Le Dr Isabelle Fontaine, psychiatre parisienne et croyante, répond avec franchise et nuance à nos questions sur les liens complexes entre foi et santé mentale : ce que la science montre, les risques, et comment articuler soin médical et vie spirituelle.
Le Dr Isabelle Fontaine est psychiatre au sein d’un hôpital parisien depuis quinze ans. Catholique pratiquante, elle est membre de l’association Christus Medicus, qui rassemble des professionnels de santé chrétiens. Elle consacre une partie de sa pratique à des patients pour qui la dimension spirituelle est importante, et participe à des formations sur l’interface entre santé mentale et spiritualité. Elle nous a accordé cet entretien avec la franchise et la nuance qu’on lui connaît.
Dr Fontaine, beaucoup de gens croient que foi et santé mentale sont en tension — que la religion peut être source de culpabilité, de rigidité, voire de pathologie. Que répondez-vous à cela ?
C’est une question légitime, et la réponse honnête est : parfois oui, parfois non. La religion peut effectivement jouer un rôle négatif dans la santé mentale — j’y reviendrai. Mais les données épidémiologiques disponibles, notamment les synthèses de Harold Koenig aux États-Unis sur plusieurs centaines d’études, montrent que la pratique religieuse régulière est, en moyenne, associée à de meilleurs indicateurs de santé mentale : moins de dépression, moins d’anxiété, moins de suicides, meilleure résilience face aux événements de vie difficiles.
Mais il faut être précis. Ces corrélations sont des moyennes, et elles dépendent fortement du type de religiosité. Une religiosité fondée sur la miséricorde de Dieu, sur la communauté et le soutien social, sur le sens donné à la vie, a tendance à être bénéfique. Une religiosité fondée sur la peur, la culpabilité et la honte a tendance à être délétère. Ce n’est pas la religion en elle-même qui est en cause, c’est la forme qu’elle prend.
On entend parfois des personnes dire à quelqu’un de déprimé : “Si tu priais suffisamment, tu ne serais pas dépressif.” Comment réagissez-vous à cette affirmation ?
Avec beaucoup de fermeté et de tristesse à la fois. Cette affirmation est fausse sur le plan médical, et elle est spirituellement blessante. Fausse médicalement : la dépression est une maladie avec une base neurobiologique réelle. Le cerveau d’une personne dépressive fonctionne différemment : les systèmes de neurotransmission, notamment sérotoninergique et noradrénergique, sont perturbés. On ne guérit pas une pneumonie en priant suffisamment — non pas parce que Dieu ne peut pas guérir, mais parce qu’il nous a donné des médecins et des médicaments. Il en va de même pour la dépression. Notre guide sur la santé de l’âme approfondit cette dimension.
Et spirituellement blessante, parce que cette affirmation ajoute de la culpabilité à la souffrance. La personne dépressive, qui souffre déjà souvent de pensées d’indignité et d’auto-accusation, entend qu’elle est responsable de sa maladie parce qu’elle ne prie pas assez. C’est une cruauté, même si elle est involontaire.
Ce que je vois dans ma pratique, c’est que des personnes très ferventes — des religieux, des prêtres, des chrétiens engagés — peuvent faire des dépressions sévères. Thérèse de Lisieux a souffert d’une nuit de la foi pendant les dix-huit derniers mois de sa vie qui ressemble à bien des égards à une dépression spirituelle. Ce n’était pas un signe de manque de foi : c’était une épreuve que Dieu a permise, et qu’elle a traversée avec une générosité héroïque.
Quelles sont les limites de la spiritualité dans le traitement des troubles psychiatriques ?
Les limites sont claires. La spiritualité ne peut pas remplacer un traitement médicamenteux quand celui-ci est indiqué — pour les dépressions sévères, les troubles bipolaires, les schizophrénies, les TOC invalidants. La prière ne rééquilibre pas les neurotransmetteurs comme un antidépresseur peut le faire.

De même, la spiritualité ne peut pas tenir lieu de psychothérapie pour des traumatismes importants. Une personne qui a vécu un trauma d’enfance, un abus sexuel, une violence — a besoin d’un travail thérapeutique spécifique sur ce trauma. La prière peut accompagner ce travail, lui donner un sens, lui apporter une dimension de grâce. Mais elle ne peut pas le remplacer.
Ce que la spiritualité peut apporter — et c’est considérable — c’est du sens. Le sens est un facteur de protection et de résilience majeur. Viktor Frankl, psychiatre et survivant d’Auschwitz, a fondé toute une école thérapeutique (la logothérapie) sur cette observation : l’homme peut traverser presque n’importe quelle souffrance si elle a un sens. La foi chrétienne offre un cadre de sens robuste, qui peut soutenir des personnes dans des épreuves extrêmes — c’est précisément ce que déploie la tradition chrétienne face à la douleur, depuis le livre de Job jusqu’à Jean-Paul II.
Comment articulez-vous dans votre propre pratique le soin psychiatrique et la dimension spirituelle de vos patients ?
D’abord, je pose toujours la question de la spiritualité dans mon bilan initial, au même titre que j’interroge le contexte familial, professionnel, social. Je demande : “La religion ou la spiritualité ont-elles une importance dans votre vie ?” Si la réponse est oui, je continue à explorer.
Ensuite, je respecte strictement les frontières : je ne fais pas de direction spirituelle, et j’oriente vers un directeur spirituel ou un accompagnateur compétent les patients pour qui la dimension spirituelle est importante et qui n’ont pas déjà cet accompagnement. Je travaille, avec leur accord, en coordination avec cet accompagnateur quand c’est possible.
