Tous les articles par Louis Charles

La Providence et nous

Certes la Providence c’est la sollicitude de Dieu pour nous. Mais avouons qu’il est plus facile d’y croire quand elle se manifeste avec la force de l’évidence : sur la route de Damas, Saint Paul n’a pas eu le temps de douter tandis que ses compagnons de voyage n’ont rien entendu et rien compris. Bernadette Soubirous a été la seule à voir et à entendre la vierge Marie : ses compagnes n’entendaient et ne voyaient rien.

Mais la plupart du temps nous nous sentons plus proches des compagnons de route de Paul ou des compagnes de Bernadette que de ces deux privilégiés. Pourtant, qu’elle se manifeste de manière spectaculaire ou par des expériences intérieures, des évènements et des rencontres, la Providence agit toujours de manière concrète et intime : Dieu fait toujours du sur-mesure. Souvent néanmoins nous ne la percevons pas toujours à l’oeuvre et nous ne nous rendons compte de son passage que de manière rétrospective. En partie parce qu’elle nous déconcerte souvent : ce qu’elle nous donne ne correspond pas forcément ce que nous avons attendions ce qui explique que certaines de nos prières, pourtant ferventes, ne sont pas exaucées. En partie aussi parce que nous ne sommes pas toujours disponibles au moment où elle agit : les soucis qui nous accaparent, les sentiments qui nous agitent et surtout nos péchés obscurcissent notre discernement.

Pourtant l’existence des miracles et la vie des saints constituent des manifestations indubitables de la Providence. Les premiers manifestent la grandeur de Dieu qui surpasse notre entendement et nous dévoilent ses intentions pour l’humanité et les seconds, par la disproportion qui existe entre leurs mérites et leurs œuvres, manifestent à travers eux une puissance qui les dépasse. Sans compter qu’ils enclenchent un cercle vertueux : plus ils s’abandonnent à la Providence, plus ils acquièrent l’intelligence de Dieu et plus ils affinent leur discernement spirituel… qui leur permet en retour de mieux discerner le travail de la Providence dans leurs vies et de s’y abandonner encore davantage. Dans les deux cas, les miracles et le témoignage des saints, ce sont des occasions de conversion : la Providence nous fournit à chaque fois le strict nécessaire pour encourager dans notre cheminement vers Dieu, il n’y a pas de surplus, rien qui doive nous encombrer.

Il ne faut donc pas demander autre chose : la manne dans le désert suffisait à nourrir le peuple d’Israël pour un seul jour et pourrissait dès le lendemain. Mais elle était donnée en abondance chaque jour. De même Jésus nous dit de demander au Père qu’il nous donne notre pain de ce jour. Pas plus. Ce qui compte c’est d’être disponible à la volonté de Dieu pour pouvoir en percevoir les signes : c’est pourquoi il faut être perpétuellement en état de demande sans s’inquiéter de ce qui nous sera accordé. Sous des formes qui varient avec les circonstances, la Providence nous donne toujours la même chose, l’occasion de nous abandonner à la volonté de Dieu, et l’enjeu est toujours le même : correspondre toujours davantage à la volonté de Dieu pour correspondre davantage à notre vocation. Car c’est de notre bonheur qu’il s’agit.

Texte initialement publié le 14 mai 2009

Les militants de la grande fluidification

Les militants de la grande fluidification considèrent que tout ce qui est compact, organisé et hérité du passé doit être défait afin que les atomes qui les composent soient rendus à leur liberté originelle.

Ils pensent ainsi parce qu’ils considèrent que les êtres humains se comportent naturellement et spontanément comme des atomes. Leur projet d’atomisation de la société en découle. En dépit de leurs déclarations d’intention et quel que soit leur degré de sincérité ou d’aveuglement il débouche inexorablement sur la loi de la jungle.

Les militants de la grande fluidification sont en campagne. Ils livrent une guerre des idées qui est une guerre planétaire dont la Manif pour tous constitue l’une des batailles. Une bataille absolument essentielle mais pas exclusive.

1/ Les atomes sont interchangeables

Les militants de la grande fluidification partent du principe que les atomes sont interchangeables et en déduisent que les hommes et les femmes doivent l’être aussi.

