Que peut-on raisonnablement attendre de l’Eglise catholique ?

Comme tous les prestataires de service, l’Eglise catholique n’est pas immunisée contre les bugs et les virus. Un rapide coup d’œil rétrospectif sur ses deux mille ans d’Histoire suffit à convaincre les sceptiques. Elle n’est pas à l’abri des bugs courants qui affectent l’humanité et qui sont la conséquence du péché originel.

Le reniement de Saint Pierre la nuit de l’arrestation de Jésus en est l’exemple le plus célèbre et le scandale des prêtres pédophiles en est peut-être le plus le plus récent. Tous ces bugs manifestent la réalité et la permanence du péché originel. Il y en a eu, il y a et il y aura sans doute encore d’autres.

Pire encore : non seulement l’Eglise n’est pas paramétrée pour éviter les bugs mais elle sécrète elle-même régulièrement des virus qui n’existaient pas à l’état de nature et que l’on appelle les hérésies.

Dans ces conditions peut-on en espérer quelque chose ? Oui, car certaines prestations sont garanties dans le contrat (« Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Eglise et jamais les portes de l’Hadès ne prévaudront sur elle »).

Parmi ces services garantis figure en premier lieu la transmission sécurisée des vérités divines dévoilées par Dieu au peuple d’Israël d’abord et à l’Eglise catholique ensuite. Les deux modems complémentaires qui doivent être utilisés, les Écritures et la Tradition, sont également fournis. Vient ensuite un branchement haut-débit illimité sur Dieu qui permet d’être en permanence régénéré par Lui, d’échapper à l’emprise du péché et de vivre de sa vie malgré un monde hostile. Enfin, une production à flux tendu de saints qui constituent autant de manifestations de l’Amour de Dieu.

Pour le reste c’est comme en informatique : il faut s’armer de patience et chercher par soi-même à compenser les imperfections du système d’exploitation voire à corriger les éventuelles erreurs que la machine incite l’utilisateur à commettre et dont elle ne reconnaîtra peut-être immédiatement – voire jamais – la paternité.

Par ailleurs, nous trouverons toujours des administrateurs réseaux incompétents dans le clergé qui ne comprendront pas le problème auquel on est confronté, ne répondront pas à nos questions mais s’adresseront à nous dans un jargon incompréhensible, même aux spécialistes.

Nous trouverons toujours des gens qui nous expliqueront que la machine ne peut pas commettre d’erreurs et que ceux qui ont vu leurs fichiers disparaître en un éclair ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Ainsi donc les services garantis ne nous dispensent pas de rester sur nos gardes, d’être prudents et de comparer ce que l’on nous dit avec ce que l’on nous a déjà dit.

Mais quelles que soient les faiblesses et les fautes de l’Eglise (et Dieu sait si on en trouve !) les services qu’elle rend restent néanmoins sans équivalent sur le marché : nous avons besoin d’elle pour devenir des saints.

C’est elle qui peut nous à devenir beaucoup plus conforme à la volonté de Dieu, c’est-à-dire beaucoup plus humains que nous ne pourrions jamais le devenir sans elle, et elle peut nous y aider parce que, malgré ses défauts de construction, elle est fondée sur le Christ.

C’est pourquoi le monde n’est plus le même depuis le Christ : il y a un avant et un après Jésus-Christ et l’existence de l’Eglise en est le signe.

Photographie : Filippo Monteforte (source)

Article initialement publié le 12 mai  2009

Le Royaume par Emmanuel Carrère

Tous sont appelés au Royaume

Le livre d’Emmanuel Carrère Le Royaume est le témoignage de vie d’un homme qui a été chrétien, qui ne l’est plus, qui est devenu agnostique et qui, néanmoins, ne peut se détacher du Christ.

Il essaie de faire le point et de résumer en des termes accessibles au grand public ce que les études historiques et exégétiques peuvent nous apprendre des premiers temps du christianisme, de sa diffusion et des péripéties. Commentant les Actes des apôtres puis les Évangiles l’auteur restitue le contexte, mêlant allègrement la grande et la petite histoire. Quand certaines périodes échappent au savoir des historiens il prend le relais non sans avertir préalablement ses lecteurs qu’il quitte le terrain historique pour celui de sa pure imagination.

