La régression intellectuelle de la France, par Philippe Nemo
Par Henry le Barde • 23 nov, 2011 • Catégorie: Lu pour vous
A rebours de ses sommes sur l’Histoire des idées politiques1 ou de son recueil issu d’un colloque à l’ESCP sur l’Histoire du libéralisme en Europe, Philippe Nemo nous a livré cet été un essai court et dense sur la régression intellectuelle qui menace la France.
Aucun de ceux qui s’intéressent quelque peu à la question des libertés publiques en France ne trouvera de matière fondamentalement nouvelle à ce livre. L’auteur le signale en préambule : longtemps convaincu, à l’instar des libéraux, que la soif de liberté et de connaissances était le moteur du progrès, il finit par se résoudre à adhérer à la thèse de Raymond Boudon, sensiblement plus pessimiste, sur la peur de la liberté qui incite les Français à se jeter d’eux-mêmes dans une cage dorée. Il y a du Jean-François Revel chez Philippe Nemo, la Foi en plus !
L’essentiel de son ire porte sur l’ensemble de l’arsenal juridique et extra-juridique mis en place pour brider la liberté d’expression. Par extra-juridique, comprenons les ruptures essentielles avec nombre de principes essentiels du droit tel qu’on le connaît habituellement dans toute démocratie moderne digne de ce nom. A contre-courant de la distinction opérée par Abélard au XIIe siècle entre crime et péché, la législation moderne permet de juger quelqu’un, non pas seulement en fonction des appels à la violence qu’il peut proférer – ce qui resterait logique et souhaitable – mais également des appels à la haine (on institue en délit le fait d’inciter à ce qui n’est pas un délit). On laisse non seulement au juge le soin de décider si une incitation à la discrimination constitue une cause effective d’une discrimination constatée mais, pis encore, on lui confie la tâche, que refuserait tout historien un tant soit peu honnête, de décider (de façon forcément binaire et sans nuance, puisqu’un jugement sera rendu avec une éventuelle condamnation à la clé) si une phrase lambda pourrait (puisqu’il n’y a plus besoin d’attendre que des actes délictueux soient commis) amener certaines personnes à adopter une attitude discriminatoire.
Bref, sans juger sur le fond, Philippe Nemo traque l’ensemble du dispositif mis en place, sans doute avec une excellente bonne foi pour beaucoup et une bonne dose de cynisme pour certains2.
Au-delà d’un certain nombre d’exemples connus, le livre pointe un point capital dans la pensée de Philippe Nemo : la liberté d’expression fut l’un des cinq piliers qui ont permis l’explosion de l’Occident, lui conférant une avance qui lui permit de régner sur le monde – et que même dans son déclin, il continue à inspirer les autres régions du monde, pour le meilleur… ou pour le pire. En ce sens, s’il s’appesantit quelque peu sur les lois anti-négationnistes (dont elles ne me paraissent pas l’exemple le plus évident d’une concurrence fructueuse entre les idées), en revanche les lois mémorielles et l’ensemble des lois antiracistes qui empêchent (ou dissuadent) de se pencher, même en toute bonne foi et sans a priori sur les conséquences des migrations massives au bénéfice de slogans douteux (la diversité vous enrichira, fermez le ban) font l’objet d’une mise en accusation implacable.
Un regret : l’auteur évoque en introduction la formidable avancée que représente Internet pour la liberté d’expression. Mais il occulte cet aspect par la suite. Pour qu’un professeur aussi médiatisé minore ce large pan du débat public, c’est le signe que les médias classiques et le monde académique, qu’il connaît bien tous les deux, ont encore beaucoup de retard à combler sur le web en matière de liberté d’expression.
Pour ma part, et ce sera l’occasion d’un autre billet, nous pourrions aussi pointer la responsabilité des quelques « nouveaux réactionnaires » qui ont réussi à percer, à occuper le devant de la scène… et pour en faire quoi ? Les Zemmour, Lévy et autres Rioufol, une fois prise leur place au soleil, ont-ils fait autre chose que nourrir le cirque qu’ils entendaient combattre ?
C’est là tout le piège dans lequel tombent les chantres de la réaction (et que Philippe Nemo, qui n’est pas de ceux-là, aurait pu explorer) : ne vivre que pour dénoncer et, au final, n’avoir pas grand’chose à proposer quand on leur donne un micro parce qu’au fond, les médias les paient surtout pour ce qu’ils savent faire (à l’image de ces candidats qui excellent en campagne et échouent une fois le pouvoir acquis).
Je salue l’œuvre de Nemo, œuvre foisonnante, complète, touffue, qui explore loin, très loin, l’histoire du libéralisme. Mais je ne me résignerai pas à son pessimisme !
- dans l’Antiquité et le Moyen-Âge, tome I et dans la période moderne et contemporaine, tome II[↩]
- Il suffit qu’une association inscrive dans ses statuts la défense de telle ou telle catégorie minoritaire pour que lui soit reconnue le droit de se porter partie civile en cas de violation d’une loi concernée : l’association pourra toucher des dommages et intérêts au nom d’une communauté dont rien ne prouve qu’elle la représente et qui, de toute façon, n’est pas censée exister en France. On mesure là tout l’intérêt qu’il y a à fonder une association de ce type.[↩]
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Henry le Barde avait tout pour devenir un authentique réactionnaire : il n’aime pas beaucoup son époque, craint les dictatures modernes, celles de l’argent, du peuple, de l’opinion et du progrès.
Seulement Henry le Barde est catholique. Il pense donc qu’il est de son devoir de chrétien de contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, libérateur et respectueux de la création du 6e jour : l’homme.
Il regrette que le beau mot de libéralisme soit cantonné par ses thuriféraires comme par ses contempteurs aux baisses d’impôt, à la course éternelle au profit sans limite et à une construction européenne privée de ses racines. Il préfère, avec (et surtout après) Bernanos, s’interroger : « La liberté, pour quoi faire ? »
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