Apophatique, hésychasme, kénose, théopoïesis, métanoïa, lectio divina : le vocabulaire de la spiritualité chrétienne peut paraître hermétique au premier abord. Ce lexique de 40 définitions claires vous ouvre les portes de la tradition contemplative chrétienne, d'Orient comme d'Occident.

Sommaire

  1. Termes de la prière et de l’ascèse
  2. Mystique et contemplation
  3. Termes théologiques fondamentaux

Termes de la prière et de l’ascèse

Acédie (du grec akēdia, « manque de soin ») L’acédie est cette lassitude spirituelle, ce dégoût des choses divines qui guette l’âme engagée sur le chemin de la prière. Elle se manifeste par un désintérêt pour la vie spirituelle, une paresse intérieure, voire une mélancolie paralysante. Les Pères du désert la considéraient comme l’un des huit logismoi (pensées mauvaises) à combattre par la vigilance et l’effort (praxis). Saint Jean Climaque la décrit comme « un démon qui étouffe l’âme avec la lourdeur de l’ennui ». Pour la surmonter, l’Église recommande la persévérance dans l’oraison et le recours aux sacrements.

Askèse (ou Ascèse, du grec askēsis, « exercice, discipline ») L’askèse désigne l’ensemble des pratiques par lesquelles le croyant discipline son corps et ses passions pour orienter son cœur vers Dieu. Elle inclut le jeûne, la veille, la pauvreté volontaire ou encore l’obéissance, mais elle ne se réduit pas à une simple mortification : elle est avant tout une école de liberté, visant à purifier l’intention et à conformer l’homme au Christ. Saint Basile le Grand en fait « le remède contre les maladies de l’âme ». Dans la tradition orthodoxe, elle est indissociable de l’hésychasme, cette prière du cœur qui unifie l’être.

Compunction (du latin compunctio, « piqûre, remords ») La compunction est cette douleur spirituelle qui naît de la prise de conscience de ses péchés et de l’amour offensé de Dieu. Elle n’est pas une culpabilité stérile, mais une grâce qui ouvre le cœur à la miséricorde divine. Saint François de Sales la décrit comme « une sainte tristesse qui nous porte à Dieu ». Elle peut se manifester dans la prière par des larmes de repentir, signe d’une conversion authentique. Les mystiques, comme sainte Thérèse d’Avila, y voient le prélude à l’union avec Dieu.

Kénose (du grec kenōsis, « anéantissement ») La kénose est l’abaissement volontaire de Dieu en Jésus-Christ, qui « se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur » (Ph 2,7). Elle désigne aussi l’attitude du disciple qui, pour suivre le Christ, renonce à ses propres intérêts et s’ouvre à la volonté divine. Saint Paul en fait le modèle de la vie chrétienne : « Ayez en vous les mêmes sentiments qui furent en Jésus-Christ » (Ph 2,5). La kénose n’est pas une humiliation, mais une participation à l’amour crucifié, source de vie éternelle.

Logismoi (du grec logismoi, « pensées, raisonnements ») Les logismoi sont les pensées qui traversent l’âme et peuvent la détourner du bien. Origène et Évagre le Pontique en ont dressé une liste classique de huit : la gourmandise, la fornication, l’avarice, la tristesse, la colère, l’acédie, la vaine gloire et l’orgueil. Ces mouvements intérieurs, bien que neutres en eux-mêmes, deviennent des pièges lorsqu’ils sont nourris par l’ego. La tradition hésychaste propose de les « surveiller » (nepsis) pour discerner leur origine et les soumettre à la lumière du Christ.

Nepsis (du grec νῆψις, « vigilance, sobriété ») La nepsis est l’état de vigilance spirituelle qui permet de discerner les mouvements de l’âme et de résister aux tentations. Saint Jean Climaque la compare à un gardien attentif qui veille sur les portes de la citadelle intérieure. Elle implique une purification progressive des passions (apatheia) et une attention constante à la présence de Dieu. Dans la tradition orthodoxe, elle est indissociable de l’hésychasme, car c’est par la vigilance que le cœur peut s’unifier dans la prière. Notre article sur le silence intérieur explore en détail cette vigilance spirituelle

Praxis (du grec πρᾶξις, « action, pratique ») La praxis désigne l’ensemble des actions concrètes par lesquelles le croyant applique les commandements du Christ et s’engage dans la voie de la perfection. Elle inclut la charité active, l’obéissance, le service des pauvres, mais aussi les pratiques ascétiques. Contrairement à la theoria (contemplation), elle relève de l’agir. Saint Basile y voyait le fondement de la vie chrétienne : « La foi sans les œuvres est morte » (Jc 2,17). Pourtant, les grands spirituels insistent sur l’équilibre entre praxis et theoria, car l’une nourrit l’autre.


