Le temps d'y penser

Considérations syriennes, 2

Il y a quelques mois, las de l’islamophilie et du déni de la réalité qui s’interposent entre le lecteur et la réalité, j’avais soulevé un certain nombre de remarques concernant l’affaire syrienne. Nous partirons de la lecture médiatique pour proposer une lecture politique et stratégique.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

La presse hexagonale persiste dans une légèreté tendancieuse et manipulée, suivant sa longue tradition. Il n’y a pas assez de distance critique ni analyse de fond, et, plus grave, aucun questionnement sur la fiabilité des sources employées. On ne peut décemment faire du journalisme comme à l’époque de Lyssenko en se basant sur l’AFP, Reuters, et lire Sana sans connaissance de son vocabulaire.

La fuite du Premier ministre est présentée comme un isolement accru du régime et un échec. D’aucun spécialiste du Moyen Orient saurait rappeler que ce poste n’a qu’une fonction limitée à la coordination dans cette partie du monde, quel que soit le régime. Qui connaît un premier ministre arabe ? Il tient de la Présidence de Conseil plus que de la conduite des affaires. Qu’il soit un faire valoir du régime ne doit jamais être oublié car les ministres servent là bas de pâture au peuple lorsque la colère emporte celui ci.

Les batailles de Damas et d’Alep, sont présentées… sans prudence. Le vocabulaire est orienté et inadapté ; l’armée syrienne libre n’est qu’un mouvement de rébellion dont l’unité est incertaine. On ne peut qualifier l’armée syrienne d’armée de « Assad » ; c’est une des armées du Moyen-Orient les moins désunies, cimentée par les valeurs idéologiques issues du socialisme néo-baassiste des Assad et l’opposition à Israël.

Les idiots incultes qui écrivent se souviennent-ils que l’armée syrienne est la seule garante du « front du refus » de toute paix séparée avec l’état hébreu, en dépit de tentatives sérieuses entre 1996 et 2000 ? Une lecture ethnique est insuffisante et doit être pondérée. La Syrie n’est pas l’Iraq, et l’on reproduit les mêmes erreurs d’analyse. S’il est probable que les désertions se sont multipliées, on sait depuis l’écrasement de l’Armée rouge par la Wehrmacht en 1941 que le nombre n’a jamais fait la qualité d’une armée. Mon propos n’est pas destiné à faire de l’armée syrienne une force de valeur au demeurant, mais même avec 50% de déserteurs, il resterait de 150 à 200 000 hommes face à quelques dizaines de milliers…

Il n’y a aucune réflexion sur la pertinence de la tactique de guérilla urbaine employée par l’ASL :

Si les islamistes sont nombreux, ils peuvent céder et échouer par méconnaissance du terrain (contrairement à l’Afghanistan) en particulier parce qu’ils ont vaincu dans d’autres pays sur des étendues rurales, à la limite surburbaine, mais jamais en milieu urbain (cf. Somalie, Darfour, Afghanistan, Sahara).

S’ils ne sont pas nombreux, alors les islamistes privent du peu de discipline et de réactivité coordonnée ce que l’ASL peut en tirer : l’armée syrienne aura alors la carte maitresse de ses informateurs immergés dans le réseau des villes/ L’affaire pourrait alors pencher en sa faveur, à condition de nettoyage méthodique et échelonné, comme ce qu’elle fit à … Hama, en 1982. Nous en sommes encore assez loin. Et ce que nous voyons des combats n’incite pas à l’optimisme.

Les accrochages victorieux ne font pas des batailles et suffisent encore moins à gagner des guerres.

Nos média se focalisent, avec le sous ministre, sur la cruauté du régime. Or cela sert les desseins des radicaux qui ont infiltré ces mouvements rebelles, et qui procèdent à des exactions similaires (exécutions sommaires notamment). Cela correspond à la stratégie classique de création d’une guerre civile qui anime toujours les islamistes, et notre « indignité protestataire » contre le régime revient à les légitimer par le truchement des journalistes si consciencieux et « engagés ».

Il est vrai que le régime d’Assad garde son trait soviétisé le plus marqué : langue de bois et communication rarissime. Peu communiquer, c’est effrayer l’Opinion occidentale qui n’analyse qu’avec des images et des sentiments, habituée qu’elle est à la saturation d’information en lieu et place de raisonner prudemment.

Par un jeu de manipulation de l’émotion déplacée, bien que l’objet en soit légitime (femmes et enfants liquidés) les Français en viennent à croire que tout est préférable, surtout cette ASL, au régime. Ils se trompent lourdement, car personne ne peut considérer que les révolutions arabes survenues depuis plusieurs mois soient un succès pour la démocratie, ou encore l’état de droit.

