Martin Lefort, ingénieur à Lyon, a été baptisé à 34 ans lors d'une Vigile pascale. Il nous raconte avec franchise son chemin vers la foi, les résistances et les découvertes d'une conversion adulte.

Martin Lefort, 38 ans, ingénieur en bureau d’études à Lyon, a été baptisé à l’âge de 34 ans lors de la Vigile pascale de 2022. Élevé dans un milieu agnostique cultivé, il a suivi un chemin de quatre ans avant de demander le baptême. Il nous a accordé cet entretien pour partager, avec une grande franchise, les étapes de ce chemin peu ordinaire. Notre guide sur la lectio divina offre un éclairage complémentaire.


« Je ne cherchais pas Dieu. Je cherchais autre chose. »

La Rédaction : Martin, comment tout a-t-il commencé ? Y a-t-il eu un déclencheur précis ?

Martin Lefort : Le mot « déclencheur » est juste mais incomplet. Il y a eu un événement précis, mais il n’aurait rien déclenché s’il n’y avait pas eu plusieurs années de fond, si je puis dire. Le déclencheur visible, c’est le décès de mon père en 2017. Il avait soixante-deux ans, cancer du poumon, rapide. J’ai été présent à l’agonie et à la mort. Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement émotif, mais cette expérience m’a littéralement déstabilisé — et pas seulement par la douleur du deuil. Elle a posé une question que j’avais réussi à ne jamais vraiment affronter : qu’est-ce que c’est que de mourir ? Qu’est-ce qui subsiste ? Qu’est-ce qui a du sens, fondamentalement ?

Mais le fond, c’était déjà là. Depuis quelques années, je me sentais dans une impasse que je n’aurais pas su nommer. Réussite professionnelle correcte, vie amoureuse satisfaisante, cercle d’amis, voyages. Tout ça était bien. Et pourtant quelque chose n’allait pas. Pas de dépression clinique, pas de crise identifiable. Plutôt une sorte de vide tranquille au centre. Je ne cherchais pas Dieu — l’idée ne m’aurait pas effleuré. Je cherchais autre chose, sans savoir quoi.


La résistance intellectuelle

Comment avez-vous traversé la période du doute ? Vous qui avez une formation scientifique, comment coexistaient la foi naissante et la raison ?

Martin Lefort : Ce que j’appelle la « résistance intellectuelle » a duré environ deux ans. J’avais commencé à lire — à cause d’un ami qui m’avait passé l’Introduction au christianisme de Ratzinger — et les questions que ce livre posait me travaillaient sans me convaincre complètement. Je lisais, je discutais, je revenais à mes objections. La résurrection, surtout. C’était le point de résistance principal. Je pouvais concéder l’existence d’un principe divin, d’un sens à l’univers, d’une dimension transcendante de l’existence humaine. Mais un homme mort qui sort du tombeau, les apparitions, l’ascension — ça dépassait ma capacité à y adhérer.

Ce qui a changé, c’est une double prise de conscience progressive. La première : mes objections étaient celles que les chrétiens avaient eux-mêmes posées depuis deux mille ans. Le christianisme n’est pas une foi naïve qui n’aurait jamais regardé ses propres difficultés en face. Les Pères de l’Église, les théologiens médiévaux, les théologiens modernes ont tous affronté ces questions. Ce n’est pas parce que je n’avais pas lu leurs réponses qu’elles n’existaient pas. La deuxième prise de conscience était plus personnelle : je réalisais que je demandais à la foi une certitude que je n’exigeais pas de mes engagements les plus importants dans la vie ordinaire. Je m’étais marié sans avoir la certitude que ça durerait. J’avais choisi une carrière sans garantie. La foi n’est pas plus irrationnelle que l’amour.


Le premier contact avec la prière

Vous étiez donc dans un processus intellectuel. Comment la prière est-elle entrée dans l’histoire ?