Texte latin calligraphié sur parchemin avec traduction marginale, plume d'oie

Mystique et contemplation

Apophase (du grec ἀπόφασις, « négation ») L’apophase est une méthode de connaissance de Dieu par la négation : on dit ce que Dieu n’est pas plutôt que ce qu’Il est. Cette voie, typique de la théologie mystique, remonte à Denys l’Aréopagite, qui affirme que Dieu est « au-delà de l’être » (hyperousios). Elle reconnaît les limites du langage humain pour exprimer l’essence divine et invite à un silence respectueux devant le mystère. Saint Thomas d’Aquin, tout en valorisant la kataphase (affirmation positive), reconnaît la légitimité de cette approche pour purifier l’intellect.

Apophatique (voie) (du grec ἀποφατικός, « qui nie ») La voie apophatique est une démarche spirituelle qui passe par le dépouillement des représentations humaines de Dieu pour accéder à une union plus profonde avec Lui. Elle suppose une purification de l’âme et une humilité devant le mystère. Maître Eckhart en fait le cœur de sa prédication : « L’âme doit se vider de toutes ses images pour laisser Dieu être Dieu en elle ». Cette voie est particulièrement développée dans la tradition mystique rhénane et chez les Pères cappadociens.

Caritas (du latin caritas, « amour ») La caritas est l’amour divin répandu dans le cœur des croyants (Rm 5,5), distinct de l’eros (amour passionnel) et de la philia (amitié). Elle est la forme la plus haute de l’amour, capable de transformer l’homme en image du Christ. Saint Augustin la définit comme « la motion de l’âme qui nous fait tendre vers la béatitude ». Contrairement à l’amour naturel, elle est gratuite, universelle et s’étend même à l’ennemi. Elle est au cœur de la spiritualité franciscaine, où elle se manifeste par la joie et la simplicité.

Contemplation (du latin contemplatio, « regard fixé ») La contemplation est l’état de l’âme qui, purifiée par la grâce, fixe son regard sur Dieu au-delà des images et des concepts. Elle est le fruit de la prière et de l’ascèse, un don de Dieu qui dépasse l’effort humain. Saint Grégoire le Grand la décrit comme « une vision de l’invisible ». Dans la tradition carmélitaine, elle est souvent décrite sous les trois étapes de la « nuit » (purification), de l’union et de la transformation. Pour explorer cette pratique, notre guide sur la contemplation chrétienne présente les différentes étapes de cette voie.

Déification (Théopoïesis ou Théosis, du grec θεοποίησις) La déification est le but ultime de la vie spirituelle : devenir participant de la nature divine (2 P 1,4). Elle ne signifie pas une divinisation ontologique, mais une transformation par la grâce, par laquelle l’homme est configuré au Christ. Saint Athanase d’Alexandrie résume cela par : « Le Verbe s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ». Cette doctrine, centrale dans la spiritualité orthodoxe, est aussi présente chez les Pères latins, comme saint Augustin : « Si tu veux être dieu, deviens juste ».

Épectase (du grec ἐπέκτασις, « tension vers ») L’épectase est cette aspiration infinie du cœur vers Dieu, qui pousse l’âme à toujours chercher plus, sans se contenter des consolations spirituelles. Saint Paul en est l’archétype : « Oubliant ce qui est derrière moi et me portant vers ce qui est devant, je cours vers le but » (Ph 3,13-14). Les mystiques, comme sainte Thérèse d’Avila ou saint Jean de la Croix, en font le moteur de leur quête. Elle rappelle que la perfection n’est jamais atteinte en cette vie, mais toujours désirée.

Hésychasme (du grec ἡσυχία, « paix, silence ») L’hésychasme est une méthode de prière issue de la tradition monastique orientale, centrée sur la recherche de la paix du cœur (hesychia). Elle associe la répétition d’une prière vocale (comme « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi »), une posture corporelle (assise, immobile) et une respiration contrôlée. Ses principaux maîtres, comme saint Grégoire Palamas, en font une voie de purification et d’union à Dieu. Le but est de « prier sans cesse » (1 Th 5,17) en unifiant l’âme et le corps dans la lumière divine.

