Le temps d'y penser

Etre dans le vent, c’est l’ambition d’une feuille morte.

Le petit vieux de la ligne 4

Par • 27 sept, 2010 • Catégorie: Réflexion faite

Il n’y a pas. Je n’arrive pas à m’y faire. Je prends sur moi, je puise dans mes réserves de charité pour en extirper cette tolérance que j’assigne d’ordinaire aux maisons éponymes. Mais que voulez-vous, ils m’énervent, moi.

Oh, la pierre, si elle finit par être jetée, n’est certes pas à destiner aux instigateurs, initiateurs et  organisateurs des Etats généraux du christianisme, qui se tenaient à Lille les jeudi 23 au samedi 25 septembre. Non, ils avaient pourtant, au contraire, eu le souci de composer des plateaux alléchants et diversifiés.

Peut-être, a posteriori, un brin trop alléchants et diversifiés, mais on les comprend. Il faut des têtes d’affiche, il faut des promesses d’empoignades homériques, il faut des thèmes qui attirent le chaland, que chacun puisse soutenir un champion lors des joutes oratoires diffusées en multiplex sur Twitter. Le communiquant que je suis à mes heures perdues eut fait de même.
De la représentation des diverses sensibilités aux thèmes des tables rondes, marketées pour briser les tabous (ce qui ne mène malheureusement souvent les intervenants qu’à égrener un chapelet d’évidences), le louable souci de sortir du cœur de lectorat du magazine La Vie était palpable.

Quoi de plus normal pour des Etats généraux ? Qu’ils mènent à la Révolution ou non, la représentation des trois ordres est une condition sine qua non de crédibilité.

Las, la large gamme de produits proposés ne parut finalement rencontrer qu’un public précis. Laïcs engagés dans leur paroisse depuis des lustres (le possessif étant ici lourd de sens), vieux militants de causes diverses, des plus douteuses aux plus nobles, … une galerie de « cathos de gauche soixante-huitards ». Vatican II est pour eux ce que 1789 incarnait pour les Montagnards : une étape à laquelle seuls s’arrêtent les tièdes. Qu’un Benoît XVI se fasse l’avocat d’une très tocquevillienne (pour continuer l’analogie avec l’histoire révolutionnaire) herméneutique de la continuité laisse de marbre les sans-calotte.

Il n’est pas jusqu’aux intervenants qui, jamais avares d’une formule bien troussée, lançaient à la cantonade de bons mots, parfois faussement provocateurs (et dans ce cas les applaudissements conclure cette saillie).

A ce titre, la saillie lapidaire d’un Frédéric Lenoir sur l’utilité centrale du droit canon, au profit d’une relation de personne à personne avec Dieu a-t-elle eu l’effet escompté : l’approbation de la salle qui le prit au mot. L’occasion était belle, pourtant, d’en discuter au-delà du slogan quelque peu démagogique.

Bref, une assistance blanchie de révolutionnaires sur le retour, que l’arrivée samedi d’une bande de jeunes blogueurs et twittos parisiens (ou lillois) a recolorée, et quelque peu recentrée.
Car là réside l’avenir, voyez-vous.

Assis en rang d’oignons pour assister à LA conférence incontournable : l’Eglise et les réseaux sociaux[1], ils soutenaient comme un seul homme leur Jeanne d’Arc du jour, Natalia Trouiller, qui témoignait de son expérience de journaliste et de blogueuse.

Verdict intérieur : dehors les vieux. Laissez-nous enfin la place. Cessons enfin les délires progressistes et revenons un peu dans le droit chemin, celui que Dieu s’amuse pourtant à tracer avec des lignes courbes.

Il est 23 heures. Ligne 4, direction Porte d’Orléans. Un petit vieux est assis sur un strapontin. Imperméable passé, costume fripé, cravate en laine fine. Modeste, mais digne.

Surgit ce qu’il est convenu d’appeler une bande de jeunes. De vrais jeunes, labellisés, que le marketing comme la sociologie ont consacrés jeunesse officielle. Ils font du bruit. Ils ne tiennent pas en place.

J’observe le regard, mi-apeuré mi-circonspect, du petit vieux. Il se méfie. Il scrute. Il cherche à comprendre.

Car il ne semble plus le comprendre, ce monde. A-t-il la moindre prévention contre ces jeunes, issus pour certains des minorités dites visibles, et qui appartiennent en réalité la majorité de l’échantillon que compose la rame ? Pas vraiment. Ni crainte, ni rejet, ni dégoût.

