La dette, une question morale
Par Incarnare • 2 nov, 2011 • Catégorie: Réflexion faiteLa crise de la dette grecque doit nous interpeller. Elle est en effet de nature différente de la crise des subprimes.
La crise des subprimes était à la fois une crise de l’intelligence et de la morale privée. Crise de l’intelligence, car elle résulte d’une hypothèse – « les prix de l’immobilier grimpent toujours » – qui, bien que largement partagée, s’est révélée fausse ; et parce qu’elle s’est appuyée sur des véhicules financiers (via la titrisation) dont la complexité et le risque ont échappé même à ses créateurs.
Crise de la morale privée parce que certaines acteurs ont cru pouvoir placer leur foi dans des produits qu’ils ne comprenaient pas, tandis que d’autres leur vendaient ces produits qu’ils savaient échapper à l’intelligence. Etant alors impossible d’évaluer précisément la qualité des titres de dettes possédés, la question se posait de savoir si les banques posaient un problème de liquidité ou de solvabilité.
La crise de la dette est, elle, bel et bien une crise de solvabilité : pas de mécanisme financier complexe et opaque en cause (contrairement à ce que peuvent laisser entendre certains politiques, trop heureux de trouver dans les banques des boucs-émissaires idéaux), juste un banal problème de surendettement. C’est en effet une crise de confiance, non dans une mécanique financière, mais dans une parole donnée.
La génération de nos parents (si vous avez plus de 50ans, votre génération) a passé sa vie à consommer plus qu’elle n’a produit.
Elle l’a fait (il faut le dire, même si je vais le nuancer) d’abord par cupidité. Il suffit de parcourir les allées de la foire de Paris pour mesurer combien ce fléau nous afflige, fléau qu’aucun taux d’intérêt (même les taux prohibitifs des crédits à la consommation) ne saurait enrayer. La dette n’est que le pendant publique, la conséquence collective, de ces choix privés, de ce refus de n’être qu’intendants de la création et non ses maîtres.
Cette soif matérialiste a trouvé deux alliés idéologiques de circonstance : le monde inépuisable et le progrès infini. Jusqu’aux chocs pétroliers il était communément admis que les ressources naturelles étaient pléthoriques et facilement accessibles : comment hésiter alors à consommer ou vendre aujourd’hui des ressources extraites demain ? Jusqu’à la nôtre, les générations précédentes ont toujours cru que leurs enfants vivraient mieux et plus longtemps qu’eux-mêmes.
Il peut paraître osé, voire scandaleux, pour un catholique, de mettre en balance la vie humaine avec de l’argent, pourtant j’affirme qu’il faudra demain se poser la question de savoir s’il « vaut le coup/coût » d’administrer une (énième) chimiothérapie à cet homme de 90 ans.. car l’univers matériel n’est pas infini, et cette chimio coûte autant que 100 000 doses de vaccins dans les pays du sud. Si ce choix est inacceptable pour vous, en faire l’économie nécessitera d’autres choix par ailleurs, en termes d’empreinte matérielle, car le statu quo est économiquement insoutenable (d’où la crise actuelle) et moralement inacceptable (par ex. politiques antinataliste dans les pays du sud).
Au-delà de cet exemple, certes caricatural (j’aime forcer un peu le trait), nous devrons revoir notre façon-même de penser nos choix économiques, individuels comme collectifs, pour réaliser que ceux-ci sont avant tout des choix moraux et pas seulement techniques. Benoît XVI demandait déjà dans Caritas in Veritate une réflexion sur le sens de l’économie et ses finalités.
Cette réalité doit nous interpeller alors que se prépare au parlement notre budget 2012 : la plupart de nos leaders politiques cherchent une prolongation technique, fût-ce pour un temps, du système que j’ai décrit avant… au lieu de préparer le monde d’après.
Refus d’héritage
Chaque enfant français qui naît aujourd’hui démarre sa vie avec une dette de près de 20 000 €. Et je ne parle pas des enfants grecs. Avec, pour nous les jeunes, le sentiment de devenir locataires de notre propre existence.. condamnés à payer rien que pour exister.
En parallèle, jamais, dans aucun pays, la répartition des richesses n’a été aussi favorable aux personnes âgées (à la génération qui a consommé perpétuellement plus qu’elle n’a produit) qu’en 2011 en France. Naguère, dans une économie où chaque pays avait sa monnaie et où les prêteurs étaient dans nos frontières, l’inflation permettait ce qu’Authueil appelle « l’euthanasie des rentiers », c’est à dire l’ajustement de l’économie sur le réel. Mais c’était le temps de l’économie administrée, où l’on votait le taux de croissance au parlement.
