Du dogme nucléaire et de son clergé

Un constat : la France compte 58 réacteurs nucléaires qui fournissent près de 75% de sa production électrique. Pas étonnant que le nucléaire fasse l’objet d’un large consensus au sein de la classe politique, à droite comme à gauche.

En 2011, lors de la crise de Fukushima, par le porte-parole du gouvernement de Nicolas Sarkozy, François Baroin s’était contenté de balayer d’une phrase lapidaire la question d’un journaliste qui lui demandait s’il ne fallait pas organiser un référendum sur le choix nucléaire :

« Soyons sérieux. Le choix nucléaire est partagé par tous les gouvernements depuis quarante ans ».

Pour méprisante qu’elle soit, cette réponse n’en est pas moins très révélatrice : le choix nucléaire est non négociable.

Il n’a donc pas à être soumis à l’approbation du peuple et ne fait pas partie des questions pouvant faire l’objet d’un débat démocratique.

On invoque le fait accompli, les précédents, la « tradition » pour esquiver la question qui fâche : est-il juste de léguer en héritage à nos enfants des déchets radioactifs dont les quantités se multiplient sans fin et dont la toxicité durera sur plusieurs générations dans le meilleur des cas ?

Les spécialistes, qui se veulent rassurants, affirment que pour les déchets à faible et moyenne activité et à vie courte ont une radio toxicité de « seulement » 300 ans. Comme ils le disent élégamment ces déchets étant « à vie courte », la radioprotection qu’ils nécessitent ne dépasse pas 300 ans, et peut être gérée à « échelle historique ».

C’est déjà suffisamment inquiétant de savoir qu’on enterre pour une durée de 300 ans des déchets toxiques : qui est en mesure de garantir que ça n’entraînera aucune conséquence dangereuse sur les nappes phréatiques, les terres et les cultures ? Personne, bien sûr.

Mais ce qui est inquiétant n’est pas ce que disent ces spécialistes mais ce qu’ils ne disent pas : quelle est la durée de nuisance des déchets radioactifs « à vie longue » ? Quel est leur degré de nuisance ? Pendant combien de temps survie de l’humanité es-elle compatible avec la production de tels déchets ?

Or c’est là une caractéristique française que de considérer l’option nucléaire comme un dogme qui, à ce titre, doit être exonéré de tout questionnement sur sa conformité au bien commun.

Le dogme nucléaire est une des manifestations de l’idéologie du Progrès qui, depuis la fin du XVIIIème siècle, postule que tout progrès technique est par nature un progrès de civilisation.

A la différence des dogmes des religions dites révélées, le dogme nucléaire n’invoque aucune origine divine pour fonder sa légitimité.

C’est un dogme humain parce que sorti de cerveaux humains,  les cerveaux d’êtres humains réputés plus sages parce que plus intelligents et plus éclairés que la moyenne de l’humanité.

En d’autres termes les hommes des Lumières se sont unilatéralement proclamés hommes de lumière.

Ils se sont attribués la mission d’éclairer l’humanité, d’en être à la fois la conscience et le tuteur, et surtout de faire son bonheur,  qu’elle le veuille ou pas.

La volonté des « hommes de lumière » est inaltérable : coûte que coûte, ils imposeront au peuple ce qu’ils jugent être bon pour lui.

C’est ce qui explique que Voltaire ait accepté d’être le conseiller de Frédéric II de Prusse, le despote éclairé.

C’est ce qui explique l’idéologie colonialiste justifiée « le fardeau de l’homme blanc ».

C’est ce qui explique la révolution bolchévique et la dictature du prolétariat.

C’est ce qui explique qu’on refuse d’organiser des référendums au motif d’éviter une dérive « bonapartiste » qui tournerait au plébiscite.

C’est ce qui explique que les résultats des référendums européens soient systématiquement tenus pour nuls et non avenus quand ils ne correspondent pas aux vues des élites qui se considèrent comme éclairées.

En matière nucléaire on retrouve exactement les mêmes ingrédients : un dogme décrété intouchable par un clergé séculier dont les intérêts catégoriels sont intimement liés à l’intégrité du dogme et qui s’en fait tout naturellement le gardien sourcilleux et intraitable.

Historiquement le grand prêtre et le premier gardien du dogme nucléaire en France s’appelle Charles De Gaulle. Héritier inconscient mais objectif du scientisme du XIXème siècle, il balaya d’un revers de la main toute objection au développement du nucléaire.

Contrairement à Georges Bernanos qui, lui, ne peut pas être accusé de fascination pour l’idéologie du progrès, et de la technique :

« Oui, j’espère de toutes mes forces que le monde moderne n’aura pas raison de l’homme. Le Monde moderne, c’est à dire l’État moderne, le Robot géant, planétaire auquel la science offre chaque jour des armes à sa taille. Il est clair qu’en face de cette Providence mécanique dont vous attendez la justice – pourquoi pas l’amour aussi, imbéciles ! – le Divin Mendiant pendu à ses clous fait piètre figure… »[1]

Le clergé nucléaire dont De Gaulle fut le grand prêtre repose sur une sorte d’épiscopat scientifico-administratif recruté dans les puissants corps des Polytechniciens et des ingénieurs des Mines. En guise de conférence nationale, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) créé en 1945 et pour doctrine pastorale programme nucléaire civil lancé en 1974. Le développement des infrastructures s’est fait sur la base de fonds publics (emprunts EDF souscrits par les Français).

Qui peut croire sérieusement que face à une telle somme d’investissements la question de ce qui est vrai, bon et juste puisse peser dans la balance ?

La question de la vérité et donc du bien commun sont les premières qui sont escamotées par la caste qui détient le pouvoir et qui s’arroge le monopole de la lucidité.

C’était vrai avant-hier pour les intellectuels de Lumières qui conseillaient les despotes. C’était vrai hier pour les bolchéviques qui se pensaient comme l’avant-garde du prolétariat. C’est vrai aujourd’hui pour le clergé du nucléaire.

[1] La France contre les robots (1946)

La quête de la vérité a pour corollaire nécessaire la liberté

De même que le cardinal John Henry Newman avait été pasteur anglican ou que le père Louis Bouyer avait été pasteur luthérien, Jean-Marie Elie Setbon a d’abord été un rabbin ultra-orthodoxe avant de devenir catholique. Jeune juif mystérieusement attiré par la Croix, il a communié en cachette de ses parents et de sa communauté puis est devenu… rabbin ! Ce n’est qu’après un service militaire effectué en Israël, sept enfants et un veuvage qu’il recevra le baptême. Six de ses enfants décideront de le suivre sur son chemin d’éternité. En toute liberté évidemment. Car la liberté est le fil rouge du parcours de Jean-Marie Elie Setbon, relaté dans son livre De la kippa à la croix. En entrant dans l’Eglise catholique il a gagné en liberté, comme il l’explique, puisqu’il s’est émancipé de la médiation de la Loi au profit d’une relation personnelle avec Dieu. C’est sans doute parce qu’il a fait l’expérience de ce rapport à Dieu libre qu’il est très lucide sur tous les conditionnements qui menacent tous les croyants et qui n’épargnent pas les catholiques français. C’est pour cette raison que Le Temps d’y penser l’a rencontré.

Le parcours que vous retracez dans votre livre est à la fois édifiant et subversif. Vous avez communié pendant des années avant de recevoir le baptême, ce qui est quelque chose que l’Eglise a davantage tendance à proscrire qu’à prescrire. C’est le signe que Dieu écrit droit sur des lignes courbes. Mais a contrario n’est-ce pas le signe que certaines personnes dans l’Eglise ne font pas assez confiance à l’action de l’Esprit saint et au discernement des gens pour s’orienter dans la vie et pour se rapprocher de Dieu ?

Je ne dirais pas ça. Je ne sais pas dans quelle mesure on peut tirer des conclusions générales d’un cas particulier comme le mien. En revanche il me semble urgent que les catholiques entrent dans une relation libre avec Dieu pour que cela se reflète dans leurs attitudes et dans leurs choix. De ce point de vue les gestes posés par le pape François depuis le début de son pontificat sont intéressants.

Il bouscule les usages par exemple en demeurant à la résidence sainte Marthe où il se sent bien et en délaissant les appartements officiels traditionnellement réservés au pape. Il le fait simplement parce qu’il est libre, non pour le plaisir de provoquer. Mais il le fait que cela plaise ou non.

Les catholiques manqueraient donc de liberté intérieure ?

Je ne veux pas utiliser cette expression qui laisse supposer que l’on peut renoncer à sa liberté extérieure pourvu qu’on conserve sa liberté intérieure. La vocation du chrétien n’est pas d’être un schizophrène de la liberté mais d’être libre tout simplement.

Etre libre cela signifie être soi-même Christ en Dieu car il n’y a que Dieu qui soit réellement libre : non pas dans le sens de se laisser aller ou de suivre ses caprices mais dans le sens où l’on ne se contrefait pas pour complaire aux autres, où l’on n’est pas esclave des regards extérieurs.

Etre libre ça veut dire également être martyre au sens étymologique du terme, être témoin, être prêt à nager à contre-courant éventuellement et à en payer le prix. Vis-à-vis du monde comme à l’intérieur de l’Eglise d’ailleurs…

A quoi attribuez-vous ce manque de liberté au sein de l’Eglise ?

Rappelons d’abord que l’Eglise est à la fois une et multiple : orientale, orthodoxe, occidentale (du nord et du sud) et qu’elle contient en son sein autant de mentalités et de sensibilités différentes. Le poids de l’histoire et des habitudes, bonnes et mauvaises, engendre des problèmes qui, eux, ne sont pas les mêmes pour tous.

Mais en ce qui concerne l’Eglise d’occident et l’Eglise de France en particulier je crois qu’on a trop mis l’accent sur la croix et pas assez sur la Résurrection. Bien sûr c’est la croix qui permet la Résurrection mais c’est la Résurrection qui donne son sens à la croix et surtout c’est la Résurrection qui est le fondement de la bonne nouvelle pas la croix toute seule ! C’est la perspective de la résurrection qui rend libre.

C’est la résurrection dans un corps transfiguré qui ne connaîtra plus les limites de l’espace et du temps – Jésus ressuscité passait à travers les murs – qui oriente la vie du chrétien. La vie du chrétien est ordonnée à la Résurrection de la chair.

C’est cet être nouveau, libéré de tous ses conditionnements, qui est vraiment libre, qui est lui-même en vérité. C’est vers cet être que le chrétien doit tendre dès ici-bas en commençant par être libre vis-à-vis de tous les conditionnements qui l’entourent : ceux de son éducation, de sa famille, de sa culture, du regard des autres – y compris de celui de son conjoint et de ses enfants –, du poids des habitudes sociales, ecclésiales, etc.

Ce manque de liberté tirerait ses racines d’une préférence pour la croix au détriment de la résurrection ?

Tant que l’Eglise catholique de France se contentera de prêcher un Dieu ressuscité sans vivre au contact de ce Dieu ressuscité et libérateur elle continuera à être cloisonnée dans des chapelles exclusives les unes des autres (charismatiques, communautés nouvelles, traditionalistes) et recroquevillées sur leurs sensibilités particulières. Mais il y a aussi un vice intellectuel qui est très français.

C’est-à-dire ?

Les Français en général et donc les catholiques français ont tendance à raisonner de manière exclusive : « C’est fromage ou dessert ». Ce n’est jamais « fromage et dessert ». On est très attaché à la liturgie d’avant Vatican II ou au contraire très attaché à celle d’après Vatican II et on se regroupe en fonction de ces affinités. On n’envisage pas de s’attacher aux deux liturgies et de les apprécier toutes les deux à leur juste valeur.

De manière plus générale cette manière de raisonner a pour conséquence de mutiler la réalité en la découpant en morceaux et à dresser des barrières infranchissables que l’on justifie après coup par des raisonnements faits sur mesure.