C’est donc un livre d’enquête à la fois historique et histrionique car il se met en scène ses doutes, ses erreurs et ses volte-faces avec une forme de légèreté ou d’impudeur – ça dépend du point de vue qu’on adopte – qui rappelle fortement les Essais de Montaigne.

Si ce livre de six cents pages est un succès de librairie c’est, à mon avis, en grande partie grâce à son style. Il est alerte, plaisant, et oscille entre niveau de langue élevé, parfois poétique, et registre truculent. Ce que certains qualifieront de « grossier » d’autres y verront quelque chose de « leste » ou de « gaulois ». Il y a ceux que Rabelais effraie et ceux qu’il ravit. Ceux qui raffolent de Frédéric Dard et les autres. C’est une question de sensibilité individuelle : certains peuvent ne pas aimer, d’autres, comme l’auteur de ces lignes, ont lu l’ouvrage avec un réel bonheur et beaucoup de reconnaissance envers l’auteur.

C’est pourquoi je trouve qu’il faut lui rendre justice en le lavant de quelques accusations bêtes qui lui ont été adressées.

Ainsi lui reprocher de manière de n’être ni romancier, ni historien, ni poète n’a pas de sens : c’est lui contester un titre, ça ne dit rien de son livre. On pourrait adresser exactement le même reproche à Montaigne : cela signifie-t-il que ses Essais sont sans intérêt ? C’est bête.

De même lui reprocher d’avoir l’insolence de vouloir triturer la Bible c’est reprendre exactement le même argument que ceux qui ont condamné l’idée même d’une exégèse biblique au sein de l’Église au XIXème et au début du XXème siècle et ceux qui, aujourd’hui encore, condamnent – parfois à mort – tous ceux qui voudraient faire une exégèse du Coran. Non seulement c’est bête mais c’est dangereux.

C’est d’autant plus bête que, dans ce qu’il écrit effectivement, il y a matière à objections. Des provocations gratuites qui font penser à un adolescent très fier d’indigner les adultes en faisant des confidences à haute voix sur ses préférences sexuelles en pleine réunion de famille (il aime bien surfer sur des sites cochons, il adore la masturbation féminine, etc.) qui viennent comme un cheveu sur la soupe, il y en a effectivement quelques unes et on pourrait s’en passer.

C’est aussi une concession à l’esprit du temps pour se dédouaner d’être trop catho-compatible et en un sens on le comprend : plus de six cents pages pour dire qu’il n’est plus chrétien mais qu’il ne peut se résoudre à être bêtement athée c’est quand même la preuve que la question l’obsède !

Je suis le premier à dire que de tels procédés sont bêtes et dénués du moindre intérêt. Mais personne n’est forcé de ne retenir que ces quelques provocations infantiles disséminées sur six cents pages à la fois drôles, instructives, passionnantes et profondes.

On peut trouver l’auteur irritant – ce n’est pas mon cas mais je ne prétends pas être la norme – mais il a le mérite de pointer du doigt le mystère de l’Incarnation et de ses conséquences sur l’histoire de l’humanité et c’est suffisamment rare pour être souligné et recommandé. Et j’aurais tendance à faire mien le proverbe zen : Quand le doigt montre la lune, le sage regarde la lune et le sot regarde le doigt.

Toujours plus = toujours mieux ?

L’idée que toujours plus est synonyme de toujours mieux a présidé au développement de la société industrielle au XIXème (toujours plus de productivité = toujours mieux), de la société de consommation née au XXème siècle (toujours plus de pouvoir d’achat = toujours mieux) et est devenue aujourd’hui un véritable dogme qui a débordé le cadre de l’économie, s’est propagé dans tous les autres domaines d’activité et imbibe littéralement notre conception même de la vie.

Ceux qui veulent faire des manipulations génétiques considèrent, implicitement du moins, que réduire l’homme à un cobaye ou à une matière première biologique à usage des laboratoires, le prix à payer pour faire progresser la connaissance scientifique et la maîtrise du vivant. Ils estiment les inconvénients négligeables au regard de l’enjeu. Toujours plus = toujours mieux.

Les lycéens, les étudiants et les professeurs qui défilent dans la rue n’exigent pas davantage de libertés pédagogiques, des réformes d’organisation ou la possibilité d’élever le niveau des exigences. Ils réclament davantage de moyens financiers et sont hostiles à la sélection à l’entrée de l’université. Toujours plus = toujours mieux.