Du point de vue économique cela signifie qu’on délocalise tant qu’on peut en tirant les salaires à la baisse : un atome chinois c’est comme un atome français, non ? Et puis un atome ça n’a besoin que d’un minimum d’énergie, pas vrai ?

Du point de vue politique aussi : un atome français c’est comme un atome allemand. Pourquoi voter chacun dans son coin ? Autant les regrouper dans un ensemble unique.

Du point de vue anthropologique aussi : a-t-on jamais vu un atome mâle et un atome femelle ? Alors pourquoi s’obstiner à ranger les atomes en deux catégories arbitraires et absurdes ? Chez les atomes il n’y a pas de couples puisqu’il n’y a pas d’identité sexuelle. Donc il n’y a pas non plus matière à faire des distinctions entre différentes orientations sexuelles : un atome c’est un atome, un point c’est tout.

Le seul problème des militants de la grande fluidification c’est qu’il y a une inégale répartition d’atomes sur la planète : il faut donc favoriser les flux d’atomes d’un continent à l’autre. Que le cadre soit légal ou illégal n’a pas de sens. Que ce soit moral ou pas non plus. Le tout c’est de gérer les flux et éviter les déséquilibres.

2/ Il n’existe pas de bien commun

Les militants de la grande fluidification ne croient pas en l’existence d’un bien commun. Ils refusent même la possibilité qu’existe un bien commun.

Les militants de la grande fluidification sont prêts à admettre qu’il existe peut-être un bien individuel mais ils considèrent que chacun est responsable mais de bien commun il n’en est point.

Pourquoi ? Parce qu’ils n’acceptent ni l’idée de bien, ni l’idée de communauté.

Ils refusent l’idée que l’on puisse établir une échelle du bien et du mal qui soit autre chose que le reflet d’un point de vue particulier et donc arbitraire. Admettre que l’on peut essayer d’établir une échelle du bien et du mal serait reconnaître au moins implicitement qu’il existe un souverain bien en-dehors du monde des atomes parce qu’ils refusent l’idée qu’il puisse y avoir un autre monde que celui des atomes.

Ils refusent l’idée qu’une communauté puisse être autre chose qu’une structure d’aliénation. Par définition toute communauté est une prison…. à moins que ce soit une communauté d’élection et à condition que l’adhésion soit le résultat d’un engagement contractuel et à tout moment révocable. Une association d’atomes qui soit une association volontaire et précaire afin de ne pas compromettre le mouvement permanent qui doit rester l’horizon ultime.

Et comme, par définition, une communauté vise à tisser des liens privilégiés entre ses membres pour les retenir autour d’un intérêt commun toute communauté naturelle constitue un obstacle à ce grand projet de flux permanent d’atomes indéterminés. La durée, le long terme : voilà l’ennemi !

3/ Des réseaux en guise de raison

Les militants de la grande fluidification favorisent donc le développement de réseaux mais vous regardent de haut quand vous leur demandez leurs raisons.

Pourquoi ? Parce qu’ils sont logiques avec eux-mêmes : ne voulant plus aborder la question des fins ils veulent désormais se consacrer exclusivement à la question des moyens.

Puisque les êtres humains ont les mêmes caractéristiques que les atomes les militants de la grande fluidification se contentent de développer des réseaux et se dispensent d’en chercher les raisons.

Quand un fournisseur d’accès internet ou un opérateur téléphonique vient vous démarcher sur votre lieu de travail pour vous proposer des forfaits supplémentaires c’est pour augmenter les flux – un flux d’information et de divertissement en échange d’un flux financier – pas de s’adapter à vos besoins réels et individuels et encore moins à viser un bien. La question du contenu et de l’opportunité des flux n’est pas leur objet.

Quand un gouvernement cherche à promouvoir le mariage entre personnes du même sexe, la gestation pour autrui et la procréation médicalement assistée – il cherche à promouvoir les flux biologique et les flux d’argent – mais certainement pas les besoins réels des enfants et des mères naturelles. La question du bien de la société n’est pas leur objet.

Quand un autre gouvernement cherche à abolir l’interdiction de travailler le dimanche c’est pour favoriser la rencontre des atomes qui travaillent et des atomes qui achètent. C’est pour faciliter les flux financiers : pas pour améliorer la part des salaires de ceux qui travaillent ou pour promouvoir la vie de famille, la vie intérieure et la vie relationnelle. Car un atome n’a ni vie intérieure, ni vie relationnelle.