Ce faisant on substitue à la réalité des systèmes intellectuels échafaudés par nos soins et pour nos besoins. On se forge une pensée dont la cohérence intérieure nous suffit et qui nous permet de nous désintéresser de la réalité. Pour le dire autrement la réalité n’est plus qu’une variable d’ajustement comme une autre.

Or, ni l’homme, ni l’existence, ni l’Eglise, ni la Bible, ni Dieu ne se comprennent si on prétend les emprisonner dans des systèmes. Dieu est à la fois transcendant et immanent, mystérieux et accessible à la raison, unique et trinitaire.

Cette mentalité du ou imbibe très profondément notre manière de penser et de nous comporter. C’est ce qu’on appelle l’esprit de système. C’est le refus d’accueillir la réalité dans toute sa richesse et sa complexité. C’est le refus d’accueillir la réalité telle qu’elle est.

Je comprends mais en quoi est-ce lié à un déficit de liberté ?

En fait c’est ce parti pris implicite qui engendre ce déficit de liberté. Tout aspect de la réalité qui ne fait pas déjà parti du système intellectuel échafaudé est perçu comme une menace puisque c’est une remise en cause potentielle.

Dès lors on ne cherche pas tant à comprendre sincèrement et avec désintéressement les objections des non-croyants et encore moins les démentis que nous inflige la réalité.

Forcément puisque dans la logique du ou c’est soit l’un soit l’autre qui a tort.  Comme dans les westerns : « L’un de nous deux est de trop dans cette ville, cow-boy ! ». Deux points de vue différents son réputés exclusifs, jamais complémentaires. Les attitudes qui en découlent s’en ressentent forcément…

Au fond c’est la vieille fascination française pour les idées et les systèmes abstraits qui l’emporte sur le goût et la recherche de la vérité ?

Oui et nombre de personnes dans l’Eglise de France ne sont pas épargnées.  Nombre de personnes L’Eglise de France aussi a une mentalité schizophrène qui pourrait expliquer sa faible audience actuelle. On prêche un Christ ressuscité mais on se comporte concrètement sans en tenir compte. Regardez les préparations au mariage.

On y trouve beaucoup de bons conseils, qui relèvement de la psychologie et de la communication conjugale : le devoir de s’asseoir, de se parler régulièrement, de faire preuve de patience, de se pardonner régulièrement et de se demander pardon, de faire au moins un voyage de noces par an, de prendre des vacances sans les enfants pour se retrouver à deux, etc. Tout cela est très vrai mais laissez-moi poser une question : est-ce que tout cela ne vaut pas aussi pour un couple athée, musulman ou juif ? Si bien sûr !

Mais alors où est la spécificité chrétienne de cette préparation ? Quelle est la spécificité du mariage chrétien ? Oui nous croyons que le Christ est ressuscité mais concrètement qu’est-ce que ça change à notre manière d’envisager le mariage ?

Qui tient compte concrètement du fait que sa nature toujours plus divinisée a été divinisée par le Christ ? Qui tient compte du fait qu’en nous cohabitent le vieil homme et l’homme nouveau ?

Qui tient compte de ces paroles sublimes du pape Benoît XVI « L’homme trouve une place en Dieu ; à travers le Christ l’être humain a été conduit jusqu’à l’intérieur de la vie même de Dieu » ? Et être conduit dans cette vie là c’est être libre !

Qui parle du rôle de l’Esprit Saint dans notre vie au quotidien de baptisés et de baptisés mariés ? Et pas seulement dans des moments de réunion charismatique.

A l’inverse nos frères orthodoxes insistent beaucoup plus sur la divinisation de l’homme par la grâce de Dieu ou sur l’inspiration de l’Esprit saint.

De ce point de vue le rapprochement avec nos frères orthodoxes constitue une chance extraordinaire pour nous les catholiques. Nous avons beaucoup à apprendre d’eux. Pas sur le plan dogmatique puisque nous avons presque la même théologie mais du point de vue de la vie spirituelle.

C’est une occasion en or pour gagner en authenticité et en liberté, pour s’ouvrir davantage à l’Esprit Saint, comme la Vierge Marie, pour être moins crispé sur des a priori, pour se libérer d’une attitude infantile vis-à-vis du clergé. Cette attitude infantile peut prendre la forme d’une attitude de soumission systématique ou au contraire de rébellion systématique mais cela revient au même.

Il faut chercher à acquérir véritablement cette fameuse « liberté des enfants de Dieu » si souvent évoquée et si rarement vécue.

L’œcuménisme n’est pas une concession ou une simple réconciliation c’est une nécessité pour les catholiques eux-mêmes.

Bien sûr c’est également une nécessité pour les orthodoxes et les protestants qui ont, eux, d’autres sujets de conversion. Mais pour nous catholiques français c’est une occasion inespérée de purifier notre vie de foi et notre vie tout court de cet esprit de système qui nous rend aveugle et sourd à l’inspiration de l’Esprit saint.

C’est pour nous l’occasion de renoncer à ce qui est peut-être notre idole favorite. Pour être libres vis-à-vis de Dieu et des autres il faut d’abord recevoir et exercer l’intelligence de la foi c’est-à-dire l’intelligence que confère la foi.

C’est le premier don qu’a fait Jésus aux pèlerins d’Emmaüs. Il n’a pas augmenté leur foi ni leur charité : il leur a donné le don de l’intelligence des Ecritures et des signes prophétiques.

C’est paradoxal : le goût immodéré pour les idées et les systèmes aboutit à obscurcir l’intelligence…

Oui. La quête de la vérité a pour corollaire nécessaire la liberté comme l’avait expliqué Benoît XVI en 2008 dans le discours qu’il avait fait au collège des Bernardins. Mais cela suppose de demander le don de l’intelligence.

Le don de l’intelligence, le don de science, c’est le don du discernement, la vertu cardinale de prudence. Ce n’est pas une affaire de QI. On peut très bien disposer d’un QI très élevé et être guidé par ses propres passions ou ses propres turpitudes.

Mais, sans ce don, sans cette intelligence on est soi-même prisonnier de ses passions ou bien infantilisé de l’extérieur. Dans le premier cas on n’est pas libre, dans le second on n’est pas soi-même.

A quoi imputez-vous cette attitude infantile répandue chez encore beaucoup (trop) de catholiques ? 

A tous les siècles de cléricalisme qui n’ont, officiellement, pris fin qu’avec Vatican II.

Avant Vatican II la notion de peuple de Dieu était absente. L’Eglise c’était le clergé. Les simples croyants n’avaient pas leur mot à dire, ils n’avaient que des comptes à rendre. Ça ne favorise pas la maturité spirituelle.

Même l’accès aux textes était verrouillé. Pendant longtemps la théologie, l’étude des Ecritures, l’histoire de l’Eglise n’étaient connus que de ceux qui étaient passés par le séminaire. Songez que même au séminaire la lecture directe de la Bible était prohibée.

L’attitude de l’Eglise vis-à-vis de la lecture de la Bible était alors la même que celle qui sera plus tard celle de l’Union soviétique et celle qui est aujourd’hui encore celle de l’Arabie saoudite : c’était prohibé parce que considéré comme subversif.

Pas étonnant que les catholiques ne se soient pas nourris de la parole de Dieu pendant des siècles. Pas étonnant donc que la parole de Dieu n’ait pas pu les nourrir et les faire grandir en discernement et en intelligence de la foi.

Aujourd’hui les choses commencent à changer mais on en paie encore le prix. Rappelez-vous la phrase terrible de Charles Péguy : « Le juif est un homme qui lit depuis toujours, le protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catholique est un homme qui lit depuis Ferry. »

Pas étonnant que dans un tel contexte des personnes adultes et douées de discernement dans les choses profanes en soient restées au stade de l’enfance dans le domaine spirituel. Pas étonnant mais dramatique et lourd de conséquences !

Sans liberté on ne peut gagner en maturité et sans maturité pas de discernement et sans discernement… pas de liberté. On crie « à bas la République » sur ordre puis soudain on se rallie à la république, sur ordre là aussi.

Comment conciliez-vous la liberté et la fidélité à l’enseignement de l’Eglise ?

La liberté ne consiste pas à se faire prescripteur du bien et du mal. C’est précisément la faute commise par Adam et Ève et c’est cette faute qui a provoqué la chute de l’humanité. La liberté vient avant tout de Dieu car seul Dieu est réellement libre. Dieu dira dans les Evangiles : « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne » (Jean 10, 18).

Elle est donc une grâce divine, une grâce qui nous est donnée et qui provient de Dieu. Elle peut se déployer dans le domaine prudentiel c’est-à-dire quand il s’agit de répondre à la question « est-ce bien ou est-ce mal ? » le bien étant ici ma nouvelle nature d’enfant de Dieu, le nouvel homme, et le mal le vieil homme.

Mais évidemment la question n’est pas « en ai-je envie ? ». La liberté peut se déployer dans le domaine prudentiel, celui de la libre appréciation des circonstances et des initiatives à prendre. La liberté peut se déployer dans le domaine prudentiel pas dans celui de la morale ou des vérités éternelles.

La liberté peut se déployer dans ma relation spontanée, filiale a Dieu. La liberté suppose de discerner soi-même – mais avec l’aide de la grâce de Dieu – et d’un directeur spirituel ou d’un accompagnateur spirituel, le bien et le mal dans les circonstances dans lesquelles on se trouve plongées et en fonction d’une échelle du bien et du mal qu’on a reçue de la parole de Dieu, de l’Eglise et non pas qu’on a inventée au gré de ses désirs.

Croire que la liberté des clercs est moins sujette à l’erreur et au péché que celle des « simples » laïcs c’est au mieux une naïveté coupable et infantile et au pire un mensonge pernicieux.

Qu’est-ce qui au cours de l’histoire de l’Eglise a le plus menacé le dépôt de la Foi ? Les hérésies. Et par qui ont-elles été inventées ? Par certains membres du clergé : évêques, prêtres, religieux. Le calvinisme mis à part, aucune grande hérésie n’a été inventée par un laïc. Luther lui-même était moine.

Ce n’est pas la liberté qui est à l’origine des grandes catastrophes mais l’orgueil des hommes. Quand on substitue ses propres idées à la volonté de Dieu.

Oui, nous pouvons être libres, être enfants de Dieu et obéir d’une obéissance filiale à notre mère l’Eglise. Saint Augustin résume bien la liberté en une phrase : «  Aime et fait ce que tu veux. » Car l’amour divin en mon humanité me rend réellement et concrètement libre. Et donc je peux faire ce que je veux car l’amour me transforme en celui que j’aime tout en étant moi-même. Et l’amour me fait prendre conscience de l’autre et de la nécessité de ne pas le blesser.

Existe-t-il d’autres préjugés parmi les catholiques de France ?

Oui. Le manque de liberté est aussi lié à la suspicion qui entoure « la réussite terrestre » et notamment le fait de gagner de l’argent à cause, à mon humble avis, d’une conception faussée de la pauvreté évangélique.

La pauvreté évangélique c’est une attitude de liberté vis-à-vis de l’argent. J’en gagne ? Merci Seigneur je vais pouvoir aider mes frères. Je n’en gagne pas ? Merci Seigneur je sais que tu pourvoiras à mes besoins.

La pauvreté évangélique c’est une disposition intérieure. Dieu n’a pas créé un monde pauvre. On peut très bien être pauvre matériellement et ne pas posséder cette pauvreté évangélique : il suffit de brûler d’envie et de jalousie au spectacle des richesses qu’on convoite. A l’inverse on peut être riche matériellement et vivre soi-même dans une profonde sobriété tout en se faisant le bon gérant de ce qu’on a gagné.

La méfiance vis-à-vis de l’argent et de la réussite rabougrit les âmes et atrophie le courage, la volonté et l’ambition. C’est même un alibi commode pour justifier les renoncements, pour justifier de ne pas se donner les moyens de réussir ce qu’on entreprend et finalement pour justifier de ne plus rien entreprendre.

Ce parti pris rejaillit sur les comportements. C’est pour cela qu’on n’ose plus dire que la vie humaine est un combat spirituel, un champ de bataille sur lequel s’affrontent les puissances du Bien et du Mal.