Icône (prière devant) (du grec εἰκών, « image ») L’icône n’est pas une simple représentation, mais une fenêtre ouverte sur le mystère du Christ ou des saints. Dans la tradition orthodoxe, la prière devant une icône est une véritable méditation théologique, où l’image devient un support pour élever l’âme vers Dieu. Saint Jean Damascène défend son usage contre les iconoclastes en affirmant que « l’honneur rendu à l’image remonte au prototype ». Elle aide le croyant à entrer dans la theoria, la contemplation des réalités divines.

Métanoïa (du grec μετάνοια, « changement de pensée, repentir ») La métanoïa est bien plus qu’un simple regret des péchés : c’est une conversion radicale du cœur, un retournement qui oriente toute la vie vers Dieu. Elle implique une transformation des désirs et une adoption de la volonté divine. Jésus commence sa prédication par ce mot : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » (Mc 1,15). Les Pères de l’Église, comme Clément d’Alexandrie, y voient le fondement de la vie chrétienne : « La métanoïa est le premier pas vers la sagesse ».

Mystique (du grec μυστικός, « secret, caché ») La mystique désigne l’expérience directe et ineffable de Dieu, au-delà des concepts et des dogmes. Elle est à la fois un don gratuit de Dieu et le fruit d’une recherche ardente. Les mystiques, comme saint François d’Assise ou sainte Thérèse de Lisieux, décrivent cette union comme un « mariage spirituel ». Elle ne se réduit pas à des phénomènes extraordinaires, mais à une présence humble et transformante de Dieu dans l’âme. La théologie mystique, depuis Denys l’Aréopagite, en étudie les étapes et les pièges.

Recueillement (du latin recolligere, « rassembler ») Le recueillement est l’attitude intérieure qui consiste à « rentrer en soi-même » pour y trouver la présence de Dieu. Il s’agit de purifier le cœur des distractions extérieures pour écouter la voix divine. Saint Ignace de Loyola en fait le premier pas de l’oraison : « Il faut se recueillir pour entrer dans le temple de l’âme, où Dieu nous attend ». Cette pratique, proche de la nepsis, est essentielle dans la tradition cartusienne ou bénédictine, où le silence devient un langage de l’âme.

Théologie mystique (du grec θεολογία μυστική) La théologie mystique est la science des réalités divines telle qu’elle se vit dans l’expérience des saints. Contrairement à la théologie spéculative, elle part de l’expérience de l’union à Dieu pour en tirer des enseignements. Denys l’Aréopagite en est le père, avec ses traités comme La Théologie mystique, où il décrit Dieu comme « obscurité plus lumineuse que la lumière ». Cette discipline, centrale dans la spiritualité byz, explore les voies de l’âme vers la compréhension du divin.


Termes théologiques fondamentaux

Centering prayer (angl., « prière de centration »)
Méthode contemporaine de contemplation silencieuse développée par Thomas Keating dans les années 1970. Elle repose sur un état d’attention intérieure, sans images ni discours, pour accueillir la présence divine. Inspirée des traditions mystiques chrétiennes comme celle de Jean de la Croix, cette pratique vise à purifier le cœur des pensées parasites.

Consolation (du latin consolatio, « soutien »)
Mouvement intérieur qui rapproche de Dieu dans le discernement spirituel. Elle se manifeste par une paix profonde, une joie spirituelle ou une ouverture à la présence divine. Contrairement à un simple bien-être émotionnel, elle est un signe de l’action de l’Esprit Saint dans l’âme.

Désolation (du latin desolatio, « abandon »)
Mouvement intérieur qui éloigne de Dieu, caractérisé par la sécheresse spirituelle, l’agitation ou la confusion. Dans la tradition ignacienne, elle peut être un test pour affermir la foi, mais elle ne doit pas être confondue avec une simple épreuve passagère.

Discernement (du latin discernere, « distinguer »)
Art de reconnaître la volonté de Dieu parmi les mouvements intérieurs, qu’ils soient de consolation ou de désolation. Il repose sur l’écoute attentive de la conscience, éclairée par la prière et les conseils spirituels.

Grâce (du latin gratia, « faveur »)
Don gratuit de Dieu qui élève la nature humaine à la participation divine, sans mérite préalable. Elle peut être sanctifiante (habituelle) ou actuelle (temporaire), et elle est le fondement de toute vie spirituelle.