Quand des grands groupes industriels exploitent des ressources naturelles et mettent en péril l’environnement présent et futur c’est pour créer des flux : flux de matières premières qu’on pourra extraire et flux financiers qu’on pourra dégager. Hors des flux, on s’en fout : puisque les atomes vivent dans un monde exclusivement composé d’atomes il n’existe aucun environnement extérieur. Puisque les atomes ne se reproduisent pas il n’existe aucune génération future à ménager. Puisque les atomes sont interchangeables il n’y a pas de conditions de travail, de politique sociale ou de droit salarial : un atome disparu ou abîmé est immédiatement remplacé. L’expression « ressource  humaine » c’est une facilité de langage. C’est le mot ressource qui lui confère son sens.

4/ La troisième guerre mondiale est une guerre des idées

Si le programme des militants de la grande fluidification c’est « Chacun fait ce qu’il veut », leur grand péché est le mensonge. Ils refusent obstinément d’admettre que personne ne veut la même chose et que ça entraîne mécaniquement la guerre de tous contre tous. Ils refusent d’admettre qu’à ce petit jeu-là ce sont toujours les plus forts qui imposent leur loi : par la violence (anarchique au départ, institutionnelle ensuite), par la ruse, par l’argent, par la manipulation ou par une savante combinaison des quatre.

Si les militants de la grande fluidification sont surreprésentés dans les milieux dirigeants – économiques, politiques et médiatiques – c’est précisément parce qu’ils maîtrisent ces différents leviers et qu’ils en sont les premiers et les principaux bénéficiaires. C’est pour cela qu’ils pratiquent le déni de réalité à échelle industrielle. C’est pour cela qu’ils parviennent à imposer leur vision d’un monde idéal parce qu’atomisé.

S’ils font semblant de ne pas comprendre que la suppression du plus grand nombre de règles au nom de la liberté individuelle débouche sur la liberté du loup lâché dans la bergerie c’est parce qu’eux-mêmes ne sont pas des agneaux…

Le combat qu’ils mènent à l’échelle de la planète pour faire triompher leurs conceptions est un combat culturel.

Actuellement le combat fait rage à l’intérieur de chaque parti, à l’intérieur de chaque pays, redessine les clivages traditionnels et redistribue les cartes.

La Manif pour tous est l’une des batailles de cette guerre planétaire que se livrent actuellement ceux qui croient qu’il existe un bien commun et qu’il faut chercher à l’atteindre même s’ils ne sont pas forcément d’accord sur sa définition et ceux qui ne veulent même plus en entendre parler.

Dans le premier camp on trouve des courants très hétéroclites en apparence seulement : les partisans de la Manif pour tous, les vrais écologistes comme José Bové, les souverainistes comme Hervé Mariton, les vrais altermondialistes comme Nouvelle Donne, les partisans de la frugalité heureuse et de l’agriculture raisonnée comme Pierre Rabhi ou Claude et Lydia Bourguignon et d’autres encore.

Dans le camp opposé on trouve la gauche de gouvernement, des lobbies comme Terra Nova et  LGBT, les idéologues de la zone de libre échange pure et parfaite (la Commission européenne), les opposants au contrôle des flux financiers et migratoires (le MEDEF, Emmanuel Macron), les partisans de l’horreur bio-éthique (Pierre Bergé), ceux qui veulent toujours être du côté du manche (Alain Juppé, Alain Minc, Bernard-Henry Lévy), les incubateurs d’adultère tarifé (Gleeden), les apprenti-sorciers des réformes sociétales (Najat Vallaud-Belkacem, Christiane Taubira), les puissances de l’argent qui manipulent les opinions (Maurice Lévy, Pierre Bergé, Matthieu Pigasse, Xavier Niel) et bien d’autres encore.

Le combat planétaire est en fait une guerre des idées.

C’est elle qu’il faut  remporter car c’est d’elle que dépend l’avenir de toute forme de civilisation et de l’humanité.

La troisième guerre mondiale a déjà commencé.

On exagère trop souvent l’importance des sacrements

Les catholiques pratiquants ont tendance à surévaluer l’importance des sacrements dans leur pèlerinage terrestre, sans doute parce que les non-pratiquants et a fortiori les non croyants en sous-estiment l’importance.