Ce qui m’importe est de ne pas laisser le patient seul face à cette articulation. Trop de personnes vivent une sorte de schizophrénie entre leur vie psychologique et leur vie spirituelle — elles voient leur thérapeute d’un côté et leur directeur spirituel de l’autre, sans que les deux ne se parlent, ni même ne sachent l’un pour l’autre. Cette fragmentation est coûteuse pour le patient.
Enfin, pour certains patients en phase de rémission, je travaille sur ce que la tradition spirituelle appelle la “croissance post-traumatique” — l’intégration de ce qu’ils ont traversé dans une narrative de sens, souvent aidée par leur foi. Comment leur maladie s’insère-t-elle dans leur histoire, dans leur relation à Dieu ? C’est un travail beau et parfois bouleversant. Voir aussi notre approche de le sens chrétien du temps.
Parlez-nous de la scrupulosité religieuse. C’est une réalité que vous rencontrez souvent ?
Oui, et c’est l’un des exemples les plus clairs de l’interface entre psychiatrie et spiritualité. La scrupulosité est une forme de TOC à contenu religieux : la personne est envahie par des doutes obsessionnels sur sa propre valeur morale. “Ai-je bien confessé ce péché ? Est-ce que mon acte de contrition était sincère ? Est-ce que j’ai eu une mauvaise pensée sans m’en rendre compte ?”
Ces doutes sont envahissants, sources de souffrance intense, et résistent aux raisonnements rassurants. La personne peut confesser le même péché dix fois dans la même semaine sans trouver la paix. Elle peut éviter certaines situations par peur de pécher “par accident”. Sa vie est significativement impactée.
C’est une réalité ancienne dans l’histoire de la spiritualité : saint Ignace de Loyola en a souffert intensément à Manrèse, à tel point qu’il a songé au suicide. Saint Alphonse de Liguori aussi. Les directeurs spirituels anciens la connaissaient bien et avaient des règles précises pour l’accompagner.
Le traitement est combiné : thérapies cognitivo-comportementales pour le versant obsessionnel-compulsif, et accompagnement spirituel solide pour aider la personne à distinguer la contrition authentique de la rumination pathologique, et surtout pour ancrer son identité dans la miséricorde de Dieu. Un bon directeur spirituel va dire à une personne scrupuleuse quelque chose comme : “Ne reconfessez pas ce péché. L’insatisfaction que vous ressentez n’est pas un signal de péché non confessé, c’est un symptôme à traiter.”

Pour ceux qui cherchent des ressources sur le lien entre santé et foi, masante-messoins.fr propose un espace de réflexion sur l’accompagnement spirituel des personnes malades.
Comment la foi peut-elle aider dans le rétablissement d’une maladie mentale ?
De plusieurs manières que j’observe cliniquement. D’abord, la communauté : une paroisse, un groupe de prière, une communauté religieuse peuvent offrir un soutien social réel — visites, aide pratique, présence dans les moments difficiles. Le soutien social est l’un des facteurs de protection les plus solides contre la dépression et contre les rechutes.
Ensuite, le sens : la foi offre un cadre pour comprendre la souffrance autrement que comme une simple malchance ou une défaillance personnelle. Elle offre la perspective que cette épreuve a une signification, même si on ne la perçoit pas clairement dans l’instant. Cela n’empêche pas la souffrance, mais cela change son rapport à l’avenir.
La prière elle-même — surtout la prière de demande et la prière de confidence à Dieu — peut avoir des effets bénéfiques sur l’état émotionnel. Ce n’est pas de la magie : c’est que parler à quelqu’un en qui on a confiance, même si ce quelqu’un est Dieu et que la prière se passe dans le silence, a un effet régulateur sur le système nerveux. La sécurité de l’attachement joue, même dans la prière.
Enfin, l’espérance chrétienne — la certitude que la situation actuelle n’est pas la dernière réalité, que la mort et la souffrance ne sont pas les derniers mots — peut être un appui précieux dans les moments les plus sombres. J’ai eu des patients qui, dans des phases dépressives très sévères, ont maintenu le fil à la vie par leur foi en la résurrection. Cette espérance n’est pas un déni de la souffrance : c’est une ouverture vers quelque chose au-delà d’elle. Consultez également notre guide sur la contemplation chrétienne.
Un dernier mot pour les personnes croyantes qui souffrent d’un trouble mental et qui ne savent pas si elles doivent consulter un psychiatre ou un accompagnateur spirituel ?
Consultez les deux, si les deux sont adaptés à votre situation. Ce n’est pas soit/soit. Ces deux accompagnements ne sont pas en compétition.
Et je voudrais dire une chose importante : demander de l’aide professionnelle pour un trouble mental n’est pas un aveu de manque de foi. De même qu’on ne juge pas quelqu’un qui va chez le cardiologue pour une maladie cardiaque, on ne devrait pas juger — ni se juger soi-même — pour une consultation psychiatrique. Le corps et l’âme sont liés : quand le cerveau souffre, c’est toute la personne qui souffre, et c’est toute la personne qui mérite d’être soignée.
La miséricorde de Dieu s’exerce aussi à travers les soignants. Je le crois profondément, et c’est ce qui m’a conduite vers cette profession.
Le Dr Fontaine tient à préciser que les situations évoquées dans cet entretien sont fictionalisées et que les cas cliniques mentionnés ne correspondent à aucun patient identifiable.