Ce dernier point n’est pas traité avec suffisamment de prudence par les média français, qui spéculent à longueur de pages sur les lendemains suivant la chute inéluctable du régime et la fuite honorable qu’on lui prépare… Rien ne permet de l’affirmer. La paralysie du régime après l’attentat qui a coûté la vie à de nombreux dignitaires du régime ? C’est une conclusion hâtive, dans un pays où la surveillance est pratiquée à tous les niveaux et où l’on ne peut conclure à la dissolution des structures de contrôle de la population. On s’étonnera alors de la pérennité exceptionnelle d’un régime en guerre contre son peuple depuis une année. Il faudrait surtout cesser de calquer une grille de lecture ignorante mêlant oripeaux de connaissances du système soviétique, personnalisation et concentration du pouvoir, y compris lorsqu’on parle de <em>clan</em> Assad. Le système s’appuie sur une clientèle, et la distribution du pouvoir est nettement plus complexe que dans une… démocratie.

Au total, rien ne permet d’affirmer que la résistance emporte des victoires décisives. Pis, les médias occidentaux se concentrent sur la politique de communication et de « coups » voulue par une résistance qui édite des faits valeureux, mais d’une utilité stratégique insuffisante (attentat contre la radio et la télévision d’Etat, porter le fer au cœur de Damas…) tout cela pour susciter une « contre terreur » de guérilla classique.

L’emploi du conditionnel par notre presse et le recours aux experts devrait alerter sur la fragilité des perceptions en question. Naturellement, les experts adoubés par les médias rivalisent de profondeur à l’écran… pour ne rien nous apprendre. Pis, ils viennent apporter leur constat convergent à la dernière partie de ce jeu de manipulation médiatique, la fameuse « opposition ».

CNS, femmes « libres », anciens opposants d’il y a 50 ans, libanais et autres partis de l’étranger, car cette opposition est toujours expatriée, coupée de ses troupes, ce qui est pourtant un préalable à la direction politique d’opérations coordonnées, sont les faire valoir de l’expression d’une autre voix en Syrie.

Leur crédibilité laisse à désirer. En 1916, il n’y avait que Lawrence pour ne pas voir que les tribus d’Arabie étaient incapables de s’unir pour diriger le grand empire arabe qu’il rêvait (pour Albion, autant que pour les arabes) ; et nous, que faisons nous avec ces gens là ?

J’avais souligné l’absence d’opposition réelle, id. formée et légitime ; on ne voit rien qui puisse permettre d’estimer que cela change, surtout pas les gesticulations orchestrées depuis la Turquie ! En revanche, le jeu des puissances intéressées a pris de l’intensité, et la manipulation avec.

Les médias commencent à reprendre les accents du Front Populaire vis-à-vis de l’Espagne franquiste en 1937, les chancelleries européennes les plus imprudentes –la France- souhaitent la chute du régime, s’apprêtent à fournir des munitions, des armes… quel sot s’imagine que les locaux les aient attendus pour ce faire ? Croit on sérieusement que cela suffise ? Evidemment non. La France veut envoyer des conseillers militaires ?

Quatre éléments montrent combien la situation est aux antipodes de la lecture médiatique.

  1. l’échec de la mission Annan. Preuve classique de la non moins classique inutilité de l’ONU.
  2. les veto russe et chinois, gages de verrouillage des intérêts de ces puissances et de liberté d’action du régime syrien.
  3. le bruit de fond israélien et turc, véritables puissances capables d’actions pour l’instant non engagées : pourquoi un engagement si limité ? Parce que les frontières sont encore sures, sauf avec l’Iraq. Jouer par-dessus les frontières est prendre un risque interne très fort –kurdes en Turquie, affrontement pour le Golan ou avec Hezbollah pour Israël.

En 1959, la France régla ce genre de question, avec des moyens similaires, toutes choses égales par ailleurs, à ceux de la Syrie, avec la Ligne Maurice, quelques milliers de kilomètre de barbelé et des champs de mine entre Algérie et reste du Maghreb. Effet garanti. Il serait piquant que Damas s’inspire de la France et d’Israël…

4/ la comédie des armes chimiques… qui nous rappelle peut être, espérons le, l’affaire irakienne. Ce sont des armes de terreur, de dissuasion, qui ne sont absolument pas en cause, pas plus que le risque de leur dissémination. Il ne faudrait pas oublier, mais les média ont la mémoire sélective, que la Corée du Nord, la Chine et la Russie ont grandement contribué à la constitution de cet arsenal. La Syrie fait partie avec ces pays des états proliférateurs. S’imagine-t-on que le régime qui pratique ce type de politique n’a pas d’alliés solides ?