Mais ils les surévaluent néanmoins.

D’abord parce qu’ils oublient souvent que si la grâce de Dieu passe par les sacrements elle n’en est pas prisonnière pour autant.

Les Coréens sont devenus chrétiens en l’absence de prêtres. Ils n’en ont fait venir qu’après leur conversion initiale. De même des générations de chrétiens japonais et chinois ont vécu et transmis leur foi en l’absence de prêtres et donc d’accès aux sacrements. A en juger par les persécutions et le martyre qu’ils ont endurés sans rien renier et en faisant des disciples – le sang des martyrs est semence de chrétiens – la grâce ne leur a pas fait défaut pour autant.

Ensuite parce qu’ils négligent le fait que la grâce peut très bien ruisseler sur les chrétiens sans pour autant pénétrer leurs cœurs.

Le Rwanda a longtemps été considéré comme la vitrine de l’Eglise catholique en Afrique : tous étaient baptisés, 98 % de la population allait à la messe tous les dimanches, se confessaient régulièrement, les séminaires étaient pleins à craquer et on disait parfois au Vatican que le Rwanda était le jardin dans lequel Dieu aimait venir se reposer à la fin de la journée. Puis, du jour au lendemain ces catholiques modèles se sont entre-tués dans un déchaînement de violence et de haine qui en a fait un génocide sans équivalent dans l’histoire, pourtant sanguinaire, de ce continent. Pourtant tous les génocidaires rwandais ruisselaient de grâce sacramentelle.

C’est pourquoi accorder plus d’importance à la fréquentation des sacrements qu’aux devoirs que nous avons envers notre prochain – celui qui m’est proche et non celui que j’ai choisi – et qu’à notre devoir d’état – ceux qui nous sont moins proches et parfois inconnus mais envers qui nous avons des devoirs – est dangereux.

Pourquoi ? Parce qu’elle nous incite plutôt à être confits en dévotion qu’à la sanctification qui, elle, passe nécessairement par la conversion du cœur.

Car cette conversion est ce qui dépend de nous en priorité : c’est de nous mettre en état d’accueillir cette grâce pour qu’elle puisse produire ses effets. Si nous ne le faisons pas personne ne pourra le faire à notre place, même pas Dieu qui, fort logiquement, respecte la liberté qu’Il nous a donnée.

La priorité c’est de convertir son cœur concrètement : en modifiant ses habitudes, en renonçant à d’autres, en demandant pardon, en nous réconciliant, en fortifiant son intelligence de la foi, en aiguisant son discernement, en priant davantage, en gagnant en maturité spirituelle et en dilatant son cœur pour accroître sa capacité à aimer.

La priorité n’est pas de fréquenter les sacrements mais de travailler sur soi pour permettre à ces sacrements d’agir. Alors seulement la grâce cessera de ruisseler et pourra pénétrer mais tant qu’on se dispense de ce travail sur soi la grâce glisse sur nous comme l’eau sur les plumes d’un canard.

En accordant trop d’importance à la fréquentation des sacrements, on néglige ce travail permanent de conversion du cœur et on court le risque de sombrer dans l’autosuggestion. On peut très bien fréquenter les sacrements en barbotant dans la superstition ou l’animisme en confondant – consciemment ou pas – nos désirs avec la volonté de Dieu. C’est peut-être même l’explication des difficultés que nous rencontrons dans la transmission et le témoignage de notre foi.

A la différence de la magie – noire ou blanche – la grâce de Dieu ne s’impose jamais à notre liberté et ne se déploie qu’avec notre consentement éclairé. Dieu nous a donné la liberté et Il ne reprend pas ce qu’Il a donné : Dieu nous prend au sérieux.

Jean-Marie Guénois contre le pape François

Pour un chrétien le modèle à suivre c’est Jésus-Christ et Jésus prend très fréquemment notre intuition à rebrousse-poil, ce qui est extrêmement déroutant. Il n’avait qu’un très faible respect pour les usages, les conventions, les règles – même religieuses – de son époque. Sa liberté intérieure était déroutante. Il était paradoxal. Il était contre-intuitif.

Mais en même temps il révélait un Dieu tellement meilleur que l’image qu’on s’en faisait que certains le suivaient. Un Dieu qui aime, qui fait le premier pas, qui pardonne, qui patiente, qui s’humilie, qui donne gratuitement et qui se donne gratuitement.