Il en résulte souvent une fadeur, un manque de vitalité, un manque de virilité, un manque de vie tout simplement, qui détournent de l’Eglise les âmes sincères et qui découragent les meilleures volontés.

Et après on fait les étonnés quand on constate que de nombreux catholiques passent avec armes et bagages du côté des Eglises évangélistes qui, elles, ont ce tonus et cette absence de neurasthénie !

Raison suffisante et suffisance de l’homme

La conscience de l’homme a été enténébrée par le péché originel : sa volonté en est restée blessée.

Certes il est encore capable de vouloir le Bien mais sa volonté est désormais défaillante. Il peut encore entrevoir la lumière mais dérive inexorablement vers les ténèbres. Telle est la condition de l’homme déchu.

Certes la raison technicienne est extrêmement puissante et inventive mais elle est déconnectée de la sagesse, de la saveur du vrai et de la joie du bien.

Elle n’est qu’un outil mais pas une lumière susceptible de nous guider dans l’existence, de discerner le sens de ce que nous vivons ou d’identifier le Bien et le Mal.

Dans ces conditions ériger la raison en mesure de toute chose comme ont prétendu le faire les Lumières ce n’est rien d’autre que signer un chèque en blanc à une somme d’intelligences humaines.

Des intelligences humaines limitées et sujettes à l’erreur. Des intelligences humaines donc mues par des passions humaines plus ou moins conscientes, souvent inavouables et toujours inavouées. Comme l’écrivait Blaise Pascal : « tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment ».

La raison qui prétend ignorer ses limites c’est la raison suffisante par excellence. C’est la raison de l’homme qui, par suffisance, décrète arbitrairement que sa capacité de compréhension doit être érigée en mesure de toute chose.

C’est le refus d’admettre que, pour reprendre Pascal, « notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature ».

Mais ce n’est pas à la raison qu’il faut imputer cette prétention délirante !

En effet l’intelligence et la liberté sont les moyens que Dieu donne à l’homme pour pouvoir Le reconnaitre et c’est d’ailleurs au nom de la foi que le chrétien affirme le pouvoir de la raison humaine.

Cette prétention délirante n’a pas pour origine une faute de raisonnement. Elle n’est pas née d’un défaut de la raison : elle n’est pas imputable à la raison de l’homme mais à son orgueil !

C’est cet orgueil chimiquement pur qui a engendré cette pétition de principe à la fois absurde du point de vue logique et monstrueuse du point de vue déontologique selon laquelle son intelligence est la mesrue de toute chose.

Cette prétention délirante, semblable à ce que les psychologues appellent une bouffée délirante, est du point de vue spirituel un pur blasphème.

Un blasphème consistant à vouloir se faire prescripteur du Bien et du Mal à la place de Dieu et dont la première apparition dans l’histoire de l’humanité est restée dans la mémoire collective sous l’appellation de péché originel.

C’est pourquoi la Vérité de Dieu n’est accessible que dans la mesure où l’homme est lui-même délivré de son péché et de son aveuglement.

Pour accéder à cette vérité il ne suffit pas de mobiliser son intelligence, ses connaissances ou de faire des recherches : il faut d’abord se mettre à prier pour purifier son cœur de la haine et de l’orgueil et laisser la lumière de Dieu éclairer son regard.

C’est un processus de transformation intérieure permanent que l’on appelle la conversion du cœur.

Si l’on veut permettre à la raison de se déployer, il faut commencer par purifier son âme de l’orgueil.

Eloge du carburateur

Eloge du carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail  est un récit qui se situe à mi-chemin entre conversion et reconversion.

Après avoir décroché un doctorat en philosophie politique à l’université de Chicago, Matthew B Crawford se fait recruter à Washington comme directeur d’un think tank financé par l’industrie pétrolière afin de populariser l’idée que le réchauffement climatique n’était pas dû à l’activité humaine. Etant en service commandé sa liberté intellectuelle est donc fortement encadrée.

Constatant que la fonction qu’il exerce ne lui procure pas la satisfaction intellectuelle réputée inhérente aux métiers de  « cols blancs » il finit par renoncer à son (généreux) salaire et par  démissionner. Il ouvre alors un atelier de réparation de motos où il (re)trouve un sentiment de créativité et de compétence plus intense.

Paradoxe : il constate que l’exercice d’une activité manuelle lui procure une satisfaction beaucoup plus grande que dans bien des emplois officiellement définis comme « travail intellectuel » et ce, y compris, d’un simple point de vue intellectuel.

Son expérience et la réflexion qu’il en tire remettent en cause un certain nombre d’idées reçues : non le travail intellectuel n’est pas un gage d’émancipation individuelle, non il ne donne pas plus de chance de décrocher un travail qualifié intéressant et non il n’est plus vecteur d’ascension sociale.

Au fur et à mesure qu’elle se déploie sa réflexion acquiert les dimensions d’une véritable révolution copernicienne et invite à une véritable conversion de nos représentations («qu’est-ce qu’une vie bonne ? ») et de nos objectifs (« Quels choix de vie voulons-nous poser ? »). Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

1/ Emplois de « cols bleus contre emplois de « cols blancs » : une distinction infondée

Contrairement à ce qu’avaient annoncé les prophètes de l’économie post-industrielle, la délocalisation des activités de production n’entraîne pas le développement du travail de conception dans les pays déjà industrialisés.

S’il est vrai que de nombreux emplois industriels ont migré sous d’autres cieux, les métiers manuels de type artisanal sont toujours là. Pour quiconque a besoin de se faire construire une terrasse ou de faire réparer son véhicule, les Chinois ne seront pas d’une grande utilité.  Forcément puisqu’ils habitent en Chine !

A l’inverse on constate désormais dans nos sociétés une pénurie de main d’œuvre tant dans le secteur de la construction que dans celui de la mécanique automobile. Seul le préjugé des intellectuels vis-à-vis de toute forme de travail concret explique qu’il ait été possible de mettre dans le même sac les métiers non qualifiés – donc potentiellement délocalisables – et les métiers manuels de l’artisanat. Qualifiés uniformément de boulots de « cols bleus » ils ont tous et indistinctement été assimilés à une espèce en voie de disparition.  A tort.

A l’inverse les métiers de « cols blancs » ont été assimilés à des métiers de conception. A tort là aussi. Combien de diplômés ayant accumulé des années d’études dans l’espoir d’exercer des responsabilités de concepteurs, de dirigeants, de décideurs, d’experts ou de stratèges et dans l’espoir d’être payés en conséquence sont désormais cantonnés dans des tâches routinières et risquent d’être licenciés à quarante ans parce qu’ils seront réputés coûter trop cher par rapport à leur plus-value ?

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau : déjà en 1942 Joseph Schumpeter écrivait que l’expansion de l’éducation supérieure au-delà des capacités d’absorption du marché du travail réduisait souvent les cols blancs à accepter des salaires moins élevés que ceux des ouvriers les mieux rémunérés. Il ajoutait également que cette dérive aboutissait à créer des diplômés qui étaient à la fois inemployables dans des occupations manuelles et dans les professions libérales .

Mais ce n’est qu’aujourd’hui que les baby-boomers et surtout la génération de leurs enfants comprennent et admettent que les métiers de « cols blancs » n’échappent pas plus à la logique de taylorisation du travail que les métiers de « cols bleus », que l’informatisation et la standardisation des procédures ne ménagent pas plus de liberté de manœuvre aux premiers qu’aux seconds.

2/ L’artisanat réintroduit l’union de la pensée en action….

Notre système de formation repose sur le présupposé que le type de savoir qu’il faut acquérir en priorité – voire exclusivement – c’est un « savoir que » plutôt qu’un « savoir comment ». En d’autres termes le savoir universel et à ce titre transposable par opposition au savoir issu de l’expérience individuelle.

Le savoir universel est censé pouvoir être transposé dans n’importe quel contexte, par oral ou par écrit, sans aucune déperdition. En d’autres termes c’est un savoir délocalisable et les métiers qui lui correspondent sont les métiers actuellement délocalisés. Qu’ils soient non-qualifiés (travail à la chaîne en Chine) ou hautement qualifiés (programmation informatique en Inde) ne change rien.

A l’inverse le savoir-faire pratique est un savoir acquis de manière empirique par un individu particulier : à ce titre le savoir est indissociable de celui qui le possède et n’est pas transmissible sans déperdition. Ces emplois là sont beaucoup moins menacés de délocalisation. Et quand ils correspondent à des besoins essentiels (métiers de bouche, plomberie, bâtiment, électricité, mécanique etc.) ils le sont encore moins.

Il s’agit d’une forme d’intelligence qui repose sur des savoir-faire qu’il faut maîtriser concrètement, que nourrit l’expérience et qu’il ne suffit pas de restituer verbalement. Reposant davantage sur ce que Pascal appelait l’esprit de finesse (l’intuition) que sur l’esprit de géométrie (l’intelligence conceptuelle), elle prédispose à exercer des métiers dans lesquels la pensée est intimement unie à l’action.

A ce titre elle est structurellement rétive à toute forme d’organisation qui fragmente le travail en divisant les tâches dans le but d’améliorer la productivité. Les métiers manuels artisanaux sont donc incompatibles par nature avec la taylorisation du travail et donc avec la logique capitaliste

3/…. et oppose un contre-modèle à la division du travail, socle du système capitaliste

La réconciliation de la pensée et de l’action est une remise en cause radicale du capitalisme. Une remise en cause radicale du capitalisme, pas de l’économie libérale. L’auteur affirme sans ambiguïté que la recherche du profit n’est pas en elle-même un problème.

Le problème apparaît quand la recherche du profit subordonne le bien intrinsèque d’une activité – la qualité du produit, les conditions dans lesquelles il est produit, les méthodes et le temps qu’il faut pour le produire – aux exigences extrinsèques du profit.

Il s’agit donc d’une critique radicale du capitalisme au sens littéral du terme puisqu’elle s’attaque à la racine (radix) même du capitalisme : la dissociation de la réflexion et de l’action qui lui est consubstantielle et dont la taylorisation n’est que la systématisation tardive.

La digression historique qu’il fait sur les débuts du capitalisme est, de ce point de vue, éclairante. Il rappelle qu’au XVIIIème siècle, à l’aube du capitalisme, de nombreux travailleurs travaillaient à la pièce et à domicile, cherchant prioritairement à assurer leur subsistance en satisfaisant des besoins limités et en exerçant le travail le moins désagréable possible. Fort logiquement l’augmentation de leur rémunération ne les incitait pas à travailler plus pour gagner plus mais au contraire à travailler moins pour satisfaire les mêmes besoins à moindre coût de pénibilité.

Seul le rapport de forces entre demandeurs d’emplois et employeurs permit tout au long du XIXème siècle d’imposer aux travailleurs une augmentation de la production et une dégradation de leurs conditions de vie qu’ils n’avaient jamais acceptée tant qu’ils avaient le choix. Car contrairement à la fameuse rationalité économique de l’individu qu’invoquent souvent les apôtres du capitalisme, l’aspiration spontanée de l’être humain n’est pas de gagner plus pour consommer plus.

Ce n’est qu’avec le développement et les découvertes de la psychologie expérimentale et l’avènement du marketing dans la seconde moitié du XXème siècle que la contrainte économique a cédé le pas à la manipulation : en stimulant de nouveaux besoins et de nouveaux désirs chez le consommateur qui est aussi un travailleur on peut convaincre le travailleur de travailler plus pour gagner plus. Certes ce passage de la société industrielle à la société de consommation n’aurait pas été possible sans le développement du crédit à la consommation qui, lui aussi, repose sur une révolution copernicienne des mentalités en renversant la signification morale de l’endettement.

Désormais la dépense et la multiplication de besoins artificiels ne sont plus des symptômes de corruption et d’intempérance mais au contraire un élément de progrès et de civilisation. S’endetter cessa d’être honteux et devint au contraire le signe que l’on était responsable et respectable puisque l’on bénéficiait de la confiance de son banquier.