Dans l’administration ou dans les grandes entreprises l’idée n’effleurerait personne de récompenser quelqu’un en lui accordant plus de temps libre. Une récompense n’est pas envisagée autrement que sous la forme d’une augmentation de la rémunération et/ou de progression hiérarchique impliquant davantage de prérogatives. Toujours plus = toujours mieux.

Les organismes officiels luttant contre le SIDA ne se demandent pas si la multiplication de relations biodégradables les aidera à croître en amour et en humanité. Le préservatif et le financement de la recherche leur semblent les seuls réponses envisageables afin de garantir à chacun la possibilité de cumuler le plus grand nombre possible de partenaires sexuels. Toujours plus = toujours mieux.

Que l’on s’appelle Nicolas Sarkozy, Martine Aubry, François Bayrou ou Olivier Besancenot, la plupart des responsables politiques font de la croissance leur objectif prioritaire. Leurs désaccords ne portent que sur les moyens car ils partagent la conviction que la croissance du pouvoir d’achat est la clef de tout. Toujours plus = toujours mieux.

L’équation toujours plus = toujours mieux a pour corollaire, le refus du discernement préalable et le refus du bilan c’est-à-dire le refus de la sagesse. Pour prendre le contre-pied de cette tendance il faut commencer par refuser de se décider ou de prendre position dans l’urgence afin de se donner le temps. Le temps de recueillir et de recouper les informations nécessaires pour aborder les questions. Le temps de réfléchir posément pour pouvoir poser correctement et concrètement les enjeux. Le temps de soumettre ses réflexions à autrui afin de les éprouver. Le temps d’y penser.

Billet initialement publié le 9 mai 2009

Les valeurs morales sont subjectives

Les valeurs morales sont exactement comme les valeurs boursières : elles sont ce que le consensus social du moment décide de valoriser et qu’il finira par dévaluer pour le remplacer par d’autres valeurs.

Les valeurs n’ont aucune réalité objective puisqu’elles n’ont que la valeur qu’on veut bien leur donner. Les valeurs sont fondamentalement subjectives. Ceux qui affirment se battre pour les valeurs se battent en fait pour leurs valeurs c’est-à-dire pour promouvoir leur propre subjectivité.

La soumission à l’Eglise et au roi autrefois. Puis la défense de la patrie contre les Prussiens, la promotion de la République et de la laïcité sous la IIIème république. Ensuite, l’émancipation par le travail et par la consommation. Aujourd’hui les valeurs sont éclatées: la soumission à la charia pour certains, l’égalité républicaine et la tolérance pour d’autres le libre-échange généralisé et la liberté individuelle absolue pour d’autres encore.

Chacun ses priorités, chacun sa subjectivité… et chacun ses intérêts : le monde est ainsi fait. Chaque groupe social ou communauté théorise sa propre subjectivité et prétend l’ériger en norme universelle.

Mais le chrétien n’a pas reçu du Christ la mission de se battre pour des valeurs mais de renoncer à sa propre subjectivité car je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé (Jean 6, 38).

Il ne s’agit pas de promouvoir certaines valeurs/subjectivités au détriment de valeurs/subjectivités rivales ni même de combler un manque de valeurs en remplissant un vide de note propre subjectivité collective.

Il s’agit de se brancher soi-même sur Celui qui est la source de tout amour pour rendre sensible la tendresse de Dieu pour les hommes : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. (Luc 10, 27)

Il s’agit de renoncer à faire sa volonté propre car elle ne nous porte jamais spontanément à aimer autrui. Elle nous porte encore moins notre prochain qui n’est pas quelqu’un que nous avons choisi mais quelqu’un que Dieu a choisi de mettre sur notre chemin.

En s’imbibant de l’amour de Dieu et en se préoccupant concrètement du bien matériel, moral et spirituel de nos voisins on est sûr de faire la volonté de Dieu et non la sienne. On est sûr de ne pas instrumentaliser Dieu en brandissant des « valeurs » qui ne seraient que le pavillon de complaisance de notre propre subjectivité.

C’est comme ça et pas autrement que les premiers chrétiens ont converti Rome. C’est comme ça que les chrétiens africains et asiatiques annoncent aujourd’hui la Bonne nouvelle avec succès.

Emprunter la voie romaine