Pour accepter cette logique contre-intuitive il faut changer radicalement notre manière de penser et de réagir. Il faut renoncer à l’esprit du monde qui est pourtant très profondément enraciné dans notre cœur. Spontanément nous agissons selon l’esprit du monde. Spontanément Saint Pierre a saisi une épée pour défendre Jésus quand ses ennemis sont venus l’arrêter. Spontanément il a pris les moyens du monde. Humainement c’était légitime. Mais pas du point de vue de Jésus. C’est pour cela qu’Il lui a demandé de rengainer son épée et qu’Il a soigné celui que Pierre avait blessé. C’est pourquoi l’Eglise doit prendre et surtout reprendre en permanence Jésus comme modèle.

De ce point de vue, les reproches adressés par le journaliste Jean-Marie Guénois au pape François sur les ondes de Radio Notre Dame le jeudi 2 octobre constituent paradoxalement autant d’encouragements pour le pape François : c’est l’hommage que la mondanité parisienne rend à l’humilité évangélique.

Le journaliste du Figaro lui reproche au fond de ne pas être un pape conforme à l’idée que le Figaro s’en fait en penchant dangereusement du côté de la radicalité évangélique. Quand le pape François cherche à incarner la pauvreté évangélique qu’il prêche et qu’il prône pour les autres Jean-Marie Guénois n’y voit pas le signe d’une cohérence entre ce que le pape dit et ce que le pape vit : non il y voit une pipolisation de la fonction qui affaiblit l’institution. Je ne peux m’empêcher de penser à Charles Maurras qui voulait extirper le « poison évangélique » de l’Eglise pour n’en garder que l’institution humaine, dernier vestige de la monarchie absolue de droit divin.

Considérant que le pape François penche dangereusement du côté de la simplicité évangélique, Jean-Marie Guénois a trouvé ridicule que le pape se soit déplacé dans une petite voiture lors de son voyage en Corée alors qu’il était isolé dans un cortège de de limousines officielles. Il reproche au pape François de ne pas se conformer à l’esprit et aux habitudes du monde. Mais encore heureux ! Monsieur Guénois qu’auriez-vous dit au Christ lorsqu’Il est entré dans Jérusalem juché sur un âne ? Lui auriez-vous reproché d’avoir été ridicule et d’avoir désacralisé la fonction de Messie d’Israël ? Auriez-vous préféré qu’Il « soit rentré dans Jérusalem porté par vingt esclaves parfumés sur une litière prêtée par Ponce Pilate » ?

Ce procès en ringardisation du pape par un vaticaniste salarié du Figaro en dit long sur l’état d’une certaine frange du catholicisme français qui persiste à ne voir dans l’Eglise qu’une institution mondaine à protéger plutôt qu’une communauté de disciples du Christ en pèlerinage terrestre. Une certaine frange du catholicisme qui s’obstine à faire semblant de croire que Jésus-Christ est venu sur terre pour fonder une monarchie de droit divin plutôt que pour sauver les hommes en donnant sa vie, laver les pieds des plus petits et guérir les malades.

En déplorant le dédain du pape François pour le luxe et la pompe vaticanesque – ce qu’il appelle désacraliser la fonction de pape – Jean-Marie Guénois reproche en fait au pape François de purifier la fonction pontificale. Car le modèle de pape monarque qui se bat pour défendre son prestige, sa puissance et son rang n’a jamais été aussi bien incarné que par les papes Borgia et n’a jamais été aussi mal incarné que par Saint Pierre !

Je comprends parfaitement que Jean-Marie Guénois soit désarçonné par la logique contre-intuitive du Christ car moi aussi, je suis souvent désarçonné par le Christ et sa manière d’agir. C’est normal : cela prouve que Jean-Marie Guénois et moi-même avons besoin de convertir notre cœur en permanence.

Mais pour cela il ne faut pas accuser ceux qui nous montrent l’exemple de trahir le dépôt de la foi et leur intenter des procès en irresponsabilité…

La recherche de l’illustration fut l’occasion de découvrir ce billet de Catholique aujourd’hui. L’étude faite des représentations de l’entrée à Jérusalem nous paraît un prolongement utile au débat actuel et au prolongement de Louis Charles. Henry le Barde

Que peut-on raisonnablement attendre de l’Eglise catholique ?