Guarda del cuore (ital., « garde du cœur »)
Pratique de vigilance intérieure héritée des Pères de l’Église, comme Évagre le Pontique. Elle consiste à protéger son cœur des pensées impures et à cultiver une attention constante à la présence de Dieu.

Intercession (du latin intercessio, « médiation »)
Prière pour autrui, se tenir entre Dieu et ceux pour qui on prie. Elle est une forme d’amour actif, comme le montre l’intercession des saints et de la Vierge Marie, et elle s’enracine dans l’enseignement de Jésus sur la prière pour ses ennemis.

Kataphase (du grec kataphasis, « affirmation »)
Voie positive de la connaissance de Dieu, par l’affirmation de ses attributs (bonté, puissance, sagesse). Elle s’oppose à l’apophase, qui nie toute représentation de Dieu, et elle est essentielle dans la théologie mystique.

Lectio divina (lat., « lecture divine »)
Méthode de lecture priante de l’Écriture en quatre étapes : lectio (lecture attentive), meditatio (réflexion), oratio (prière) et contemplatio (silence). Elle permet de rencontrer Dieu dans sa Parole et de transformer sa vie par sa grâce.

Maranatha (araméen, « Viens, Seigneur »)
Invocation primitive de l’Église, reprise dans la prière contemplative moderne. Elle exprime l’espérance eschatologique et la venue du Christ, tant dans l’Eucharistie que dans la gloire finale.

Oraison (du latin oratio, « prière »)
Forme de prière intérieure au-delà des mots, où le silence devient un dialogue avec Dieu. Elle peut prendre la forme de l’oraison mentale, pratiquée par les mystiques comme Thérèse d’Avila.

Vieilles pierres d'un monastère avec inscription latine gravée, lumière rasante Pénitence (du latin paenitentia, « repentir »)
Sacrement et disposition intérieure de conversion, distincte de la simple culpabilité. Elle implique un retournement du cœur vers Dieu et une volonté de changer de vie, comme le montre l’enseignement de saint Jean-Baptiste.

Proseuché (du grec proseuchē, « prière »)
Terme grec pour la prière dans le Nouveau Testament, désignant à la fois un lieu (le temple, l’oratoire) et un acte (l’élévation de l’âme vers Dieu). Elle est au cœur de la vie spirituelle des premiers chrétiens.

Retraite spirituelle (du latin retrahere, « tirer en arrière »)
Temps de recueillement intense, loin des activités ordinaires, pour se recentrer sur Dieu. Elle peut suivre les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola. Des lieux de retraite comme le Cœur des Cévennes proposent ce type de ressourcement guidé dans un cadre naturel propice au silence.

Sanctification (du latin sanctificatio, « mise à part pour Dieu »)
Processus de transformation de l’âme par la grâce, conduisant à la sainteté. Elle implique une collaboration entre l’homme et Dieu, comme le souligne saint Paul dans ses épîtres.

Taborique (lumière) (du mont Thabor, lieu de la Transfiguration)
Doctrine orthodoxe de la lumière divine incréée, révélée lors de la Transfiguration du Christ. Elle est défendue par Grégoire Palamas, qui distingue cette lumière de toute création matérielle.

Theoria (du grec theōria, « vision, contemplation »)
Contemplation des réalités divines, état de vision spirituelle dans la tradition orthodoxe. Elle est le fruit d’une purification du cœur et d’une illumination par l’Esprit Saint.

Trinité (mystère de la) (du latin trinitas)
Mystère fondamental du christianisme : Dieu unique en trois Personnes (Père, Fils, Esprit). Il est le fondement de toute vie spirituelle et de la relation avec Dieu, comme l’enseignent les conciles de Nicée et de Constantinople.

Vertu (du latin virtus, « force »)
Disposition stable à agir selon le bien, distinguant les vertus cardinales (prudence, tempérance, justice, force) et les vertus théologales (foi, espérance, charité). Elles sont le fruit de la grâce et de l’effort humain.

Vigile (du latin vigilia, « veille »)
Temps de prière nocturne, pratique monastique héritée du judaïsme. Elle symbolise l’attente du retour du Christ et la vigilance spirituelle, comme le montre l’Évangile de Matthieu.

Ce vocabulaire, héritage vivant de vingt siècles de tradition chrétienne, prend tout son sens dans les lieux de transmission du patrimoine spirituel, comme ceux que valorise Sainte-Mondane en Périgord.

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