Charles Péguy (1873-1914) est l'une des figures intellectuelles et spirituelles les plus complexes de la France moderne. La Pr. Élise Moreau, spécialiste de son œuvre, en déchiffre pour nous les clés essentielles.

La Pr. Élise Moreau est maître de conférences en littérature française à Paris-Sorbonne et auteure de « Péguy et l’espérance chrétienne » (Cerf, 2024). Elle nous reçoit dans son bureau encombré de livres et de cahiers de notes pour parler d’un écrivain qu’elle fréquente depuis vingt ans.


Une œuvre qui résiste aux étiquettes

La Rédaction : La première difficulté avec Péguy est peut-être de le classer. Catholique ? Socialiste ? Républicain ? Nationaliste ? Comment abordez-vous cette résistance aux catégories chez lui ?

Pr. Élise Moreau : C’est exactement la bonne entrée. Péguy résiste à toutes les récupérations, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il est à la fois indispensable et inconfortable. La droite catholique a voulu en faire un défenseur de la France éternelle et chrétienne. La gauche dreyfusarde a voulu en faire un héros de la cause républicaine. Ni l’une ni l’autre ne s’en tire sans trahir quelque chose d’essentiel.

Péguy a défendu Dreyfus avec un engagement total — il est l’un des fondateurs de la revue dreyfusarde les Cahiers de la Quinzaine. Il a été socialiste dans sa jeunesse, au sens d’un socialisme mystique, proche de Jean Jaurès. Et il s’est converti au catholicisme tout en restant républicain. Pour lui, ces positions ne sont pas contradictoires parce qu’elles proviennent toutes de la même source : une exigence de vérité et de justice, refus de tout mensonge officiel, qu’il vienne de l’Église ou de l’État.

Ce qui rend son cas si particulier, c’est qu’il a rompu avec Jaurès en 1905 — précisément parce qu’il l’accusait de politiser le socialisme, de le transformer en machine électorale et en intérêt de parti plutôt qu’en exigence morale. C’est le même mouvement qui le conduira à refuser le catholicisme triomphaliste de certains de ses contemporains : la mystique contre la politique, toujours.


La conversion : un chemin sans sacrements

Péguy est un converti, mais une conversion sans pratique sacramentelle régulière. Comment comprenez-vous cela ?

Pr. Élise Moreau : C’est un des paradoxes les plus fascinants et les plus douloureux de sa biographie. Sa situation personnelle était irrégulière aux yeux de l’Église : il avait contracté un mariage civil sans bénédiction religieuse avec Charlotte Baudoin, et il refusait de la contraindre à se convertir pour régulariser la situation selon les normes canoniques. Il voyait dans cette contrainte une violence faite à la conscience de sa femme.

Il y avait aussi quelque chose de plus profond : une résistance au conformisme institutionnel. Péguy avait une méfiance viscérale envers la religion comme habitude sociale, comme appartenance de classe ou comme confort culturel. Sa foi était trop ardente et trop exigeante pour se satisfaire d’une pratique extérieure sans profondeur intérieure.

Mais ne nous y trompons pas : sa non-pratique lui pesait. On trouve dans ses lettres et dans ses œuvres des expressions de souffrance face à cette situation. Il se savait à l’écart des sacrements et il en souffrait. C’est un homme qui aimait l’Église et en était séparé par les circonstances de sa vie — pas par indifférence ou mépris. Notre guide sur les Pères de l’Église approfondit cette dimension.


Mystique et politique : la formule fondatrice

« Tout commence en mystique et finit en politique » — c’est peut-être la formule de Péguy la plus citée. Que veut-il dire exactement ?

Pr. Élise Moreau : Cette phrase de Notre jeunesse (1910) est souvent mal comprise parce qu’on lui donne un sens négatif absolu : la politique serait toujours mauvaise. Ce n’est pas ce que Péguy dit. Il dit que la dégradation de la mystique en politique est un processus inévitable et souvent douloureux que toute grande cause traverse.

