Le temps d'y penser

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#EGC Crise : le politique peut-il reprendre la main ?

Par • 4 oct, 2012 • Catégorie: Actualité

Avertissement : Ce débat, qui sera traité aux Etats généraux de christianisme organisés à Strasbourg par l’hebdomadaire La Vie du 12 au 14 octobre prochain, est abyssal. Sans même en avoir les compétences, j’ai le sentiment que je pourrais, en me laissant aller, en écrire un livre. La politique qui reprend la main (sous entendu sur l’économie) est un vieux débat exacerbé par la situation que nous connaissons. J’ai essayé d’esquisser quelques éléments mais, en terminant le billet, j’ai conscience de n’effleurer que certains aspects du débat…

oOo

La première question à se poser suppose de s’interroger sur le sens de ce « peut ». Le peut-il au sens de droit légitime à tenter de le faire ou au sens de capacité réelle d’action ?

Sur le premier point, je vous ferai rapidement grâce d’une trop longue analyse libérale attendue – quoique pertinente – en rappelant les limites de ce qu’un Etat, dans une démocratie libérale, a le droit de faire. C’est une question de philosophie politique. Certains en sont encore à penser – mais après tout pourquoi pas – que la volonté démocratique se confond avec l’opinion (et l’intérêt) de la majorité. Que la démocratie ne saurait connaître d’autre limite que celles que la majorité du moment consent. Il suffit de voir le nombre de lubies tout à fait anecdotiques qu’on est prêt à inscrire régulièrement dans la Constitution1.

Sur le second point, il convient sans doute de dissiper quelques brumes conceptuelles.

Le politique qui reprendrait la main sur l’économie, c’est la politisation des questions économiques. C’est permettre aux citoyens de reprendre le pouvoir là où salariés et consommateurs estiment avoir perdu le leur. Le terrain de jeu étant réputé défavorable aux masses, on en revient, au fond, à l’arithmétique la plus simple : une personne = une voix. Peu importe alors les organigrammes ou les comptes en banque.

Encore une fois, une critique attendue – que je porte, est-il besoin de le rappeler – porte sur l’inefficacité récurrente des actions étatiques dès lors que l’Etat n’est plus seulement garant de règles claires, communes et surtout pérennes mais interfère dans le jeu des acteurs au bon vouloir des majorités, des barons locaux ou de la dictature de l’opinion. Quelques imbéciles pensent encore que le libéralisme a l’Etat en horreur. Je les laisse à leur sort, ils ne convainquent plus qu’eux-mêmes2.

Non, je parle d’autre chose, plus grave et plus profond. On pense encore que le gouvernement serait le fruit de l’expression claire d’une majorité et que ses actions représenteraient cette majorité. C’est un premier écueil. Cela fait longtemps que la démocratie est un marché à peu près aussi rationnel que les marchés financiers. Pourtant, la main invisible de la démocratie compte de bien plus nombreux adeptes que celle du marché. A ceci près que le produit qui arrive en tête, en démocratie, rafle la mise et s’impose à tous. L’Etat se mêle tellement de tout qu’on « vit » à gauche quand le gouvernement passe à gauche. Et inversement à droite. Pour les fonctions régaliennes, passe encore. Pour le reste, le politique devient si intrusif dans la vie de chacun qu’on se demande ce que ça donnerait s’il reprenait la main qu’il est censé avoir perdue ! Je parle bien entendu du niveau d’intervention de l’Etat dans le PIB des pays développés, mais surtout des domaines d’interventions toujours plus vastes.

Bref, le politique est cette bourse sempiternelle où s’agitent en coulisses et sur scène des intérêts contradictoires qui n’ont rien de partagé ni de général – c’est dire qu’on est loin du Bien commun que les catholiques aimeraient tant identifier à l’intérêt général de l’Etat qu’ils rêvent… ou fantasment.

Ensuite, en admettant qu’une idéologie a été clairement identifiée comme majoritaire et reconnue légitime pour « changer la vie », le peut-elle ? L’arme du politique est l’Etat, cette armée qui, reconnaissons-le, tient plus de l’armée gauloise que romaine. Nul anti-étatisme primaire dans mes propos, il suffit de connaître un tant soit peu les politiques publiques (de l’intérieur et/ou par la littérature qui y est consacrée) pour comprendre qu’il y a loin, et même plus encore, entre une réforme voulue et une réforme appliquée. Les Ellul3, Crozier et j’en passe ont tous admirablement décrit le phénomène. La courroie de transmission peuple – politique – Etat n’existe que dans les contes.

En clair, le politique ne peut plus rien. Il est contraint d’une part par des impératifs économiques qui sont plus techniques qu’idéologiques (les candidats en passe d’être élus ne croient jamais ce qu’ils vous racontent en campagne) et par l’organisation complexe, contradictoire des bureaucraties elles-mêmes gangrenées d’experts techniques. Les pseudo-décentralisations n’ont rien arrangé, en y ajoutant des couches d’élus, de fonctionnaires, de notables et barons locaux. Et d’experts.