Notre appétit fut tel qu’aujourd’hui les prêteurs sont hors de nos frontières (ce sont ces anciens pays pauvres, comme la Chine, qui se serrent la ceinture pour nous…). De plus, la monnaie commune (qui a beaucoup d’avantages par ailleurs) implique qu’une inflation décrétée serait préjudiciable aux plus vertueux (ceux qui limitent les dépenses, comme les allemands).
Alors, finalement, ne serait-il pas plus efficace, voire plus juste de simplement ne pas rembourser ? Cette promesse faite par nos pères nous engage-t-elle ? Après tout, un enfant peut bien refuser l’héritage paternel, si les dettes surpassent l’héritage…
La réponse est loin d’être évidente sur le plan moral. Car la situation n’est pas tout à fait analogue à celle de l’enfant qui refuse son héritage : en même temps qu’une dette colossale, nous recevons un réseau de transport qui ne marche pas trop mal, un système de soins perfectible mais fonctionnel, etc. A l’inverse, nos créanciers ont également leur part de responsabilité, par leur laxisme (la même qui conduit des banques à prêter à des ménages déjà surendettés) et, quand ce sont des Etats, parce qu’ils ont préféré nous renflouer que de développer leurs populations. De plus, un éventuel défaut sur la dette ne peut décemment s’imaginer qu’en repartant sur des bases saines et dans une optique différente de la génération de nos parents.
Voilà la question à laquelle font face les Grecs ce soir : à cette heure, il est encore incertain qu’elle leur soit posée par référendum ou lors d’élections. Espérons simplement que leurs responsables politiques leur proposeront l’alternative en vérité, sans tenter de leur faire croire qu’ils peuvent avoir le beurre, et l’argent du beurre. Car, dans l’Histoire, les précédents n’augureraient alors rien de bon.
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« s’il « vaut le coup/coût » d’administrer une (énième) chimiothérapie à cet homme de 90 ans.. »
A ce stade, un médecin responsable est déjà passé en palliatif (ce qu’est souvent la chimio, d’ailleurs). Tu conviendras qu’on peut difficilement laisser partir quelqu’un sans accompagnement médical pour traiter la douleur, juste parce qu’à l’autre bout de la planète on manque de médicaments (même si je partage ta mise ne perspective).
Sinon je connais nos amis de l’ADMD qui risquent de brandir une solution toute trouvée
Ah, et puis, pour nos lecteurs, c’est pas Authueil qui a inventé l’euthanasie des rentiers (tu auras noté la transition habile
) mais Keynes.
Henry le Barde(Citer ce commentaire) (Répondre)
Vous posez plusieurs auestions morales pertinentes, notamment sur ce que nous lèguent, en positif ou en négatif, les générations antérieures.
Vous passez un peu vite, cependant, sur un point clé: si « il faudra demain se poser la question de savoir s’il « vaut le coup/coût » d’administrer une (énième) chimiothérapie à cet homme de 90 ans.. car l’univers matériel n’est pas infini », alors l’on vous posera inévitablement la même question vis-à-vis de la natalité. Si les politiques antinatalistes sont moralement inacceptables (sans autre explication) alors que les soins aux cancéreux peuvent être rationnés, cela signifie que la vie d’un nouveau-né est intrinsèquement supérieure à celle d’un homme âgé et malade: pente dangereuse, bien sûr.
Il sera donc nécessaire de défendre un équilibre par lequel toute vie, sans exception, mérite d’être vécue du début à la fin, l’adaptation se situant au niveau des ressources consommées pour ce faire. Pas simple.
Gwynfrid(Citer ce commentaire) (Répondre)
« car l’univers matériel n’est pas infini, et cette chimio coûte autant que 100 000 doses de vaccins dans les pays du sud. »
Ce raisonnement est erroné car il est localisé dans le temps. On pourrait dire que les ressources de la terre, malgré sa « finitude » sont en fait infinies, du fait de l’inventivité et l’ingéniosité humaine. Le pétrole a été de tout temps un liquide pointant à la surface du désert, utile pour les lampes à huile, mais sans intérêt majeur. On sait ce qu’il est devenu grâce à l’invention du moteur à explosion. Il suffit d’une invention particulière pour changer la face économique du monde, imagine, par exemple, les conséquences d’un perfectionnement du principe de la pile à combustible, permettant d’avoir de l’énergie à partir de l’eau…
Par ailleurs, ça fait un moment que la mondialisation a tué l’inflation (l’inflation importée, parce qu’effectivement, l’inflation sur les prix de l’immobilier n’a pas été tendre). Autant dire qu’on n’est pas près de la revoir de si tôt.