Martin Lefort : Par accident, si je puis dire. Un dimanche matin — je n’étais pas encore catéchumène — je suis entré dans une église de Lyon, Saint-Nizier, pas pour me recueillir mais parce qu’il pleuvait et que j’étais en avance à un rendez-vous tout proche. Il n’y avait personne. Je me suis assis sur un banc, au fond, sans rien faire de particulier. Et là, dans ce silence, quelque chose s’est passé qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais vécu. Je ne saurais pas le décrire très précisément — ce serait le trahir. Quelque chose comme une présence. Pas une voix, pas une vision, pas une émotion violente. Une présence paisible et réelle, qui n’était pas moi et qui pourtant n’était pas étrangère.

Je suis resté peut-être vingt minutes. Je suis reparti à mon rendez-vous. Mais quelque chose avait basculé. Pas ma conviction intellectuelle — ça, ça viendrait plus lentement. Mais une certitude d’un autre ordre : il y a quelque chose là. Et cette « chose » est bonne. À partir de là, j’ai commencé à essayer de prier — maladroitement, sans forme, sans mots définis. Puis j’ai cherché un prêtre à qui parler, et il m’a orienté vers le catéchuménat.

Conversion Foi


L’année de catéchuménat

Comment s’est passée l’année de préparation au baptême ?

Martin Lefort : Le catéchuménat a été une expérience très riche et parfois déroutante. Riche parce que j’ai découvert la profondeur de la tradition catholique — les Pères de l’Église, la liturgie, le sens des sacrements, la théologie — avec l’aide d’un accompagnateur remarquable, un diacre permanent dont la foi vivante et l’intelligence m’ont beaucoup nourri. Déroutant parce que j’étais souvent le seul adulte intellectuellement formé dans mon groupe de catéchumènes, et les échanges n’atteignaient pas toujours la profondeur que j’aurais souhaitée. J’ai beaucoup lu en parallèle, beaucoup discuté avec mon accompagnateur, beaucoup fréquenté les offices.

La Vigile pascale, c’est une nuit extraordinaire. Nous étions quatre adultes baptisés cette nuit-là. Je me souviens du feu allumé dans la nuit, du cierge pascal, de la longue liturgie de la Parole. Et puis l’eau du baptême. Je n’ai pas pleuré — ce n’est pas mon registre. Mais j’ai eu la certitude très nette que quelque chose se passait qui me dépassait infiniment, et j’y consentais de tout ce que j’étais.


La première confession

Vous avez attendu le baptême pour vous confesser pour la première fois. Comment avez-vous vécu cet instant ?

Martin Lefort : La première confession a eu lieu quelques semaines après le baptême, lors d’une retraite organisée pour les néophytes de notre diocèse. J’y étais allé avec une certaine appréhension — pas de la honte, plutôt une inquiétude sur ce que j’allais dire exactement, comment nommer trente-quatre ans de vie sans référence morale catholique.

Mon confesseur, un prêtre âgé et tranquille, m’a immédiatement mis à l’aise en disant qu’il ne s’agissait pas d’un inventaire comptable mais d’une rencontre. Il m’a aidé à identifier les orientations profondes plutôt que les actes isolés : le rapport à l’argent, à la vérité dans mes relations professionnelles, à la fidélité dans ma vie affective. Quand il a dit les paroles de l’absolution, j’ai ressenti quelque chose que je ne saurais pas expliquer autrement que par cette image : un poids que je ne savais pas porter parce que je ne savais pas qu’il était là. Une légèreté. Notre guide sur la contemplation chrétienne approfondit cette dimension.

Je pense que c’est souvent ainsi : on ne réalise le poids de certaines choses que quand elles ne sont plus là.


Les réactions de l’entourage

Comment vos proches — famille, amis, collègues — ont-ils réagi à votre conversion ?

Martin Lefort : Les réactions ont été très diverses. Ma mère, agnostique mais sensible à la dimension spirituelle de l’existence, a été touchée — elle a assisté à ma Vigile pascale. Mon père était décédé. Mes collègues, quand ils l’ont su, ont réagi avec une curiosité bienveillante teintée d’incrédulité légère : « Vraiment toi ? Le rationnel ? » — comme si la foi était incompatible avec une formation scientifique, ce qui révèle un préjugé très répandu.