Conséquence concrète : une régression de la liberté individuelle inversement proportionnelle au processus de domestication de travailleurs désormais disciplinés puisque captifs d’un système routinier et standardisé dont ils ne peuvent plus se passer. A l’usine comme au bureau.

4/ L’artisanat permet de cultiver les vertus humaines

L’auteur passe ensuite en revue les bénéfices personnels que l’on peut retirer de métiers manuels artisanaux.

Ces bénéfices sont tout d’abord d’ordre psychique. Le travail manuel valorise le travailleur à ses propres yeux et aux yeux du monde extérieur. C’est une source de satisfaction perpétuelle qui ne dépend pas de la bienveillance d’autrui ou des circonstances extérieures.

Il procure une estime de soi profonde et une valorisation sociale non aléatoire. A ce titre le travail artisanal est facteur de tranquillité et de sérénité. Mais ces bénéfices sont surtout d’ordre moral : les métiers artisanaux nous aident à devenir humainement meilleurs !

Ils constituent d’abord un antidote contre la vantardise qui est le propre de l’adolescent incapable d’imprimer sa marque au monde. A l’inverse l’artisan est libéré de la nécessité de fournir une série de gloses bavardes sur sa propre identité pour affirmer sa valeur.

Il lui suffit en effet de montrer la réalité du doigt : le bâtiment tient debout, le moteur fonctionne, l’ampoule illumine la pièce. Par conséquent ils favorisent l’honnêteté intellectuelle. L’homme de métier est soumis au jugement infaillible de la réalité et ne peut pas noyer ses échecs ou ses lacunes sous un flot d’interprétations.

C’est particulièrement vrai dans les arts comme la médecine et la mécanique qui consistent à réparer ce que nous n’avons pas fabriqué nous-mêmes. Cette attitude prend le contrepied du fantasme de maîtrise qui imprègne la culture moderne et qui est complaisamment encouragé par la société de consommation. Elle incite à l’honnêteté et à l’humilité.

Ensuite ils renforcent le discernement et l’autonomie du jugement. L’artisan ne voue pas un culte à la nouveauté, il respecte les critères objectifs de son art qui repose sur la connaissance intime de la réalité et sur le sens de l’observation.

Cela le libère, au mois partiellement, des manipulations du marketing qui cherche à détourner notre attention de la réalité des choses en déployant un récit qui repose sur des associations imaginaires dont le seul but est d’exagérer des différences tout à fait mineures entre les marques.

Il restaure les vertus de patience et de persévérance : le savoir-faire artisanal suppose de consacrer beaucoup de temps à une tâche spécifique et de s’y impliquer profondément dans le but d’obtenir un résultat satisfaisant.

C’est aux antipodes du management contemporain qui, lui, préfère de loin l’exemple du consultant en gestion qui ne cesse de vibrionner d’une tâche à l’autre et se fait un point d’honneur de ne posséder aucune expertise spécifique.

Le savoir-faire artisanal prémunit contre l’esprit de système : en valorisant l’observation patiente des faits et du fonctionnement de phénomènes qui existent indépendamment de notre volonté il écarte les raisonnements de type idéologique ou les théories du complot.

Celles-ci séduisent en effet ceux chez qui l’engouement pour les discussions abstraites l’emporte sur l’observation correcte des faits et qui, pour cette raison, sont enclins à dogmatiser sur la base d’une poignée d’observations. A ce titre il prédispose à une mentalité libérale.

Enfin il développe le sens de la gratuité : on dit parfois que le savoir-faire artisanal repose sur le sens du travail bien fait, sans aucune considération annexe.

Il s’agit d’un cas devenu très rare dans la vie contemporaine d’une idée du bien qui est désintéressée et qui est encore susceptible d’être défendue publiquement.

5/ Le choix de l’artisanat est un choix profondément subversif

C’est non seulement notre système économique qui est acquis à la dissociation de la pensée et de l’action mais également notre système scolaire, qui malgré les déclarations incantatoires multiculturalisme qui exaltent la diversité, fonctionne sur une conception très restrictive des qualités humaines.

Car, à y regarder de près, il y a assez peu d’individus naturellement enclins à rester sagement assis en classe pendant seize ans de scolarité avant de passer éventuellement plusieurs décennies sagement assis dans un bureau. C’est pourtant la norme dans notre système scolaire alors même que nous nous gargarisons du terme « diversité ».

Les profils qui sont valorisés sont ceux qui se prêtent le plus facilement à des tests et qui rentrent le plus facilement dans un formulaire bureaucratique. Tel qu’il est conçu, notre système de formation prédispose les étudiants aux emplois de l’économie de l’information parce que la routine universitaire habitue les jeunes gens à accepter comme un état de fait normal le décalage entre la forme et le contenu, les représentations officielles et la réalité. Il sert à inculquer un état d’esprit qui, comme jadis en Union soviétique, est indispensable à la survie dans un environnement démocratique.

Ce type de simplification sert plusieurs objectifs institutionnels. En nous pliant à ces objectifs nous finissons par ne plus considérer notre propre personnalité qu’à travers des critères d’évaluation élaborés par d’autres et par oublier que les objectifs poursuivis par les institutions ne sont pas nécessairement les nôtres.

S’orienter vers l’artisanat c’est faire un choix de vie en se donnant les moyens de trouver un métier profondément gratifiant mais c’est également un choix qui exige suffisamment de liberté intérieure et de persévérance pour ramer à contre-courant d’une société globalement acquise à la dissociation de la pensée et de l’action et à un entourage qui ne comprendra peut-être pas que vous refusiez la voie d’un avenir professionnel tout tracé qu’il considère tout à la fois comme inévitable, obligatoire et hautement souhaitable.

6/ Conseils aux jeunes qui veulent s’orienter

L’auteur commence par rappeler une vérité fondamentale : travailler est pénible et sert nécessairement les intérêts de quelqu’un d’autre. C’est même pour ça qu’on nous paie. C’est même la seule raison. Cette dure réalité étant rappelée la question du choix du travail à exercer peut désormais être posée.

Matthew Crawford fait ensuite un constat : il y a davantage d’étudiants dans des filières généralistes de l’enseignement supérieur que de besoins en cadres supérieurs sur le marché du travail. Il en conclut donc qu’il ne faut pas se fourvoyer dans une voie qui, pour la majorité de ceux qui s’y engagent, débouchera sur une voie de garage.

Quoi de pire que d’être structurellement sous-employé dans des tâches ancillaires qui ne correspondent ni à ses compétences ni à ses aspirations fondamentales ?

Le choix qu’il propose de faire est le suivant: un choix qui, dans la mesure du possible, mobilise la plénitude des capacités humaines, un choix qui corresponde vraiment à ses aspirations profondes, à ses capacités, à son tempérament et, bien évidemment, aux besoins du marché de l’emploi.

L’idéal est, d’après lui, un métier où le face-à-face est la norme, où l’individu est responsable de son propre travail et où la solidarité du travail collectif repose sur des critères dépourvus d’ambiguïté plutôt que sur des rapports sociaux de manipulation.

Et l’auteur de conclure que, si vous ne ressentez aucune inclination pour la recherche universitaire, rien ne vous oblige à simuler le moindre intérêt pour la vie d’étudiant dans l’espoir de gagner décemment votre vie à la sortie.

En apprenant un métier puis en exerçant une carrière d’artisan indépendant vous aurez davantage de chances de vous sentir mieux dans votre peau et d’être mieux payé qu’en restant enfermé dans un bureau ou parqué dans un open space à manipuler des fragments d’information.

Les hommes en trop : la malédiction des chrétiens d’Orient

Photo :Matt Cardy/Getty Images/AFP

A l’occasion de la parution de son livre Les hommes en trop : la malédiction des chrétiens d’Orient, l’enseignant, éditeur, essayiste et journaliste Jean-François Colosimo a donné une conférence le 15 juin 2015 à la paroise Notre Dame d’Auteuil pour éclairer l’histoire et la tragédie actuelle des chrétiens d’Orient . Le temps d’y penser vous en propose un résumé.

Le sort des chrétiens d’Orient n’est pas d’abord un enjeu partisan mais un enjeu de civilisation. Leur disparition du Moyen-Orient signifierait l’avènement d’un monde dépourvu d’intériorité, de verticalité, de culture, de conscience c’est-à-dire d’humanité.

En effet ils sont non seulement les héritiers de cultures qui remontent à l’origine du christianisme mais aussi à l’origine de l’humanité. Les chants de la liturgie copte sont les ultimes témoignages de la musique telle qu’on la jouait à l’époque des pharaons. Vous voulez avoir une idée de la langue que parlait le Christ et qui fut également la langue de communication internationale pendant des siècles entre l’Égypte et le Pakistan et qui fut utilisée par les grands empires d’Assyrie et de Babylone ? Vous le pouvez grâce à nos frères chrétiens syro-chaldéens qui ont conservé l’araméen comme langue liturgique.

Si nous sommes attachés à la protection de la nature, si nous nous inquiétons des conséquences pour la biodiversité qu’entraîne la disparition des abeilles alors combien devons nous inquiéter de la catastrophe pour la biodiversité culturelle que représente la disparition progressive des chrétiens d’Orient !

Ce serait la victoire d’un univers globalisé qui arase les différences, les nuances, la multiplicité des identités et qui, pour cette raison même commence par éradiquer ceux qui ont toujours servi de pont dans la région entre les différentes communautés, qui ont toujours été des intermédiaires et des passeurs : les chrétiens.

Pour comprendre l’enjeu et la portée du drame qui se déroule sous nos yeux il faut commencer par s’émanciper de quelques clichés qui ont la vie dure en Occident comme dans le monde arabo-musulman.

1/ Le christianisme n’est pas la religion de l’Occident

Le christianisme est une religion orientale qui a fini par gagner l’Europe après s’être implantée en Orient. Il est indispensable d’avoir cette chronologie présente à l’esprit pour ne pas alimenter la contre-vérité que répandent les jihadistes de Daech et d’ailleurs selon laquelle les chrétiens d’Orient seraient les descendants des croisés ou les fils du colonialisme européen.

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des petits cousins éloignés et nécessiteux, ce sont nos frères aînés dans la foi. Ils étaient là bien longtemps avant l’arrivée des musulmans. Ils sont les descendants des premières communautés chrétiennes fondées par les apôtres qui ont d’abord annoncé l’évangile en Orient.

A l’époque où Pierre et Paul y sont morts en martyrs, la Rome antique n’était pas la capitale de l’Occident mais celle d’un monde méditerranée tourné vers l’Orient : ni les îles britanniques, ni la Gaule, ni la Germanie n’étaient des foyers d’innovation culturelle. Leur évangélisation progressive fut bien plus tardive que celle de l’Orient. C’est dans l’actuelle Turquie qu’ont eu lieu les sept conciles œcuméniques c’est-à-dire les conciles qui regroupaient tous les évêques de la chrétienté. Ces conciles qui, aujourd’hui encore, sont reconnus comme œcuméniques par l’Eglise catholique romaine comme par les Eglises orthodoxes.

En 301, soit onze ans avant que l’empereur romain Constantin adopte le christianisme comme religion personnelle, le roi d’Arménie avait déjà reçu le baptême et fait de son royaume le premier pays chrétien.

2/ Les chrétiens d’Orient ne sont pas en voie d’extinction depuis la conquête musulmane

Le sort de chrétiens d’Orient s’est objectivement dégradé avec l’arrivée de l’Islam et son régime d’apartheid religieuse (dhimmitude) qui concédait la liberté de culte aux chrétiens au prix d’une double imposition fiscale et de la confiscation de leurs droits politiques.

Quand les Ottomans s’emparent de Constantinople en 1453, ils signent non seulement la disparition de l’Empire romain d’Orient mais également l’avènement d’un nouveau peuple à la tête du monde musulman : les Ottomans se substituent aux Arabes.

Pour les chrétiens cela signifie qu’au régime de la dhimmitude s’ajoute celui du millet : désormais chaque communauté chrétienne est considérée par l’empire ottoman comme une communauté de type nationale placée sous sa souveraineté mais dont les affaires internes sont gérées par le responsable religieux : évêque, patriarche, rabbin etc.