Sinon, je veux bien qu’on ne rembourse pas, mais il faut faire attention à qui est le créancier floué, parce que c’est le meilleur moyen qu’il envoie les chars s’il est un peu susceptible…
Polydamas(Citer ce commentaire) (Répondre)
Polydamas : et tu n’es pas sorti du mythe du progrès infini.. En 1980, on imaginait pour 2000 des voitures volantes. Ok on a des iPhones (que personne n’imaginait), mais il y a tout de même un gap.
Gwynfrid et Henry : comparer en dignité les vies des nourissons et des vieillards est bien hors de propos (comme de hâter la fin des individus jugés coûteux.. ça, on l’a vue en allemagne nazie). Reste que notre empreinte se mesure en longueur (ou en durée) comme en largeur.. et que la 4e ou 5e chimio a plus à voir avec une volonté de toute-puissance et un refus de la mort qu’avec un vrai respect de la vie. Mais revenons-en à la politique économique.
Gwynfrid : Pas simple non. +1 là dessus.
Polydamas : +1 aussi pour les chars. A l’inverse (et Papandréou a sans doute senti le couteau sous sa gorge), attention aussi à l’espérance ou au manque d’espérance des populations.
Incarnare(Citer ce commentaire) (Répondre)
Non, pas tant que ça, le gap n’est pas si important qu’on ne le croit. Et le problème des voitures volantes n’est pas qu’elles n’existent pas (on en fait déjà), le problème est qu’elles causeraient beaucoup trop d’accidents, surtout avec le problème qui existe entre le volant et le siège.
Polydamas(Citer ce commentaire) (Répondre)
Pour abonder dans le sens de Polydamas (pas sur le fait que Doc Brown est un danger public au volant, hein), je pense qu’on sous-estime les capacités de progrès. On ne peut pas nier qu’un ordinateur qui contient autant de composants que celui d’il y a 20 ans génère ô combien plus de croissance. Sans parler des services à la personne, etc., etc.
Je n’ai pas dit que chaque progrès (technique, économique…) contenait en lui-même un progrès pour l’humanité. Mais je pense qu’on peut croître assez loin, plus qu’on ne pense actuellement en tous cas.
Même si rien ne nous oblige, individuellement, à suivre chaque progrès technique
Henry le Barde(Citer ce commentaire) (Répondre)
Ah désolé, j’étais déjà né en 1980 et on n’en était plus aux voitures volantes… Je ne vois pas entre quoi et quoi il y a un « gap ». Entre les rêves du futur et la réalité ? Certes, il y en a un: la réalité est bien plus étonnante que les prédictions. Par exemple, je suis en train de partager mon avis avec vous sans dépenser un centime, alors que je me trouve de l’autre côté de l’océan. Pour faire la même chose en 1980 je n’aurais eu d’autre solution que de vous écrire, ou de vous téléphoner (à 5 francs la minute ou quelque chose comme ça).
@ Polydamas, l’inventivité humaine est certes infinie, mais pour ce qui est de la création de valeur matérielle (par exemple, l’alimentation et les ressources minières) nous restons confrontés à la finitude de la planète. Il nous reste, bien sûr, la valeur immatérielle qui n’a d’autre limite que celle de notre imagination.
@ Incarnare : « Reste que notre empreinte se mesure en longueur (ou en durée) comme en largeur. » Très juste, mais il se trouve que la largeur n’est pas constante en fonction de l’âge, et varie beaucoup d’un individu à l’autre. L’argument reste donc à manier avec précaution, le malthusianisme n’étant jamais très loin de montrer son nez.
@ Polydamas: « Sinon, je veux bien qu’on ne rembourse pas, mais il faut faire attention à qui est le créancier floué, parce que c’est le meilleur moyen qu’il envoie les chars s’il est un peu susceptible… »
Je crois que le billet d’Incarnare considère implicitement les générations âgées, qui disposent de l’essentiel de l’épargne, comme les créanciers qu’on pourrait éventuellement flouer car ils portent une part de la responsabilité de la situation. Je me trompe ? En tout cas, la monétisation de la dette (autrement appelée « euthanasie des rentiers ») est bien une solution qui tape dans la poche des épargnants.
Gwynfrid(Citer ce commentaire) (Répondre)
Deux rectifications utiles :
- je ne suis pas contre le progrès, notamment technologique, loin de là ! mais celui-ci ne doit pas servir d’alibi pour hypothéquer l’avenir, surtout pour des dépenses de fonctionnement ! Sinon c’est du wishful thinking.