S’il faut souhaiter la fin du régime, il ne faut accepter d’issue que préservant la stabilité régionale, et cela par-dessus toute autre considération médiatique. Nous attendons l’article d’un connaisseur, un vrai, pour exposer l’effet domino qui découlerait de la dislocation de la Syrie pour l’ensemble de la région

Entre la violation flagrante de la non ingérence dans les affaires internes d’un état engagée par M. Sarkozy en recevant le CNS discrètement et les gesticulations de son successeur, isolées, en légitimant le CNS, la France commet une fois encore son erreur habituelle : celui de ne pas être constante, donc crédible. Mais c’est une vraie tradition, puisqu’en Algérie, nous avions privilégié la discussion avec un interlocuteur exclusif, le FLN…il faut chercher de telles erreurs de comportement dans la matrice caporalo centralisée de la France, qui n’a rien de monarchique, car la monarchie traitait toujours avec plusieurs interlocuteurs. C’est assez nettement… républicain.

La partition du pays avec un prétendu état alaouite donnerait le même résultat que le bazar libanais, quintessence de l’anti état. Il n’y a pas d’Etat libanais. Les Kurdes syriens, influents, reprendraient le Nord, et qui sait, ouvriraient ils dans des alliances de circonstance, le dossier des frontières du nord pour récupérer Alexandrette … à l’est un waziristan informe pourrait offrir un nouveau champ de conquête aux djihadistes de tout poil. Vis-à-vis d’Israël, la récupération du Golan serait définitivement enterrée. La Montagne Druze récupèrerait sa partie syrienne. Naturellement les chrétiens seraient liquidés, ou exilés, comme toujours sur cette terre. Le littoral serait l’objet des convoitises turquo alaouites, avec Lattaquié/Tartous comme cible. Damas et une partie du centre du pays –désertique, pour qui oublierait, sauf le long de l’axe Damas Homs Hama Alep, constituerait alors un état sunnite non viable, faible, pouvant s’étendre jusqu’à Hama. Bel avenir, mais pour la démocratie, la connaissance des luttes fratricides qui ensanglantèrent ce pays jusqu’en 1970 constitue un marqueur autrement plus probable que la prétendue unité scandée par le CNS…

Le Grand Jeu, en effet, a repris :

  • les Français gesticulent, en dépit d’une connaissance et d’une présence dans cette région réelle depuis 1863. Mais, comme en Afrique, l’heure est au repli, au désengagement. Non content de devenir un peuple médiocre, nous ravalons nos ambitions à celles d’un sous pays.
  • Les Anglais : inexistants depuis la chute de l’Empire, sauf pour faire en sorte, et ils ont raison, que l’Europe soit totalement absente et inconsistante.
  • Les États-Unis, lourdement responsables de l’agitation et de la déstabilisation régionale, ont bénéficié de la caution « intellectuelle » de la France, en conséquence de quoi le président Obama est totalement paralysé –mais ce n’est pas la première fois qu’il fait preuve d’incompétence.
  • Les grands vainqueurs sont naturellement la Turquie, qui va conforter son rôle de stabilisateur régional et la Russie qui renoue avec sa politique des mers chaudes à chaque erreur psychologique de la diplomatie « bisounours » de l’Occident.
  • La Chine qui saura vendre tout et n’importe quoi.
  • Israël, perdrait certes son ennemi le plus constant et le plus coriace, mais se retrouverait directement menacé sur une marche stratégique, et loin s’en faut que cela contribue à sortir ce pays de son hubris de puissance et de faiblesse combinés.
  • Le plus grand perdant, une fois encore, est l’arabe. Le plus grand gagnant, naturellement, c’est l’Islam sunnite, ou, suivant les conventions usuelles dans le vocabulaire journalistique, l’islamisme radical. Au demeurant, l’Occident, par le biais des USA, n’a-t-il pas commencé, en Afghanistan même, à donner une fréquentabilité et une crédibilité aux islamistes ?

Il faut enfin s’interroger sur la possible progression des positions iraniennes, ou leur affaiblissement ; l’Iran et le chiisme peuvent être défaits par la coalition séoudite et Bahreïn, ou le Qatar, mais aussi renforcer leur rôle dont on oublie qu’il est parfois autant anti arabe qu’anti israélien. La maladresse permanente des USA à leur sujet les a conduits à soutenir massivement une présence en Syrie, et nul ne doute que les pasdaran font en ce moment un travail efficace aux côtés de l’armée régulière.

Tout cela est fort éloigné du Bilad al Cham, la Grande Syrie figurant au cœur des représentations du pays, qui est à ce dernier ce que l’Alsace Moselle est à la France. Cette Syrie là rassemble la Jordanie, le Liban, Alexandrette, Israël, la Palestine. Contrairement à nous, eux n’ont pas renoncé à exister.

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