Désormais l’appartenance religieuse détermine l’identité du peuple et les règles juridiques qui lui sont applicables… du moins dans la mesure où elles n’entrent pas en contradiction avec celles de l’islam et ne remettent pas en cause l’inégalité juridique qui régissait les rapports entre non-musulmans et musulmans : charia bien ordonnée commence par soi-même…

Les sultans s’accommodent fort bien d’une situation où la gestion des affaires courantes est déléguée localement aux chefs religieux chrétiens qui prélèvent eux-mêmes l’impôt pour le leur reverser. Cette situation présente le double avantage d’éloigner le risque de révolte en isolant les communautés chrétiennes les unes des autres et de bénéficier d’une rentabilité fiscale supérieure à celle des populations musulmanes.

Mais cela ne signifie absolument pas que les chrétiens d’Orient aient vécu jusqu’à aujourd’hui dans une sorte de léthargie mortifère à l’image de Blanche Neige. Au contraire ils ont continuellement lutté de reconquérir leurs libertés politiques. Les chrétiens d’Orient ont longtemps participé au développement culturel et politique du Moyen-Orient en symbiose avec leurs compatriotes musulmans.

La pesanteur de l’islam et son régime de dhimmitude sont moralement injustifiables mais ne suffisent pas à expliquer la situation actuelle. Le sort tragique que connaissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient n’est absolument pas une fatalité inéluctable. Il n’était pas écrit d’avance. Il est le résultat d’un enchaînement de causes et de conséquences dans lequel la responsabilité de des puissances européennes puis des Etats-Unis est colossale.

3/ Les trois génocides chrétiens de Turquie et la responsabilité des puissances européennes

Au début du XXème siècle l’empire ottoman était peuplé à 30 % de chrétiens. Aujourd’hui ils ne représentent plus que 0,1 % de la population turque. Que s’est-il passé entre-temps ?

Ce n’est pas la conquête musulmane du Moyen-Orient qui a fait disparaître les chrétiens de Turquie mais une idéologie moderne inspirée par l’exemple de la révolution française de 1793 et par l’idéologie positiviste d’Auguste Comte : celle des jeunes-Turcs et de Mustapha Kemal Atatürk.

Si les persécutions et les massacres des Arméniens, des Grecs et des Assyriens chrétiens par les Ottomans et les Kurdes musulmans avaient commencé avant le déclenchement de la première guerre mondiale, la cause de leurs génocides respectifs est largement imputable aux calculs et aux trahisons des puissances européennes.

Les populations chrétiennes ont en effet été instrumentalisées de la manière la plus cynique possible par les puissances européennes qui les ont encouragées à se révolter contre l’empire ottoman et la jeune république turque avant de tourner casaque et de les abandonner aux mains des Turcs avec lesquels ils ont fini par trouver des accords.

Cette trahison en rase campagne est à l’origine du génocide arménien, de celui des Grecs pontiques et de celui des chrétiens assyrien. Mais surtout cette triple trahison a rendu impossible tout retour des chrétiens dans le jeu politique turc en en faisant aux yeux des musulmans de Turquie, des traîtres en puissance et des valets de l’Occident.

Génocide arménien : en 1915 la Russie encourage les Arméniens dans leur révolte contre l’empire ottoman déclinant et soutient la tentative de reconquête de leurs droits politiques avant de les lâcher brusquement. On connaît la suit : le gouvernement Jeunes-Turcs laïc inaugure le premier génocide du XXème siècle en massacrant 1,5 millions d’Arméniens.

Génocide des Grecs pontiques : en 1919 la Grèce, forte du soutien initial du Royaume-uni, de la France et de l’Italie se lance dans une guerre de reconquête des territoires peuplés de chrétiens orthodoxes et de langue grecque que le gouvernement ottoman affaibli avait cédés en Anatolie et en Thrace oriental. Mais en 1921 Français et Italiens retirent leur soutien aux Grecs, signent des traités de paix avec les Turcs, leur reconnaissent les territoires disputés et décident de leur vendere des armes pour nuire au gouvernement grec, désormais considéré comme un client du Royaume-Uni. La guerre s’achève en 1922 au bénéfice des Turcs et en 1923  ce sont 1,5 millions de Grecs d’Anatolie qui doivent fuir la Turquie et laisser derrière eux entre 450.000 et 900.000 morts, massacrés par les Turcs de 1914 à 1923.

Génocide assyrien : le génocide assyrien a eu lieu durant la même période et dans le même contexte que le génocide arménien et celui des Grecs pontiques. Il a été rendu possible par la politique du Royaume-uni qui voulait s’assurer que les grandes réserves pétrolières de la région de Mossoul feraient partie du mandat britannique de Mésopotamie (l’Irak) et non du futur État turc. Les Assyriens promirent donc fidélité à la Royaume-uni, chassèrent les Ottomans et les Kurdes de Mossoul et de sa région. Ils assurèrent au Royaume-uni le contrôle de la région. Mais en l’absence de soutien britannique ils n’obtinrent jamais le pays qui leur avait été promis et environ 300.000 Assyriens furent massacrés par les jeunes-Turcs en guise de représailles.

Ces trois tentatives de reconquête de leurs libertés politiques par les populations chrétiennes de l’empire ottoman ont été réprimées dans le sang et ont fait disparaître les chrétiens en tant que populations parce qu’elles ont été instrumentalisées par les puissances européennes qui les ont manipulées comme des pions.

4/ Les chrétiens au cœur du renouveau de l’identité arabe

Les chrétiens dits arabes sont en fait les descendants des chrétiens implantés avant l’invasion musulmane qui se sont progressivement arabisés. Tout en conservant l’usage de leurs langues et de leurs traditions liturgiques, ils ont adopté l’arabe dans la vie profane.

Ce sont notamment eux qui ont transmis l’héritage grec antique au monde arabo-musulman : pour transmettre Aristote il fallait déjà le connaître ! Ce sont ces chrétiens arabophones qui ont fait la civilisation arabe en créant une culture de la synthèse et de la transmission.

Ils ont également lutté pour pouvoir s’affirmer à l’égal des musulmans mais pas militairement. Ils ont cherché à développer le monde arabe en bonne intelligence avec leurs frères musulmans : d’abord en lançant le mouvement de la Nahda puis en promouvant le panarabisme.

Ils ont d’abord été à l’origine du mouvement de la Nahda au XIXème siècle, un mouvement de renaissance arabe moderne, à la fois littéraire, politique, culturelle et religieuse né dans le contexte de la décomposition politique de l’empire ottoman.

L’idée était de combler le retard accumulé pendant plusieurs siècles d’inertie par le monde arabe tant sur le plan technique que sur le plan des idées. Il s’agissait notamment de promouvoir le principe de la raison et la participation au pouvoir sur une base non-confessionnelle.

Les chrétiens arabophones seront ensuite à la pointe du panarabisme à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Partant du constat qu’à l’époque 1 arabe sur 10 était chrétien et 7 musulmans sur 10 n’étaient pas arabes ils ont cherché à mettre en valeur l’identité culturelle arabe pour faire émerger une société où la langue et non la religion serait le dénominateur commun. Il s’agissait d’un modèle de société alternatif et progressiste puisqu’il mettait fin de facto à l’apartheid religieux (dhimmitude).

Dans ce contexte les chrétiens étaient de gauche car ils ne pouvaient pas s’identifier à un ordre politique viscéralement discriminatoire à leur égard. Pendant la guerre froide les chrétiens palestiniens vont tenter de démontrer qu’ils sont les champions de l’identité arabe pour s’affranchir du soupçon d’être des agents de l’Occident et feront de la surenchère dans la lutte contre Israël.

Dans tous les pays arabes laïcs les chrétiens seront mis en avant à des postes politiques et diplomatiques et jouiront d’une égalité de fait avec leurs concitoyens musulmans dans des pays par ailleurs dictatoriaux comme la Syrie d’Hafez el Assade ou l’Irak de Saddam Hussein. C’est le syrien orthodoxe Michel Aflak qui fonde en 1947 le parti Baas en combinant socialisme arabe, nationalisme pan-arabe et laïcité. L’intellectuel palestino-américain Edward Wadie Saïd était un chrétien anglican de Jérusalem. Le leader nationaliste Georges Habache, fondateur et ancien secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), était un Palestinien de religion grecque orthodoxe. Tarek Aziz, ancien ministre des Affaires étrangères de Sadam Hussein, était un chrétien chaldéen.

5/ Les chrétiens d’Orient, premières victimes des guerres américaines

Les guerres américaines contre l’Irak et l’invasion de l’Irak en 2000 vont nuire énormément à l’image et à la situation des chrétiens arabes. Présentée comme une « croisade » contre « l’axe du mal » les guerres américaines seront perçues comme des guerres d’invasion – donc des agressions – par des Occidentaux qui se définissent eux-mêmes comme des croisés.

Pire, les gouvernements américains successifs ne cachent pas leur volonté redessiner la carte du Moyen-Orient et amènent dans leurs convois des pasteurs évangélistes qui apparaissent comme des supplétifs religieux de l’armée américaine. Le rejet dans le monde arabe est massif et les chrétiens arabes sont suspectés d’être la cinquième colonne des envahisseurs. Les attentats anti-chrétiens se multiplient en Egypte.

Les chrétiens prennent dans l’imaginaire arabe la place qui était celle des Juifs dans l’imaginaire de l’Occident chrétien : une communauté à l’allégeance toujours incertaine, spécialisée dans les métiers d’intermédiation, ouverte sur l’étranger et disposant de diasporas établies dans d’autres pays, mieux éduquée, mieux introduite dans les institutions et les centres de pouvoirs, mieux informée et faisant moins d’enfants pour mieux les éduquer. Quand des rumeurs folles se mettent à courir sur leur compte, elles reprennent les mêmes stéréotypes : ils empoisonnent les puits, ils enlèvent des petits enfants (musulmans cette fois-ci) pour les sacrifier au cours de leurs cérémonies religieuses, ils pactisent avec le diable etc.

La confiance nécessaire au projet d’une société politique fondée sur l’arabité plutôt que sur la religion recule tandis que la propagande jihadiste progresse. Les chrétiens d’Orient sont considérés de plus en plus comme des traîtres en puissance par les musulmans parce qu’ils sont considérés comme les alliés voire comme les supplétifs des puissances occidentales. Le panarabisme cède la place au panislamisme.

6/ Situation actuelle des chrétiens d’Orient

Ils sont 2 millions à s’être réfugiés en Turquie, 1 million au Liban sur une population totale de 6 millions tandis que 500.000 d’entre eux sont réfugiés en Jordanie, pays artificiel qui ne tient debout que grâce au soutien des Etats-Unis.

Dépourvus de protecteur international, dépourvus d’armées, de polices et de milices les chrétiens d’Orient sont de plus en plus menacés. Réfugiés en France ils perdent leurs repères communautaires et ne savent pas comment transmettre leur foi à leurs enfants.

Leur exil est également une catastrophe pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face aux jihadistes. Ces derniers sont actuellement armés par nos marchands de canons, soutenus par notre gouvernement et financés parses alliés au Moyen-Orient (l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar) qui sont également nos meilleurs clients et nos investisseurs : PSG, musée du Louvre, bailleurs de fonds de l’armée française à l’extérieur…

7/ Perspectives

La solution à la tragédie des chrétiens d’Orient est de nature politique et militaire. Il faut soutenir les puissances régionales qui ont des intérêts géopolitiques, des réseaux sur place, une connaissance du terrain, une volonté politique et de moyens : la Russie et l’Iran.

Il faut privilégier le moindre mal : Vladimir Poutine est infiniment préférable à Daech et l’Iran chiite est une puissance musulmane beaucoup plus ouverte au dialogue et beaucoup mieux disposée envers les chrétiens que les sunnites des Frères musulmans ou que les salafistes et autres jihadistes.