- je n’ai rien non plus contre les personnes âgées et je n’appelle pas à une guerre de génération…mais force est de constater le déséquilibre qui existe aujourd’hui en France, qu’une fiscalité basée sur le travail et la consommation a encouragé, en bloquant les perspectives d’avenir aux jeunes (à gauche, on appelle ça l’ascenseur social bloqué).
Si j’étais tout à fait libéral (je n’y suis pas encore), je prônerais.. une taxe de 100% sur l’héritage.
Incarnare(Citer ce commentaire) (Répondre)
Plus précisément, la règle est simple : si une génération d’un pays donné emprunte à long terme de l’argent qu’elle utilise pour autre chose qu’un investissement permettant d’accroître à l’avenir les ressources disponibles, alors cet argent est pris (sauf inflation qui permet de répartir le coût sur ceux qui ont bénéficié de cet emprunt) soit, dans cette génération, à ses voisins, soit à la prochaine génération.
Incarnare(Citer ce commentaire) (Répondre)
J’apprécie beaucoup l’analyse en termes de générations. Une certaine conception de l’Etat ou de la nation (voire du nationalisme) est fondée sur une conception peut-être dépassée des rapports entre les générations. Le solidarisme des radicaux et des personnalismes est également mis à mal par l’égoïsme de nos aînés. Le problème est que l’on ne parvient toujours pas à réaliser que ce sont les trente années de l’après Seconde Guerre Mondiale qui sont des exceptions dans l’histoire. C’est cette période qui n’était pas normale. Et maintenant tout le monde pleure parce que ce n’est plus comme avant… c’est un peu l’ivresse de la métamorphose ou la descente de LSD.
Il faut repenser la solidarité dans l’espace et dans le temps en intégrant la dimension morale que la croissance excessive avait occulté.
Une dernière remarque : une telle intégration tempère sérieusement la logique libérale et sa conception de la liberté négative. Elle réintroduit l’idée de fins, de bien et de juste aussi…
nicolas(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Incarnare
Félicitations pour ton article. Le fond du problème est bien la pulsion de consommation qui structure aujourd’hui notre système bancaire et nos mentalités. Or, au sens propre du terme, consommer c’est détruire ce que l’on consomme. A l’armée on dit bien quand on n’a plus de munitions qu’elles ont été consommées.
Une question à te soumettre: ne penses-tu pas que la crise des ressources énergétiques (élévation du coût du pétrole ou remise en cause de l’énergie nucléaire) soit une voie de guérison inespérée et providentielle pour des sociétés qui, commes les nôtres, sont littéralement possédées par le nihilisme dans sa version consumériste (et non plus dans sa version nazie de volonté de puissance) ?
Je te soumets la question car je pense à l’objection systématique que l’on fait aux partisans de la sortie du nucléaire. L’argument est le suivant: « Seule l’énergie nucléaire permet de maintenir notre niveau d’activité ». Ils en concluent qu’il ne faut rien changer sous peine de renoncer à notre modèle de consommation. A l’inverse si on pense qu’il faut sortir de cette civilisation de la consommation n’est-ce pas là une solution ?
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
Louis-Charles, merci pour tes encouragements. Ton commentaire m’inspire deux ou trois réflexions.
1. Je ne suis pas un adepte des théories de la décroissance. Sauf à aller vers une économie administrée (Dieu nous en garde, remember l’union soviétique), chacun d’entre-nous a besoin pour se nourrir de produire un bien ou un service que son prochain veut lui acheter. Le reste est une question d’équilibre côté consommateur (de discernement entre ce qui est nécessaire et ce qui ne l’est pas).
Et là, l’adversaire c’est le marketing (qui consiste à amener un bien superflu dans le domaine du besoin). Mais je crois qu’évacuer une certaine forme de marketing (qui joue sur la peur du manque, ou la volonté de reconnaissance abusive, ou l’image d’un corps parfait, ou…) suffirait déjà à se débarrasser de nombre d’abus.
2. Sur la question énergétique, je suis moins confiant. Je crois qu’à moyen terme, l’inadaptation de nos sociétés à une faible empreinte énergétique conduira à la victoire (temporaire) de la cupidité sur le bon sentiment écolo. Il suffit de voir les guerres dans le golfe (où Oncle Sam est parti chercher une assurance-pétrole, pas défendre la liberté, hein).
Incarnare(Citer ce commentaire) (Répondre)