avec une naïveté qu’il avait pris pour de la présomption et qui l’avait profondément choqué… Mais si nous nous étions exprimés avec autant de simplicité c’est précisément parce que nous étions parfaitement conscients qu’on ne peut passer entre les moustiques pendant trois ans ! Nous en étions conscients et nous étions parfaitement conscients qu’on peut mourir du paludisme en trois jours seulement. C’est pour cela que nous nous étions munis des médicaments indispensables. C’était un risque réel mais mesuré. Ce n’était pas une décision insensée. Insouciants ? Certainement. Inconscients, certainement pas !
Sonia Poussin : Je tiens à ajouter que j’ai une totale confiance en Alexandre. Non pas comme une amoureuse béate et aveuglée mais parce que je le connais, que je sais qu’il ne me fera jamais courir de risque inutile ou insensé, parce que j’ai confiance en son expérience et en sa sagesse.
LTDP : Depuis combien de temps vous connaissez-vous ?
Alexandre Poussin : Nous nous sommes connus à l’âge de vingt ans et, dès notre rencontre, nous étions sûrs d’être faits l’un pour l’autre. C’est sans doute pour cela que nous avons pu attendre sept ans avant de nous marier. Sept ans de réflexion en quelque sorte ! Après tout sept ans c’est bien le temps qu’il faut à un séminariste pour devenir prêtre, non ? Il faut prendre le temps de mûrir son choix avant de prononcer des vœux perpétuels…
Paris le 27 juin 2011
Propos recueillis par Louis Charles – photo : Alexandre Poussin
- Marche avant : vade-mecum à l’usage des aventuriers de grand chemin et des voyageurs immobiles, d’Alexandre Poussin, Robert Laffont.[↩]
- En juin 2007, quelques jours à peine après leur mariage, Mathilde et Édouard Cortès sont partis en voyage de noce à pied. En huit mois ils ont rallié Jérusalem, sans un sou en poche, dans une volonté de dépouillement, à la manière des pèlerins du Moyen Âge. Ils ont, eux aussi, raconté leur périple en livre (Un chemin de promesse, d’Edouard et Mathilde Cortès, éditions XO) et en DVD.[↩]
- ONG créée en 1967 et reconnue d’utilité publique qui regroupe facilite les projets alliant aventure et solidarité avec des pays en voie de développement.[↩]
- Crunchy Cons: How Birkenstocked Burkeans, gun-loving organic gardeners, evangelical free-range farmers, hip homeschooling mamas, right-wing nature lovers, … America (or at least the Republican Party), de Rod Dreher publié chez Crown Forum.[↩]
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Louis Charles a été nourri dès sa plus tendre enfance à la presse catholique de gauche pour enfants (Okapi), y a miraculeusement survécu et en a conçu une méfiance profonde pour les idées reçues.
Il considère que la fécondité à long terme constitue un bon critère de discernement et s’intéresse prioritairement aux vérités qui ont déjà été éprouvées, d’où son intérêt pour les leçons qu’offre l’histoire et pour les traditions en général.
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islam
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