Bref, l’homme politique ne peut plus rien, face à une économie aux acteurs toujours plus puissants et à un Etat dont le process est devenu la raison d’être. Les reproches habituellement adressés à l’Etat me semblent souvent non fondés. Les fonctionnaires travaillent, sont souvent très compétents (souvent même doté d’un niveau intellectuel supérieur au privé à salaire et « grade » égal). Ils sont même efficaces – et il faut l’être pour arriver à un résultat avec des tels obstacles à surmonter ! C’est bien là le problème. Initiez une grande réforme et, petit à petit, les objectifs initiaux qui découlent de la décision politique seront oubliés, saucissonnés en objectifs intermédiaires, de plus en plus technocratiques, regroupant des groupes de travail, des commissions, des ateliers, où chacun dévie progressivement de sa route en fonction de ses intérêts propres ou d’une mauvaise lecture globale. L’Etat fait désormais appel à des cabinets privés réputés pour l’accompagner. Cela ne change rien. Bien souvent, les consultants ne sont pas longtemps dupes du résultat final. Peu leur importe, ils sont payés.

J’ai parlé tout à l’heure des acteurs économiques toujours plus importants. Les multinationales. On avance souvent qu’une coopération – voire une action internationale – permettrait aux Etats de se hisser à leur échelon désormais inatteignable pour eux isolément. Cela aggraverait les choses. Pense-t-on vraiment pouvoir dégager un intérêt général d’un assemblage d’intérêts nationaux divergents dont j’ai déjà montré la vacuité ? Si le gros, l’unique, l’englobant, « l’uniformisant » sont les problèmes, pourquoi ajouter encore au mal qui nous ronge ?

Face à ce constat, que faire ?

Ne surtout pas souhaiter que le politique reprenne la main sur l’économique. Ce ne sont que deux faces d’un même pouvoir technique. Revendiquer sa liberté, justement. Attendre de la personne – et de son unité de mesure naturelle, les communautés locales – qu’elle reprenne elle-même la main sur l’économique. Et cesser de croire en d’hypothétiques et dangereuses solutions globales. Le problème vient, non pas du pouvoir en question, mais de son échelle, proprement démesurée.

C’est certes très facile à dire. Face à ces deux mastodontes que sont devenus le « marché » et l’Etat, miser sur l’individuel, le local semble un brin péremptoire et facile. Suis-je en train de militer pour que tout à chacun devienne entrepreneur, récupère sa liberté ? Ce serait illusoire et, pour ceux qui me connaissent, pas très crédible. Je travaille dans un gros machin pas tout à fait public, pas tout à fait privé, perclus de règles et de process où le sens de ce qu’on fait se dilue bien souvent dans les méandres bureaucratiques, où les projets sont évalués à l’aune de la capacité de l’organisation à les mettre en œuvre sans trop révolutionner. Et tous les jours, je croise pourtant des gisements d’entrepreneuriat, des pépites d’initiatives.

Contrairement à une idée reçue, un système ultra-rigide comme une administration, mais aussi comme un pays, peut être un puissant vecteur d’initiatives, d’inventivité. Adopter le système D, agir parfois en pirate, contourner, enjamber, court-circuiter sont les règles de ceux qui veulent avancer sans se donner d’excuses. Nul besoin de lancer sa start-up pour entreprendre. Oser la liberté, puisque c’est un thème très actuel, ce peut être partout.

Ce n’est qu’ainsi, à mon sens, que nous reprendrons la main sur l’économique. Pas en tant que consommateurs, salariés ou citoyens, mais comme personnes pleines et entières.

  1. Récemment, je lisais le billet, très révélateur de cette approche, d’un blogueur normalien responsable de la communication en ligne de l’Elysée, ce qui n’a pas laissé de m’inquiéter sur ce qu’on apprend à Normale ou du moins ce qu’on en retient quand on est au PS.[]
  2. Pour ceux qui le croient sincèrement, voici un passage éclairant d’un ultra-néo-libéral de la jungle bien connu, Hayek : « Il est important de ne pas confondre l’opposition à cette sorte de planisme avec une attitude de laissez faire dogmatique. (…) [Le libéralisme] ne nie pas, mais souligne au contraire que pour que la concurrence puisse jouer un rôle bienfaisant, une armature juridique soigneusement conçue est nécessaire. (…) Il ne nie pas non plus que partout où il est impossible de rentre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d’autres méthodes pour guider l’activité économique. (…) Il y a enfin des terrains sur lesquels aucune disposition juridique ne saurait créer la condition principale dont dépend l’efficacité du système de concurrence et de propriété privée. (…) Lorsqu’il est impossible de faire payer certains services, la concurrence ne les créera pas. Le système des prix devient inopérant lorsque le dommage causé à autrui par certains usages de la propriété ne peut être mis à la charge du propriétaire. » Hayek, La route de la servitude, pp. 33-34, Quadrige, PUF []
  3. L’illusion politique, par exemple[]

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avait tout pour devenir un authentique réactionnaire : il n’aime pas beaucoup son époque, craint les dictatures modernes, celles de l’argent, du peuple, de l’opinion et du progrès. Seulement Henry le Barde est catholique. Il pense donc qu’il est de son devoir de chrétien de contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, libérateur et respectueux de la création du 6e jour : l’homme. Il regrette que le beau mot de libéralisme soit cantonné par ses thuriféraires comme par ses contempteurs aux baisses d’impôt, à la course éternelle au profit sans limite et à une construction européenne privée de ses racines. Il préfère, avec (et surtout après) Bernanos, s’interroger : « La liberté, pour quoi faire ? »
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