Pour mémoire la constitution donnée à l’Iran par l’ayatollah Khomeini prévoit que le Parlement doit compter un député juif et quatre députés chrétiens  c’est-à-dire beaucoup plus que ne l’exigerait une représentativité proportionnelle au poids de ces communautés !

De plus l’islam chiite De plus l’islam chiite est beaucoup mieux disposé que l’islam sunnite au dialogue, à la culture et à l’humanité en général. Il promeut une lecture allégorique du Coran et sa vision de l’histoire est une vision ouverte : on attend le retour de l’imam caché. Il développe une culture de l’image – les enluminures persanes – contrairement à la culture iconoclaste des sunnites.

Il connaît des sanctuaires religieux féminins ce qui en dit long sur sa conception de la femme par rapport aux pays du Golfe. Il porte en lui une aspiration à la justice : c’est la religion des déshérités contrairement à celle des émirs d’Arabie saoudite ou du Qatar. Enfin, il dispose d’un clergé et d’une parole d’autorité qui permet d’avoir des interlocuteurs fiables avec qui on peut négocier des accords durables.

Chrétien orthodoxe, Jean-François Colosimo a suivi, entre 1988 et 1998, des études de philosophie et de théologie à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études (Paris), à l’Université Aristote (Thessalonique) ainsi qu’à l’université Fordham et à l’Institut Saint-Vladimir (New York). Il a aussi effectué deux séjours de recherche au mont Athos et au mont Sinaï.

Spécialiste du christianisme et de l’orthodoxie, il enseigne depuis 1990 l’histoire de la philosophie et de la théologie byzantine à l’Institut Saint-Serge. Il a également mené une carrière d’éditeur (conseiller littéraire chez Stock, directeur littéraire chez Lattès, directeur éditorial chez Odile Jacob, puis à la Table Ronde et directeur général de CNRS Éditions). Il collabore régulièrement à plusieurs médias écrits et audiovisuels.

Dieu nous libère de l’idolâtrie de la famille

Certes le risque d’idolâtrie de la famille ne menace pas le gouvernement actuel mais il menace ceux qui, comme moi, ont manifesté contre le projet de loi du mariage pour tous.

Comprenons-nous bien : la famille est une cellule de base de la société. C’est une vérité d’expérience et de bon sens et en tant que citoyens nous avons le devoir de défendre le modèle de famille qui a fait ses preuves à travers les siècles.

Son délitement revendiqué par le gouvernement – Christine Taubira parlait elle-même de changement de civilisation – a été organisé au détriment des enfants à adopter en organisant légalement la possibilité de les priver d’un père et d’une mère. Cette privation était auparavant considérée comme le triste privilège des enfants de divorcés, elle est désormais officiellement promue au titre du progrès !

Mais la défense de la famille ne fait pas partie du dépôt de la foi. Nous la défendons en tant que citoyens au nom du bien commun. Nous la défendons parce que nous sommes des hommes libres, doués de raison et dotés d’une conscience et que c’est notre responsabilité. Au même titre que nos concitoyens non chrétiens. Nous ne pouvons pas faire moins !

Jésus n’a jamais exalté la famille

De sa naissance à sa mort en passant par son enfance et son enseignement la vie du Christ est un gigantesque pied de nez à l’exaltation de la famille.

Si la sainte famille est un modèle de sainteté elle n’est pas un modèle de famille. C’est même l’exact contre-pied d’une famille normale : c’est une famille centrée sur un enfant unique, né dans la rue, qui n’est pas le fils du père, qui a été conçu hors mariage et dont les parents n’ont jamais eu de relation sexuelle. Un enfant qui a eu deux papas en plus !

A l’âge de douze ans il fugue trois jours. Ses parents, morts d’inquiétude, le retrouvent finalement au Temple en train de discuter avec les docteurs de la loi. Légitimement bouleversés ils l’interrogent sur sa conduite : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! Ton père et moi, nous te cherchons, angoissés ». Au lieu de leur demander pardon et de faire repentance comme le ferait tout bon fils il se contente de feindre l’étonnement « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? » avant de leur transpercer le cœur en leur répondant avec une nonchalance teintée d’ironie « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Luc 2, 41-52). Quel père de famille responsable et normalement constitué ne lui aurait pas flanqué une paire de baffes ?

Plusieurs années après Jésus enseigne aux foules quand quelqu’un vient l’avertir que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors et cherchaient à lui parler. Là encore, au vu et au su de tout le monde et des intéressés en particulier, il répond : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » puis il tend la main en direction de ses disciples et de déclarer : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère » (Matthieu 12, 46-50).

Au moment de mourir Jésus se tourne vers sa mère qui, pas rancunière, se tenait au pied de la croix, désigne son disciple Jean « Femme, voici ton fils » et au disciple « Voici ta mère » (Jean 19, 25-27).

Certes le Christ n’a jamais cherché pas à détruire le modèle familial traditionnel mais il s’est toujours abstenu de le promouvoir. A chaque fois qu’il en a parlé c’est pour rappeler que la famille était secondaire dans l’ordre des priorités.

Quand la famille s’oppose à l’appel de Dieu

Au risque d’en choquer plus d’un rappelons que le Christ n’a jamais encouragé l’unité des familles mais qu’au contraire il a annoncé à ses disciples qu’entre la famille et lui il faudra parfois faire un choix radical.

« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera » (Matthieu 10, 34).

Le choix radical qu’il annonce est exactement du même ordre que celui qu’il annonce à propos de l’argent : on ne peut pas servir deux maîtres à la fois, il faut choisir ! La famille étant un bien secondaire, elle ne saurait être une priorité existentielle.

Très concrètement Saint François d’Assise a choisi d’obéir au Christ plutôt qu’à son père qui l’a menacé de le déshériter, l’a traîné en justice et avec lequel il a dû couper les ponts. Saint Thomas d’Aquin a été enlevé et retenu prisonnier pendant un an par sa famille qui souhaitait le détourner d’entrer chez les dominicains.

C’est pour cela que Jésus lui-même n’a pas fondé de famille. C’est pour cette même raison que les moines, les moniales, les prêtres catholiques – du moins ceux de rite latin – et les évêques des différentes Eglises orthodoxes ne fondent pas non plus de famille.

La famille n’est un bien aux yeux de Dieu que lorsqu’elle est ordonnée à la sanctification par l’amour et elle n’est qu’une voie parmi d’autres.

Si le Christ semble un « malin » plaisir à rabaisser la famille ce n’est certes pas pour la détruire mais pour la remettre à sa place : la famille ne doit pas nous détourner de l’essentiel qui est de répondre chacun à notre vocation propre.

Dans combien de familles catholiques la vocation d’un fils ou d’une fille est-elle vécue comme un drame ? Combien de familles catholiques prient ardemment pour qu’ éclosent des vocations….dans les familles des autres ?

Dieu nous libère de l’aliénation familiale

En elle-même la famille n’a rien de moral ou de saint. Elle est, elle aussi, marquée par le péché originel.

Il est symptomatique que les groupes criminels les plus résilients, ceux qui exigent et obtiennent de leurs membres de se sacrifier pour eux s’organisent non seulement sur le modèle théorique de la famille mais sur des familles réelles. La famille est le modèle explicite et très concret de la mafia italienne : Cosa nostra pour la Sicile, Ndrangheta pour la Calabre, Camorra pour la région de Naples.

La famille mafieuse est l’archétype de la famille érigée en norme suprême. Elle se situe par-delà le bien et le mal. On sacrifie tout à la famille, on ne respecte rien d’autre que la famille. C’est l’intérêt de la famille qui est la mesure du bien et du mal. La famille joue alors le rôle de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal dans la Genèse. Celui, le seul, que Dieu avait défendu de toucher.

La Bible elle-même nous rappelle que la famille traditionnelle et son extension (clanique ou tribale) ne font pas partie du plan de Dieu pour l’homme.

Elle le fait dès ses premières lignes : « C’est pourquoi un homme se séparera de son père et de sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux ne feront plus qu’un » (Genèse 2, 24).

Mais comme l’homme a la nuque raide et un cœur de pierre le Christ le rappelle : «N’avez-vous pas lu dans les Ecritures qu’au commencement le Créateur a créé l’être humain homme et femme et qu’il a déclaré : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront plus qu’un ? » (Matthieu 19,5).

Et comme, même après avoir été baptisé, l’homme a vraiment la nuque raide et un cœur de pierre Saint Paul revient lui-aussi à la charge : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et les deux ne seront plus qu’une seule chair » (Ephésiens 5, 31).

Car, même lorsqu’elle n’est pas une structure criminelle, la famille dite traditionnelle peut très bien être le lieu de l’aliénation et de l’enfermement au nom d’un l’intérêt présenté comme supérieur : pour nouer des alliances politiques, pour enrichir le patrimoine, pour élargir la surface des champs cultivés combien de parents ont sacrifié la vocation, la liberté, le bonheur et dignité de leurs enfants ? Les Kennedy ont toujours une une conception traditionnelle de la famille…

C’est bien contre cette conception traditionnelle de la famille  que l’Eglise s’est toujours battue en promouvant le libre consentement des enfants contre les intérêts des familles et en contestant la toute-puissance paternelle. La plupart des comédies de Molière ne parlent que de cela et à chaque fois les amoureux trouvent un prêtre pour les marier en secret contre l’avis du père !

Conversion du cœur plutôt que combat pour les valeurs

Notre famille nous façonne en partie mais elle ne doit pas nous définir, nous empêcher d’évoluer et de répondre à notre vocation individuelle et personnelle. A la maîtresse de maison modèle Jésus n’hésite pas à dire : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée » (Luc 10, 42).

Notre famille nous façonne mais elle ne doit pas nous fasciner. Elle ne doit pas nous empêcher de répondre à l’appel de Dieu qui s’exprime par la voix de notre conscience. Elle ne doit pas nous faire vivre en dehors de nous-mêmes en nous dissuadant ou en nous interdisant de creuser notre vocation profonde

En tant que chrétiens notre devoir est de nous convertir d’abord et de convertir nos familles ensuite. Car comme toute réalité humaine la famille doit être évangélisée. Elle doit être régénérée, subvertie – au sens propre du terme – par l’évangile.

Dans le plan de Dieu son rôle est d’être une cellule d’amour. Sinon c’est une cellule morte. La famille est un instrument pédagogique de sanctification. Un outil précieux mais non exclusif comme le manifeste l’existence du célibat consacré.

L’objectif des chrétiens n’est pas de promouvoir la famille traditionnelle en tant que telle ou la multiplication des familles nombreuses. Notre objectif est la sanctification des familles par l’évangélisation de ses membres.

Ce n’est pas forcément contradictoire mais c’est radicalement différent.

Le sens de l’humour : un trésor spirituel !

Dans les milieux chrétiens la joie est souvent plus valorisée que l’humour.

La joie d’être sauvé et la joie de se savoir aimé sont considérées – à juste titre – comme les signes extérieurs et les symptômes objectifs d’une foi vivante et non seulement théorique. Au point que l’absence de joie est suspecte. Frédéric Nietzsche disait  qu’il croirait peut-être en Dieu si les chrétiens avaient des « gueules de ressuscités ».

La joie des saints est même leur dénominateur commun : avant d’être reconnus saints ils doivent préalablement être reconnus bienheureux.

Pourtant le sens de l’humour me semble encore trop ignoré chez les chrétiens et chez les catholiques en particulier. Espérons que la récente publication de la première biographie française consacrée à GK Chesterton1 contribuera à changer cette situation et convaincre les croyants que le sens de l’humour est un outil de sanctification par excellence.

D’abord parce que le sens de l’humour permet d’humaniser notre vie ici-bas en nous aidant à ne pas nous laisser détruire par les coups de la vie et à regarder le mal en face sans pour autant sombrer dans le désespoir.

Ensuite parce qu’il contribue à la conversion de nos cœurs en prévision de la vie éternelle. Les vérités qu’on a le moins envie d’entendre sont celles dont on a le plus besoin et le sens de l’humour nous donne accès, de manière indolore parce que détournée, à ces vérités fondamentales qui nous paraissent trop souvent paradoxales – et donc inacceptables – parce qu’elles dénoncent le monde d’illusions et de mensonges dans lequel nous vivons.