Comme tous les prestataires de service, l’Eglise catholique n’est pas immunisée contre les bugs et les virus. Un rapide coup d’œil rétrospectif sur ses deux mille ans d’Histoire suffit à convaincre les sceptiques. Elle n’est pas à l’abri des bugs courants qui affectent l’humanité et qui sont la conséquence du péché originel.

Le reniement de Saint Pierre la nuit de l’arrestation de Jésus en est l’exemple le plus célèbre et le scandale des prêtres pédophiles en est peut-être le plus le plus récent. Tous ces bugs manifestent la réalité et la permanence du péché originel. Il y en a eu, il y a et il y aura sans doute encore d’autres.

Pire encore : non seulement l’Eglise n’est pas paramétrée pour éviter les bugs mais elle sécrète elle-même régulièrement des virus qui n’existaient pas à l’état de nature et que l’on appelle les hérésies.

Dans ces conditions peut-on en espérer quelque chose ? Oui, car certaines prestations sont garanties dans le contrat (« Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise et jamais les portes de l’Hadès ne prévaudront sur elle »).

Parmi ces services garantis figure en premier lieu la transmission sécurisée des vérités divines dévoilées par Dieu au peuple d’Israël d’abord et à l’Eglise catholique ensuite. Les deux modems complémentaires qui doivent être utilisés, les Écritures et la Tradition, sont également fournis. Vient ensuite un branchement haut-débit illimité sur Dieu qui permet d’être en permanence régénéré par Lui, d’échapper à l’emprise du péché et de vivre de sa vie malgré un monde hostile. Enfin, une production à flux tendu de saints qui constituent autant de manifestations de l’Amour de Dieu.

Pour le reste c’est comme en informatique : il faut s’armer de patience et chercher par soi-même à compenser les imperfections du système d’exploitation voire à corriger les éventuelles erreurs que la machine incite l’utilisateur à commettre et dont elle ne reconnaîtra peut-être immédiatement – voire jamais – la paternité.

Par ailleurs, nous trouverons toujours des administrateurs réseaux incompétents dans le clergé qui ne comprendront pas le problème auquel on est confronté, ne répondront pas à nos questions mais s’adresseront à nous dans un jargon incompréhensible, même aux spécialistes.

Nous trouverons toujours des gens qui nous expliqueront que la machine ne peut pas commettre d’erreurs et que ceux qui ont vu leurs fichiers disparaître en un éclair ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Ainsi donc les services garantis ne nous dispensent pas de rester sur nos gardes, d’être prudents et de comparer ce que l’on nous dit avec ce que l’on nous a déjà dit.

Mais quelles que soient les faiblesses et les fautes de l’Eglise (et Dieu sait si on en trouve !) les services qu’elle rend restent néanmoins sans équivalent sur le marché : nous avons besoin d’elle pour devenir des saints.

C’est elle qui peut nous à devenir beaucoup plus conforme à la volonté de Dieu, c’est-à-dire beaucoup plus humains que nous ne pourrions jamais le devenir sans elle, et elle peut nous y aider parce que, malgré ses défauts de construction, elle est fondée sur le Christ.

C’est pourquoi le monde n’est plus le même depuis le Christ : il y a un avant et un après Jésus-Christ et l’existence de l’Eglise en est le signe.

Photographie : Filippo Monteforte (source)

Article initialement publié le 12 mai  2009

Le Royaume par Emmanuel Carrère

Tous sont appelés au Royaume

Le livre d’Emmanuel Carrère Le Royaume est le témoignage de vie d’un homme qui a été chrétien, qui ne l’est plus, qui est devenu agnostique et qui, néanmoins, ne peut se détacher du Christ.

Il essaie de faire le point et de résumer en des termes accessibles au grand public ce que les études historiques et exégétiques peuvent nous apprendre des premiers temps du christianisme, de sa diffusion et des péripéties. Commentant les Actes des apôtres puis les Évangiles l’auteur restitue le contexte, mêlant allègrement la grande et la petite histoire. Quand certaines périodes échappent au savoir des historiens il prend le relais non sans avertir préalablement ses lecteurs qu’il quitte le terrain historique pour celui de sa pure imagination.