Il ne risque pourtant pas le comprendre, ce monde. Parce que personne ne lui a demandé de le comprendre. Il doit l’accepter tel quel, c’est ce qu’on lui a dit. Peu importe que cela le froisse, le heurte.

Il n’a aucun intérêt à le comprendre, ce monde. Parce qu’il n’en fait déjà plus partie. Le vieux n’est assis là, sur ce strapontin taggué, que par un hasard de la science. Celle-ci lui a donné une vie plus longue, plus autonome, mais ce n’était pas voulu. Ses jugements, ses idées, son expérience sont caduques.

Le monde ne le tolère plus que pour le business florissant que représente déjà le secteur médico-social des 3e et 4e âges.

On parle de la dignité des vieux, de la nécessité de les accompagner, de leur procurer la meilleure fin de vie possible. Mais ce qu’ils apportent encore au monde, qui en a cure ? Le monde bouge si vite, à quoi servirait leur savoir déjà périmé ?

Quand la démagogie ambiante s’acharne à placer l’enfant au centre de tout le système éducatif, quand les sociologues exhortent l’entreprise à se réorganiser pour accueillir ces jeunes salariés, présentés comme si différents qu’ils semblent parfois issus d’une espère nouvelle – cette fameuse Génération Y – on déshumanise le petit vieux sans mot dire.

Le petit vieux est désormais coupable d’exister. Quand il ne comprend plus le monde et qu’il le dit, c’est crime de lèse-majesté. Quand il le fait savoir par les outils démocratiques – car lui ne brûle rien pour manifester son mécontentement, il se contente de voter – on délégitime son message.

N’a-t-on pas proposé récemment de pondérer le vote de chacun en fonction de son espérance de vie ? Comme si l’expérience, le savoir, l’Histoire vécue ne comptaient pour rien ?

Pourtant je lui suis redevable, à ce petit vieux. C’est lui qui, à mon âge, a bâti ce monde dans lequel je vis. Ce monde qui ne me plaît pas plus que ça, parfois, mais qui demeure habitable. C’est à lui que je dois d’être là.

A lui, et aux vieux cathos de gauche qui m’agacent.

ooOOoo

Les Etats généraux du christianisme furent un beau succès, au-delà de la catho de Lille. Selon les organisateurs, les vidéos qui retransmettaient les débats furent visionnées 3000 fois en direct, et 5000 en différé.

Néanmoins, un micro-parvis sur mon église paroissiale m’a convaincu que l’événement n’avait pas encore eu le retentissement escompté, ce qui est naturel pour une première.

Certains en ont eu vent, mais ont snobé la manifestation au motif qu’elle était organisée par La Vie, qu’on « connaît bien » et de facto destinée à son lectorat de La Vie.

Le boycott ne sert souvent qu’à une chose : provoquer ce qu’il dénonce.

Alors que je lui confiais ces réflexions, mon curé m’a demandé de faire un petit compte-rendu des EGC pour la prochaine feuille paroissiale. Petite et modeste pierre afin que les éditions suivantes soient, réellement, un événement d’Eglise.


[1] Ils sont comme ça, les blogueurs et les twittos. Ils s’intéressent avant tout… aux blogs et à Twitter.

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avait tout pour devenir un authentique réactionnaire : il n’aime pas beaucoup son époque, craint les dictatures modernes, celles de l’argent, du peuple, de l’opinion et du progrès. Seulement Henry le Barde est catholique. Il pense donc qu’il est de son devoir de chrétien de contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, libérateur et respectueux de la création du 6e jour : l’homme. Il regrette que le beau mot de libéralisme soit cantonné par ses thuriféraires comme par ses contempteurs aux baisses d’impôt, à la course éternelle au profit sans limite et à une construction européenne privée de ses racines. Il préfère, avec (et surtout après) Bernanos, s’interroger : « La liberté, pour quoi faire ? »
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2 Réponses »

  1. [...] sur  cet évènement, dont Henry le Barde, qui consacre un très bel article, intitulé « Le petit vieux de la ligne 4 » à la diversité des personnes présentes. A [...]

  2. [...] talentueux que moi l’ont déjà fait (dans l’ordre chronologique et avec leur style unique : Henry le Barde, Nystagamus et Edmond prochain parmi tant d’autres…). Mais il y a quelque chose qui ne m’a [...]

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