Charles Peguy

Le christianisme a commencé dans le dépouillement total des apôtres, dans la foi de la première communauté, dans le témoignage des martyrs. Il est devenu, à certains moments de son histoire, une institution de pouvoir, un facteur de domination politique, un instrument de conformisme social. Pour Péguy, cette dégradation n’invalide pas le christianisme — elle le trahit. Et la tâche du chrétien authentique est de maintenir la mystique contre la politique, la foi ardente contre le conformisme institutionnel. Cette tension entre la vitalité originelle et l’institutionnalisation est aussi au cœur de l’analyse du paradoxe chrétien chez Gilbert Keith Chesterton, qui la pensait à travers la notion d’orthodoxie vivante.

Le socialisme qu’il a connu suivait la même trajectoire : né d’un idéal de justice fraternelle et de fraternité universelle, il se transformait sous ses yeux en machine politique qui sacrifiait l’idéal à l’électoralisme. La rupture avec Jaurès en 1905 est l’expression concrète de cette conviction.

Ce qui est remarquable dans cette analyse, c’est son application universelle : elle vaut pour la République (l’idéal républicain dégradé en clientélisme politique), pour l’Église (la foi dégradée en conformisme bourgeois), pour toute cause. C’est une pensée sur la trahison des idéaux, et elle n’a pas perdu de son acuité.


L’espérance : vertu des enfants

Vous avez consacré votre livre à l’espérance chez Péguy. Pourquoi est-ce la vertu centrale de son œuvre ?

Pr. Élise Moreau : Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1911) est pour moi le texte le plus beau et le plus profond que Péguy ait écrit — et c’est dire quelque chose quand on connaît l’ampleur de son œuvre. Il y développe une phénoménologie de l’espérance d’une originalité et d’une beauté saisissantes.

Sa thèse est apparemment paradoxale : l’espérance est la vertu des enfants, non des adultes. La foi et la charité sont compréhensibles — elles s’appuient sur des expériences que l’adulte a accumulées, sur des raisons que l’intelligence peut articuler. L’espérance, elle, s’appuie sur… rien de visible. Elle espère contre toute évidence. Elle fait confiance quand tout semble perdu.

Sa métaphore des trois petites filles est extraordinaire. Les trois vertus théologales — Foi, Espérance, Charité — marchent ensemble sur le chemin de la vie, tenues par la main de Dieu. La Foi et la Charité sont les deux grandes sœurs, qui regardent devant elles et semblent porter tout le poids de la marche. Mais c’est la petite Espérance, au milieu, qui les tient toutes les deux. Sans elle, les deux grandes s’arrêteraient. C’est elle le moteur invisible de toute vie chrétienne.

Ce renversement est profondément évangélique — il rejoint la formule de Paul en Romains 8 : nous sommes sauvés en espérance. Péguy en fait une méditation poétique et théologique d’une profondeur que les théologiens ont tardé à reconnaître.


La Tapisserie de Notre-Dame et la dévotion mariale

Péguy a aussi produit une œuvre de dévotion mariale considérable. Comment s’articule-t-elle avec son engagement politique et social ?

Pr. Élise Moreau : La Tapisserie de Notre-Dame (1913) et La Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres (1913) représentent un tournant dans son rapport à la dévotion populaire. Péguy avait fait à pied le pèlerinage de Paris à Chartres en 1912, pour remercier Notre-Dame d’avoir exaucé une prière pour la guérison de son fils aîné. C’est un geste surprenant de la part d’un homme qui ne se confessait pas et n’allait guère à la messe.

Ce pèlerinage révèle quelque chose d’important sur sa spiritualité : une relation directe et affective avec les grands intercesseurs de la tradition catholique, en dehors de toute médiation institutionnelle. Péguy va à Chartres comme le font les pèlerins du peuple depuis des siècles — avec ses pieds, sa fatigue, sa prière simple. Il n’a pas besoin du cadre institutionnel pour entrer en contact avec le sacré.