C’est donc un livre d’enquête à la fois historique et histrionique car il se met en scène ses doutes, ses erreurs et ses volte-faces avec une forme de légèreté ou d’impudeur – ça dépend du point de vue qu’on adopte – qui rappelle fortement les Essais de Montaigne.

Si ce livre de six cents pages est un succès de librairie c’est, à mon avis, en grande partie grâce à son style. Il est alerte, plaisant, et oscille entre niveau de langue élevé, parfois poétique, et registre truculent. Ce que certains qualifieront de « grossier » d’autres y verront quelque chose de « leste » ou de « gaulois ». Il y a ceux que Rabelais effraie et ceux qu’il ravit. Ceux qui raffolent de Frédéric Dard et les autres. C’est une question de sensibilité individuelle : certains peuvent ne pas aimer, d’autres, comme l’auteur de ces lignes, ont lu l’ouvrage avec un réel bonheur et beaucoup de reconnaissance envers l’auteur.

C’est pourquoi je trouve qu’il faut lui rendre justice en le lavant de quelques accusations bêtes qui lui ont été adressées.

Ainsi lui reprocher de manière de n’être ni romancier, ni historien, ni poète n’a pas de sens : c’est lui contester un titre, ça ne dit rien de son livre. On pourrait adresser exactement le même reproche à Montaigne : cela signifie-t-il que ses Essais sont sans intérêt ? C’est bête.

De même lui reprocher d’avoir l’insolence de vouloir triturer la Bible c’est reprendre exactement le même argument que ceux qui ont condamné l’idée même d’une exégèse biblique au sein de l’Église au XIXème et au début du XXème siècle et ceux qui, aujourd’hui encore, condamnent – parfois à mort – tous ceux qui voudraient faire une exégèse du Coran. Non seulement c’est bête mais c’est dangereux.

C’est d’autant plus bête que, dans ce qu’il écrit effectivement, il y a matière à objections. Des provocations gratuites qui font penser à un adolescent très fier d’indigner les adultes en faisant des confidences à haute voix sur ses préférences sexuelles en pleine réunion de famille (il aime bien surfer sur des sites cochons, il adore la masturbation féminine, etc.) qui viennent comme un cheveu sur la soupe, il y en a effectivement quelques unes et on pourrait s’en passer.

C’est aussi une concession à l’esprit du temps pour se dédouaner d’être trop catho-compatible et en un sens on le comprend : plus de six cents pages pour dire qu’il n’est plus chrétien mais qu’il ne peut se résoudre à être bêtement athée c’est quand même la preuve que la question l’obsède !

Je suis le premier à dire que de tels procédés sont bêtes et dénués du moindre intérêt. Mais personne n’est forcé de ne retenir que ces quelques provocations infantiles disséminées sur six cents pages à la fois drôles, instructives, passionnantes et profondes.

On peut trouver l’auteur irritant – ce n’est pas mon cas mais je ne prétends pas être la norme – mais il a le mérite de pointer du doigt le mystère de l’Incarnation et de ses conséquences sur l’histoire de l’humanité et c’est suffisamment rare pour être souligné et recommandé. Et j’aurais tendance à faire mien le proverbe zen : Quand le doigt montre la lune, le sage regarde la lune et le sot regarde le doigt.

Toujours plus = toujours mieux ?

L’idée que toujours plus est synonyme de toujours mieux a présidé au développement de la société industrielle au XIXème (toujours plus de productivité = toujours mieux), de la société de consommation née au XXème siècle (toujours plus de pouvoir d’achat = toujours mieux) et est devenue aujourd’hui un véritable dogme qui a débordé le cadre de l’économie, s’est propagé dans tous les autres domaines d’activité et imbibe littéralement notre conception même de la vie.

Ceux qui veulent faire des manipulations génétiques considèrent, implicitement du moins, que réduire l’homme à un cobaye ou à une matière première biologique à usage des laboratoires, le prix à payer pour faire progresser la connaissance scientifique et la maîtrise du vivant. Ils estiment les inconvénients négligeables au regard de l’enjeu. Toujours plus = toujours mieux.

Les lycéens, les étudiants et les professeurs qui défilent dans la rue n’exigent pas davantage de libertés pédagogiques, des réformes d’organisation ou la possibilité d’élever le niveau des exigences. Ils réclament davantage de moyens financiers et sont hostiles à la sélection à l’entrée de l’université. Toujours plus = toujours mieux.