Le sens de l’humour est d’abord une technique de survie

Le sens de l’humour lève les inhibitions qui nous paralysent face aux puissants ou face à ces proches dont nous redoutons le jugement. Le sens de l’humour est l’issue de secours qui permet à l’expression de nos émotions et de nos convictions de ne pas être étranglées.

En cas d’agression psychologique, verbale ou physique celui qui est dépourvu de tout sens de l’humour ou celui qui ne parvient pas à le mobiliser pour répliquer n’a le choix qu’entre la fuite, la soumission ou la rébellion et aucune de ces solutions ne le laissera indemne émotionnellement.

Même en choisissant l’affrontement et en gagnant le prix émotionnel à payer est exorbitant. L’affrontement suppose de mobiliser sa colère pour la recycler en source d’énergie et implique d’accepter la surenchère pour triompher.

La soumission et la fuite entraînent nécessairement une dégradation de l’estime de soi. Dans tous les cas et quel que soit le résultat la personne agressée aura nécessairement à gérer les blessures affectives qu’elle aura reçues, le stress post-traumatique que la mémoire amplifiera et un sentiment d’épuisement affectif.

A l’inverse celui qui se sert de l’humour comme d’une technique d’auto-défense en ressortira émotionnellement vainqueur même en étant physiquement perdant. Il échappera à l’humiliation volontaire comme à la surenchère en déplaçant le conflit sur un terrain où il se retrouvera en position de supériorité.

Cela lui permettra de ne pas sombrer dans l’épuisement, l’auto-dénigrement ou les souvenirs traumatisants. Même maltraité extérieurement il se sera protégé intérieurement et le siège de son intégrité morale et affective aura été préservé. S’empresser de rire de tout pour ne pas avoir à en pleurer, c’est la voie de la sagesse.

Le sens de l’humour, un art martial non-violent

C’est une forme de non-violence active qui ressemble à la philosophie de l’aïkido japonais ou du systema russe. C’est une forme de lâcher prise qui ne permet pas d’épargner systématiquement la douleur mais qui en réduit considérablement l’intensité et la portée.

On dit parfois de l’humour que c’est l’élégance du désespoir. L’expression est intéressante parce qu’elle suggère que même désespéré on peut conserver suffisamment d’estime de soi pour faire bonne figure et rester élégant moralement.

Cela suppose bien sûr de s’entendre sur le sens des mots et de bien distinguer le sens de l’humour de la moquerie et de la raillerie qui visent à blesser autrui. Le sens de l’humour consiste à regarder en face la tragédie du monde et de l’existence pour en souligner les aspects comiques, ridicules, absurdes ou insolites, pas à se moquer de sa belle-mère !

C’est une manière d’accueillir la douleur et de la raccompagner vers la sortie pour l’empêcher de s’installer. C’est une source intarissable d’espérance pour ceux qui souffrent – l’humour juif est né des persécutions – et une manière de substituer le plaisir à la douleur.

Quand l’humilité s’unit à l’amour ils engendrent l’humour.

Le sens de l’humour repose également sur l’humilité : il faut d’abord consentir à regarder la réalité telle qu’elle est et à se regarder soi-même tel que l’on est. Cette lucidité préalable suppose d’avoir le courage de regarder en face ses limites et ses faiblesses pour pouvoir en rire à son tour. Heureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes ils n’ont pas fini de s’amuser !

Il repose ensuite sur la vérité parce qu’il fait sauter toute prétention, toute boursouflure et tout mensonge. L’humour est toujours subversif parce qu’il révèle des vérités que l’on préfère cacher. Il démasque nos propres mensonges y compris ceux que nous cherchons à faire cautionner par Dieu.

Comme disait Voltaire, qui pourtant n’était pas un père de l’Eglise : « Si Dieu nous a faits à son image nous le lui avons bien rendu ». Son sens de l’humour est à la fois révélateur et prophétique puisqu’il anticipe Nietzsche qui déclarera au siècle suivant : « Dieu est mort (…) et c’est nous qui l’avons tué ! »

Le sens de l’humour repose enfin sur la charité parce qu’il repose sur la bienveillance envers autrui. C’est d’ailleurs ce qui le distingue de la moquerie ou de la raillerie qui sont dirigées contre autrui. La moquerie est naturelle au même titre que le péché originel, pas l’humour. Le sens de l’humour n’est jamais l’expression d’un mouvement d’humeur ou d’un trait d’esprit brillant mais éventuellement blessant.

Le Christ lui-même en fournit un bon exemple, au point que certains exégètes ont parlé d’ironie christique. Acculé par un groupe de pharisiens qui cherchent à le piéger en lui jetant dans les pieds une femme adultère et en lui demandant ce qu’il fallait en faire, le Christ ne relève pas le défi mais ne se dérobe pas non plus.

Il se contente de répliquer : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Puis, après leur départ honteux – l’évangile précise qu’ils partirent tous « en commençant par les plus âgés » – il enfonce le clou de l’ironie en demandant à la femme adultère sur un ton faussement étonné : « Eh bien, où sont donc passés tes accusateurs ? Personne ne t’a condamnée ? » (Jean 8, 7-10).

Le sens de l’humour n’est pas naturel, il est culturel

Rire de soi-même est un exercice de dépossession qui n’est pas naturel. Nous avons naturellement honte de nos faiblesses et notre tendance spontanée est de les dissimuler et de détourner l’attention sur celles d’autrui.

Le sens de l’humour est, à l’inverse, une disposition de l’esprit qui peut amener à exhiber ses propres faiblesses pour les subvertir par le rire. Cela suppose d’admettre sa propre vulnérabilité et d’accepter de reconnaître sa dépendance vis-à-vis des autres et vis-à-vis de l’Autre par excellence.

Le sens de l’humour n’est pas naturel mais culturel. Dans certaines cultures c’est même un art : l’humour anglais ou l’humour juif sont des acquis de civilisation et sans doute une des explications de leur capacité collective à se remettre en cause et à innover. Le sens de l’humour est culturel et c’est pour cette raison qu’il s’acquiert, s’éduque, se cultive et surtout se pratique.

Comme la vie spirituelle le sens de l’humour se nourrit, croît et se transmet parce que, comme la foi, il permet de croître en maturité, en humanité et en intelligence de la vie.

Le sens de l’humour agit comme le révélateur de vérités paradoxales

Le sens de l’humour est également un merveilleux révélateur de ces vérités paradoxales qui, précisément parce qu’elles sont paradoxales, sont négligées ou oubliées.

L’art du paradoxe c’est l’art de renverser les paradigmes, la capacité d’opérer des changements de perspectives. A l’image de Tristan Bernard sous l’Occupation. Arrêté un petit matin en tant que Juif pour être interné au camp de Drancy, il est emmené par les policiers/ Il n’a qu’un instant pour adresser un mort de réconfort à son épouse bouleversée. Il lui glisse alors à l’oreille : « Pourquoi pleurer ? Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Parce qu’il éclaire les angles morts et révèle le dessous des cartes, le sens de l’humour nous prémunit contre les fausses évidences et nous libère des apparences.

Il prédispose ceux qui le pratiquent à accueillir de la Bonne nouvelle qui est le renversement de paradigme par excellence puisqu’il porte sur notre condition humaine et notre destinée individuelle.

C’est aussi le baume que les chrétiens peuvent passer sur le cœur de ceux qui redoutent, fuient ou refusent un Dieu vengeur et courroucé qu’on leur a présenté à tort comme le leur.

CS Lewis apaise les angoisses existentielles de bien des lecteurs quand il écrit à propos du jugement dernier : « Au fond l’humanité se divise simplement en deux catégories de personnes : ceux qui disent à Dieu Que ta volonté soit faite et ceux auxquels Dieu dit Que ta volonté soit faite. Tous ceux qui vont en enfer font partie de cette dernière catégorie ».

C’est enfin pour les chrétiens un antidote contre la tentation du fanatisme. Une foi aiguillée par le sens de l’humour est une foi qui apporte du sens au lieu de transformer la foi en un catalogue de sens interdits. C’est l’antidote au fanatisme puisque comme disait André Frossard, « les fanatique sont ceux qui font la volonté de Dieu…que Dieu le veuille ou non ! »

Le sens de l’humour est l’outil pédagogique par excellence et donc la meilleure manière d’annoncer le Dieu de Jésus-Christ. Mais au-delà même de ses vertus pédagogiques le sens de l’humour est d’abord une manière d’être au monde.

Une manière d’être dans le monde – en l’acceptant tel qu’il est – sans être du monde, en refusant la logique de la surenchère dans la colère et la haine. C’est une manière de se réconcilier avec le monde et de l’aimer sans le cautionner ni le juger.

Le sens de l’humour devrait être la voie de sanctification privilégiée des chrétiens.

1 Le Divin Chesterton, de François Rivière aux éditions Rivage (ça ne s’invente pas !)

Critique du cléricalisme parce que fidèle à l’Eglise : le cas du père Zanotti-Sorkine

On peut classer les conservateurs en deux catégories : ceux qui souhaitent conserver ce qui en vaut la peine pour le transmettre aux nouvelles générations et ceux qui refusent par principe de remettre en cause ce qui existe. Le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine appartient à la première catégorie. C’est pourquoi le témoignage qu’il donne dans le livre-entretien qui lui est consacré (Homme et prêtre : tourments, lumières et confidences) risque de lui aliéner ceux qui appartiennent à la deuxième. La franchise désarmante avec laquelle il décrit les dysfonctionnements, les non-dits, les impasses, les échecs dans le domaine pastoral est en effet inhabituelle. A l’image de son parcours de vie, son témoignage désarçonne.

Né d’un père corse et d’une mère juive d’origine russe, ce jeune juif inscrit au catéchisme par un père catholique non-pratiquant a petit à petit découvert que l’amour qui imbibait son foyer avait pour source un Dieu qui est Amour. Première conclusion : si la croissance de la foi dans un cœur suppose la réflexion, la naissance de la foi suppose d’abord une expérience de Dieu. Puis au contact d’un prêtre il sentira progressivement que Dieu l’a « pris » pour devenir prêtre et en ressentira un bonheur profond. Deuxième conclusion : la médiation humaine est le grand moyen dont Dieu se sert pour attirer les âmes à Lui. C’est notamment par la liturgie, premier outil de catéchèse que sa foi s’affermira. Troisième conclusion : notre intuition sensible est la porte d’entrée de notre âme et la négliger sous prétexte d’exalter la raison revient à supprimer le chemin qui mène à Dieu.

Ensuite il approfondira sa vocation au contact de femmes et d’hommes de Dieu remarquables. Mais sa vocation de prêtre sera longtemps entravée par de nombreux hommes d’Eglise. Avant de trouver sa place, d’être ordonné prêtre et de ressusciter littéralement la paroisse marseillaise en perdition qu’on finit par lui confier, Michel-Marie Zanotti-Sorkine vérifiera par lui-même cette maxime : on souffre parfois pour l’Eglise mais on souffre très souvent par l’Eglise.

Blessé par les contre-témoignages, les reniements et les trahisons qu’il a constatés dans le clergé, il livre un témoignage extrêmement précieux parce que sans concession au politiquement correct et sans crispation identitaire. Parfois animé d’une sainte colère, il n’hésite pas à porter le fer dans la plaie et à mettre le doigt là où ça fait mal mais sans esprit de polémique et sans laisser sa sensibilité, pourtant très vive, lui dicter ses propos. Son témoignage et les conclusions qu’il tire de son expérience sont dénués de toute complaisance mais pas de toute charité. Ses critiques portent sur des dérives et non des personnes. Son objectif est d’annoncer le Christ et de supprimer tout ce qui dans nos cœurs et dans nos mœurs y fait obstacle.