La Tapisserie de Notre-Dame est un poème magnifique où Péguy offre à la Vierge les gloires de la Beauce — ce plateau agricole que l’on traverse en allant à Chartres — et demande la grâce pour lui et pour les siens. C’est une œuvre de gratitude et de supplication qui mêle la dimension nationale (la Beauce comme symbole de la France profonde) et la dimension personnelle.


Contemplation et méditation chrétienne

La mort à la Marne

Le 5 septembre 1914, Péguy est tué à la bataille de la Marne. Comment ses contemporains ont-ils reçu cette mort ?

Pr. Élise Moreau : La réception de sa mort a été immédiate et intense. Il était déjà une figure importante de la vie intellectuelle française — les Cahiers de la Quinzaine avaient formé toute une génération. Et beaucoup ont vu dans sa mort au combat quelque chose de cohérent avec sa pensée.

Péguy avait souvent évoqué la possibilité du sacrifice dans ses œuvres. Il n’était pas pacifiste : il croyait à la nécessité de la résistance contre l’agression allemande, et il avait analysé longuement, dans une conférence donnée peu avant la guerre, la nature du conflit qui s’approchait. La mort les armes à la main, à la tête de ses hommes, correspondait à quelque chose qu’il avait médité.

Ses amis catholiques l’ont vu comme une mort de martyr au sens large — non pas martyr de la foi au sens strictement théologique, mais témoin d’un idéal pour lequel il avait tout donné. Georges Bernanos, qui lui était très proche spirituellement, a écrit des pages bouleversantes sur la mort de Péguy. Henri Bergson, son maître en philosophie, l’a célébré. Voir aussi notre approche de les grandes figures spirituelles.

Ce qui me frappe, c’est que Péguy avait prévu sa propre mort dans une lettre à un ami, quelques jours avant : « Je pars, je ne sais pas si je reviendrai. » Une formule sobre, sans pathos, qui dit la disponibilité d’un homme qui avait depuis longtemps médité sur la mort et qui ne l’esquivait pas.


Péguy et la laïcité française aujourd’hui

Que nous dit Péguy sur la question de la place du religieux dans la société française contemporaine ?

Pr. Élise Moreau : C’est peut-être la question où il est le plus actuel et le plus déroutant. Péguy était dreyfusard, républicain, laïque — dans un certain sens. Il défendait la séparation de l’Église et de l’État. Mais sa laïcité n’était pas une laïcité de combat contre la religion.

Ce que Péguy ne supportait pas, c’était la prétention d’un certain anticléricalisme à expulser le religieux de tout l’espace culturel — à faire comme si la France pouvait être comprise sans sa dimension chrétienne, comme si les cathédrales n’étaient que des musées, comme si Pascal et Bernanos n’étaient que des curiosités littéraires.

Pour lui, la vitalité de la France était inséparable de la vitalité de sa dimension mystique — qu’elle prenne une forme chrétienne, républicaine ou socialiste. Une France uniquement « politique » au sens péjoratif de Péguy — calculante, utilitariste, sans horizon de transcendance — est une France qui se dessèche.

Je crois qu’il verrait dans certaines manifestations contemporaines de la laïcité — non pas le principe de neutralité de l’État, qu’il eût approuvé, mais l’hostilité active à l’égard de toute expression religieuse dans l’espace public — une nouvelle politique qui a oublié sa mystique originelle. Il dirait que la laïcité authentique n’est pas la religion du vide, mais le respect de toutes les mystiques, y compris les mystiques religieuses. Et il rappellerait que la liberté de conscience — l’une des valeurs fondamentales de la République — a elle-même des racines dans l’anthropologie chrétienne.


Entretien réalisé en avril 2026. La Pr. Élise Moreau dirige le séminaire Péguy à Paris-Sorbonne.

Pour ceux qui souhaitent approfondir la pensée chrétienne engagée dans les débats contemporains, notre dossier sur la foi et la raison en dialogue offre des ressources complémentaires sur les grands penseurs catholiques du XXe siècle.