Dans l’administration ou dans les grandes entreprises l’idée n’effleurerait personne de récompenser quelqu’un en lui accordant plus de temps libre. Une récompense n’est pas envisagée autrement que sous la forme d’une augmentation de la rémunération et/ou de progression hiérarchique impliquant davantage de prérogatives. Toujours plus = toujours mieux.

Les organismes officiels luttant contre le SIDA ne se demandent pas si la multiplication de relations biodégradables les aidera à croître en amour et en humanité. Le préservatif et le financement de la recherche leur semblent les seuls réponses envisageables afin de garantir à chacun la possibilité de cumuler le plus grand nombre possible de partenaires sexuels. Toujours plus = toujours mieux.

Que l’on s’appelle Nicolas Sarkozy, Martine Aubry, François Bayrou ou Olivier Besancenot, la plupart des responsables politiques font de la croissance leur objectif prioritaire. Leurs désaccords ne portent que sur les moyens car ils partagent la conviction que la croissance du pouvoir d’achat est la clef de tout. Toujours plus = toujours mieux.

L’équation toujours plus = toujours mieux a pour corollaire, le refus du discernement préalable et le refus du bilan c’est-à-dire le refus de la sagesse. Pour prendre le contre-pied de cette tendance il faut commencer par refuser de se décider ou de prendre position dans l’urgence afin de se donner le temps. Le temps de recueillir et de recouper les informations nécessaires pour aborder les questions. Le temps de réfléchir posément pour pouvoir poser correctement et concrètement les enjeux. Le temps de soumettre ses réflexions à autrui afin de les éprouver. Le temps d’y penser.

Billet initialement publié le 9 mai 2009

Les valeurs morales sont subjectives

Les valeurs morales sont exactement comme les valeurs boursières : elles sont ce que le consensus social du moment décide de valoriser et qu’il finira par dévaluer pour le remplacer par d’autres valeurs.

Les valeurs n’ont aucune réalité objective puisqu’elles n’ont que la valeur qu’on veut bien leur donner. Les valeurs sont fondamentalement subjectives. Ceux qui affirment se battre pour les valeurs se battent en fait pour leurs valeurs c’est-à-dire pour promouvoir leur propre subjectivité.

La soumission à l’Eglise et au roi autrefois. Puis la défense de la patrie contre les Prussiens, la promotion de la République et de la laïcité sous la IIIème république. Ensuite, l’émancipation par le travail et par la consommation. Aujourd’hui les valeurs sont éclatées: la soumission à la charia pour certains, l’égalité républicaine et la tolérance pour d’autres le libre-échange généralisé et la liberté individuelle absolue pour d’autres encore.

Chacun ses priorités, chacun sa subjectivité… et chacun ses intérêts : le monde est ainsi fait. Chaque groupe social ou communauté théorise sa propre subjectivité et prétend l’ériger en norme universelle.

Mais le chrétien n’a pas reçu du Christ la mission de se battre pour des valeurs mais de renoncer à sa propre subjectivité car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé (Jean 6, 38).

Il ne s’agit pas de promouvoir certaines valeurs/subjectivités au détriment de valeurs/subjectivités rivales ni même de combler un manque de valeurs en remplissant un vide de note propre subjectivité collective.

Il s’agit de se brancher soi-même sur Celui qui est la source de tout amour pour rendre sensible la tendresse de Dieu pour les hommes : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. (Luc 10, 27)

Il s’agit de renoncer à faire sa volonté propre car elle ne nous porte jamais spontanément à aimer autrui. Elle nous porte encore moins notre prochain qui n’est pas quelqu’un que nous avons choisi mais quelqu’un que Dieu a choisi de mettre sur notre chemin.

En s’imbibant de l’amour de Dieu et en se préoccupant concrètement du bien matériel, moral et spirituel de nos voisins on est sûr de faire la volonté de Dieu et non la sienne. On est sûr de ne pas instrumentaliser Dieu en brandissant des « valeurs » qui ne seraient que le pavillon de complaisance de notre propre subjectivité.

C’est comme ça et pas autrement que les premiers chrétiens ont converti Rome. C’est comme ça que les chrétiens africains et asiatiques annoncent aujourd’hui la Bonne nouvelle avec succès.