La relation la plus complexe a été avec mon meilleur ami, philosophe matérialiste convaincu. Il a pris ma conversion comme un genre de trahison intellectuelle, ou du moins comme une régression. Nous avons eu des conversations longues et houleuses. Les choses se sont apaisées après quelques mois, quand il a constaté que ma conversion ne m’avait pas rendu plus bête, plus intolérant, ni plus moralisateur. La foi n’a pas changé ma manière de penser ; elle a changé ma manière d’exister — et ça, progressivement, il l’a reconnu.

Il y a eu aussi des réactions inattendues d’autres amis qui m’ont confié, sous le sceau du secret pour certains, qu’ils se posaient eux-mêmes des questions sur la foi depuis longtemps et n’osaient pas en parler. La conversion d’une personne de son entourage peut donner une permission d’explorer que le contexte culturel ambiant n’accorde pas.

Pères de l'Église — penseurs essentiels


Ce qui a changé dans la vie quotidienne

Concrètement, qu’est-ce qui a changé dans votre vie depuis quatre ans ?

Martin Lefort : La première chose qui vient à l’esprit est le rapport au temps. Le dimanche est devenu un autre type de jour. La messe n’est pas une obligation que j’accomplis de mauvaise grâce : c’est le moment de la semaine où je repose quelque chose qui, sans ce repos, s’empilerait et se comprimerait. Je sors de la messe avec une qualité d’espace intérieur que j’ai du mal à obtenir autrement.

La deuxième chose est le rapport aux décisions importantes. Depuis ma conversion, j’ai l’habitude de porter dans la prière les décisions professionnelles, familiales, importantes. Non pas en demandant à Dieu de décider à ma place, mais en les présentant à une lumière qui n’est pas la mienne. Plusieurs fois, cela a modifié une orientation que j’aurais prise par réflexe ou par ambition sans ce recul.

La troisième chose — peut-être la plus profonde — est un changement de regard sur les personnes. Je remarque que je suis moins impatient, moins indifférent à la souffrance des autres, moins pressé dans mes relations. Est-ce la foi qui produit cela ou simplement la maturité qui vient avec l’âge ? Je ne saurais pas distinguer complètement. Mais j’ai la conviction que la prière régulière et la fréquentation de l’Évangile ont quelque chose à voir avec cette transformation.


Un conseil pour ceux qui cherchent

Que diriez-vous à quelqu’un qui se sent « dans un entre-deux » — pas croyant mais pas indifférent non plus ?

Martin Lefort : Je leur dirais : n’attendez pas d’avoir résolu vos questions avant de faire le premier pas. Les questions ne se résolvent pas dans l’abstrait, elles se transforment dans le vécu. Le premier pas peut être très simple : entrer dans une église, lire un texte évangélique, parler à quelqu’un de confiant.

Je leur dirais aussi : méfiez-vous de l’image caricaturale du christianisme que la culture ambiante propose. Lisez les vrais textes — Augustin, Pascal, Newman, Bernanos, Simone Weil. Ces intelligences considérables ont cru, et leur foi était informée et exigeante. Si elles y ont trouvé quelque chose, il vaut la peine de regarder de plus près ce qu’elles y ont trouvé.

Et enfin — c’est ce que m’a dit un jour mon accompagnateur, et qui a compté pour moi : « La foi n’est pas un saut dans le vide. C’est un saut vers Quelqu’un. » Cette nuance change tout.


Entretien réalisé par la Rédaction en avril 2026. Martin Lefort a relu et validé le texte.

Pour approfondir le sens du sacrement de réconciliation évoqué dans cet entretien, vous pouvez consulter notre dossier sur le sens profond de la confession et, pour ceux qui souhaitent commencer à prier, notre guide sur la prière quotidienne chrétienne.