Fautes et responsabilités du clergé : quelques exemples

La promotion systématique d’une pastorale volontairement désincarnée au nom de l’authenticité dont le résultat a été de faire fuir les hommes de chair et de sang et de ne garder que les cerveaux sur pattes, espèce peu fréquente dans l’humanité courante mais malheureusement surreprésentés dans le clergé.

Le manque de charité dans l’accueil des candidats au baptême. L’esprit de système de certains responsables pastoraux qui impose des parcours fléchés préétablis à des personnes qui auraient besoin que l’on s’adapte à eux, à leurs possibilités et à leurs disponibilités constitue un contre-témoignage d’une portée incalculable. D’abord parce que seul l’accueil au cas par cas permet de montrer à quelqu’un qu’on le considère comme une personne et pas comme un numéro. Ensuite parce que préférer se raccrocher à des schémas pastoraux plutôt que d’accueillir les gens tels qu’ils sont c’est le signe qu’on ne croit plus la Grâce capable d’agir. Car s’il n’y avait qu’à suivre un système établi l’Esprit Saint ne servirait plus à rien.

L’affaissement du désir missionnaire. Michel-Marie Zanotti-Sorkine l’affirme sereinement : l’expansion du règne de Dieu et le désir de faire de nombreux chrétiens n’est pas premier chez un certain nombre de responsables de l’Eglise. De là le conservatisme funeste et le dogmatisme que l’on rencontre en matière pastorale (plus souvent qu’en matière doctrinale) de certains responsables diocésains face à toute initiative nouvelle remettant en cause les pratiques déjà établies.

La cléricalisation des laïcs. Elle résulte de la sous-traitance de certaines tâches pastorales à des paroissiens les plus engagés et entraîne des conséquences déplorables. D’abord parce qu’en enrôlant des laïcs dans une équipe liturgique, un conseil pastoral ou dans la gestion des comptes paroissiaux on les détourne de leur devoir d’état – être présents à leur famille, à leurs amis et à leurs collègues de travail – et donc de leur vocation qui consiste à témoigner de leur foi là où le prêtre n’est pas accepté et là où il ne peut accéder. Ensuite parce qu’à force d’empiéter sur les prérogatives du prêtre on aboutit à des querelles de pouvoirs qui blessent la communion et la charité.

Le manque de charité fraternelle entre les prêtres : c’est parce que le fonctionnement des structures ecclésiales a été calqué sur le modèle de l’entreprise et non sur celui de la famille que l’on se retrouve avec des prêtres qui se comportent comme des PDG, des militants syndicalistes, des gestionnaires et des carriéristes. Ce manque de charité fraternelle est imputable au manque de vie commune des prêtres. Car la vie commune oblige à accorder de la considération à son voisin, à se mettre à sa place et à faire preuve de patience : elle oblige à l’amour ! On aboutit au paradoxe que la vie d’un apôtre exige parfois d’eux moins de sacrifices offerts par amour que celle d’un père ou d’une mère de famille qui, eux, mènent avec leurs enfants une vie communautaire et doivent sacrifier par amour une partie de leurs désirs et de leurs envies.

L’atrophie de la vie spirituelle des chrétiens que masque la démultiplication des instances réflexives, des groupes d’échanges et de communication. Elle est la seule responsable du peu de fruits et de vocations qu’on ne cesse de déplorer.

Des recommandations de bon sens

Dans les églises le primat doit être donné à la propreté, à la beauté et au silence, source de fécondité surnaturelle. Pour les personnes le primat doit être accordé à l’accueil, à l’écoute et à la bienveillance : tout jugement doit être banni. L’accueil doit être tel que nul ne puisse se plaindre de ne pas avoir rencontré la tendresse de Dieu.

L’organisation de la paroisse doit prendre pour modèle celui de la famille: infrastructure minimaliste voire inexistante, réunions rares et dans un contexte convivial – autour d’un verre ou d’une bonne table. Les relations entre les paroissiens et avec le prêtre doivent être simples et franches : pas de pharisaïsme, nous sommes tous des êtres en voie de conversion. Les échanges doivent baigner dans un climat de simplicité bienveillante et d’égalité entre les êtres.

Le catéchisme est une matière que l’on doit enseigner et que les enfants doivent apprendre. Mais il ne peut se transmettre positivement que dans un climat surnaturel dans lequel Dieu s’éprouve avant qu’Il ne se pense. La priorité est donc d’initier les enfants à la prière, à la messe et aux sacrements. Il faut aussi leur fournir des exemples vrais et crédibles, notamment en leur transmettant les témoignages que constitue la vie des saints racontée dans des dessinées de qualité comme la vie de Don Bosco par Jijé. Il faut aussi que ceux qui annoncent le mystère en vivent. C’est pourquoi des catéchistes qui ne pratiquent pas ne devraient pas être autorisés à faire le catéchisme. Seule la cohérence entre les paroles et les comportements peut être crédible.

L’alliance du trône et de l’autel, péché originel de l’épiscopat français 

En Angleterre Thomas More, et avant lui l’évêque Thomas Becket, ont refusé de compromettre l’annonce de l’Evangile en apportant la caution de l’Eglise à des hommes de ruse et de sang qui cachaient sous la bannière de Dieu leurs ambitions ou leurs folies personnelles.

Le martyre de saint Thomas More a marqué l’entrée de l’Eglise catholique d’Angleterre dans une longue période de persécution et de clandestinité, parfaitement conforme d’ailleurs à ce que le Christ avait prévu et prédit de son vivant : A cause de moi on vous jettera en prison, on vous traînera devant des rois et devant des gouverneurs (Luc 21, 12).

Contrepartie logique de cette situation évangélique : l’Eglise catholique a été préservée de toute compromission avec le pouvoir monarchique. Là-bas c’est l’Eglise anglicane qui a été décrédibilisée par l’alliance du trône et de l’autel. C’est même pour la cautionner qu’elle a été inventée.

En France c’est au contraire l’épiscopat catholique qui a toujours cautionné cette monstruosité théologique en acceptant de sacrer les rois à Reims. N’est-ce pas là l’origine de cette tradition de lâcheté épiscopale dont l’Eglise de France continue de déplorer les effets ?

Car il ne faut pas se voiler la face : la pusillanimité de nos évêques n’est pas nouvelle. Le légalisme et le gallicanisme sont des maux et des symptômes anciens dans l’histoire de l’Eglise de France.

En 1431 c’est une laïque, Jeanne d’Arc, qui meurt par la volonté de l’évêque Cauchon, parce qu’elle s’était dressée contre le pouvoir temporel anglais et bourguignon.

En 1791, l’épiscopat rallie majoritairement la Constitution civile du clergé. Le simple fait que son rédacteur, Charles-Maurice de Talleyrand, ait été un évêque qui n’avait pas la foi n’est-il pas suffisamment éloquent en soi ?

En 1905, l’épiscopat n’ose pas davantage se lever contre la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui constitue une rupture unilatérale du concordat de 1801 et impose l’approbation préalable du gouvernement pour la nomination des évêques.

En 1940, l’épiscopat ne dénonce pas le décret anti-juifs de Vichy, ni les déportations à l’exception notable de Mgr Salièges, archevêque de Toulouse.

En 1983, l’épiscopat ne réagit pas plus lors du projet de suppression de l’école libre à l’exception notable de Mgr Lustiger.

En 2013 la majorité silencieuse de la conférence des évêques de France prend ostensiblement ses distances vis-à-vis des manifestations organisées pour défendre la famille en 2013 contre le projet de loi présenté par le gouvernement.

Toujours dans le sens du vent, jamais à contre-courant, en décalage permanent avec les attentes et les besoins du peuple chrétien la plupart de nos évêques ont des réflexes de notables plutôt que de pasteurs. Pire : ils maltraitent les prêtres qui agissent en vrais pasteurs : quand on pense que le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine a été refusé à la Chapelle de la rue du Bac, officiellement parce que l’engouement que suscitait sa venue a « inquiété » en haut-lieu….

Conséquence logique de ce manque de pasteurs, le troupeau se disperse.

Dans le meilleur des cas les catholiques passent avec armes et bagages chez les chrétiens évangéliques qui, eux, n’ont pas renoncé à leur liberté intérieure, ne sont pas timorés, encouragent les fidèles à prendre la parole et à prendre des initiatives, notamment pour annoncer la Bonne nouvelle à nos frères musulmans.

Dans le pire des cas ils s’éloignent de l’Eglise et du Christ.

Bien sûr on pourra opposer quelques exemples d’évêques courageux. Bien sûr il y a encore Philippe Barbarin, Dominique Rey ou Jean-Pierre Cattenoz. Bien sûr il existe des poissons volants mais, objectivement, ce n’est pas la majorité de l’espèce !

Face au contraste qui apparaît entre les prêtres remarquables que j’ai la chance de connaître depuis de longues années et les évêques régulièrement nommés une question me taraude : l’épiscopat français regorge-t-il à ce point de véritables pasteurs qu’il soit obligé d’en recaler certains au moment de procéder à de nouvelles nominations ?

Au vu du comportement des évêques qu’il m’a été donné d’observer leur désignation me semble plutôt se faire sur la base d’autres critères : souplesse dorsale, régime alimentaire à base de couleuvres, aversion pour le risque, capacité à mettre de la distance sous prétexte de prendre de la hauteur, rigueur dans la gestion de sa carrière, peur du contact humain, esprit de corps et méfiance vis-à-vis du principe de subsidiarité.

La pusillanimité de l’épiscopat est à l’origine de sa démission mais nourrit également la culture du déni de réalité. Le meilleur exemple me semble son tropisme européiste et son unanimisme aveugle.

Par pur mimétisme avec les milieux dirigeants, nos évêques confondent – volontairement ? – le dogme on ne peut plus chrétien de l’universalité du salut qui découle directement de l’unicité du genre humain avec celui de l’ouverture systématique des frontières, conçue pour faciliter la circulation de la main-d’œuvre servile et généraliser l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le problème n’est-il pas que l’épiscopat a été pendant des siècles à la tête de l’un des trois ordres qui ont structuré la société française sous l’Ancien régime et que cela a laissé des traces très profondes de corporatisme que l’on pourrait résumer par le mot cléricalisme ?

Car au fond préférer un manque de charité à un désordre, préférer l’évitement plutôt que la rencontre ce sont des réflexes de notables ou de fonctionnaires et non de pasteurs. On ne peut pas être à la fois dans le monde et du monde. On ne peut pas à la fois être l’un des soutiens de l’ordre social et signe de contradiction aux yeux des hommes.

Dans un régime comme le nôtre cette recherche d’harmonie à tout prix avec le corps social signifie ne jamais s’aliéner l’opinion publique et les faiseurs d’opinion publique. En d’autres termes se ranger toujours du côté des puissants du moment.

Dans des régimes plus autoritaires cela signifie ne jamais affronter les détenteurs du pouvoir temporel, surtout si ces derniers se sont auto-proclamés défenseurs et gardiens de la foi. En France ça a donné le gallicanisme, en Angleterre ça a donné l’anglicanisme.

L’alliance du trône et de l’autel est le péché originel de l’épiscopat français.

Vivre et travailler au pays

Vivre et travailler au pays c’est l’aspiration de ceux qui veulent simplement vivre et vivre simplement. Vivre chez eux et parmi les leurs. La plupart de ceux qui y ont renoncé l’ont fait sous la contrainte : guerre, persécution, famine, contrainte économique. Vivre et travailler au pays, c’est le désir spontané de la plupart des hommes et ce quels que soient les continents. c’est quelque chose à prescrire plutôt qu’à proscrire.

A contrario l’immigration de masse n’est pas un phénomène spontané : c’est un phénomène organisé au bénéfice d’un petit nombre d’intérêts économiques. C’est un phénomène organisé mais par en vue du bien commun. C’est quelque chose à proscrire plutôt qu’à prescrire.

Historiquement l’immigration de masse a toujours servi les intérêts économiques de milieux d’affaires : le commerce transatlantique des esclaves a fait la fortune de villes comme Bordeaux ou Nantes et a enrichi les actionnaires des sociétés qui l’organisaient. Voltaire est sans doute le plus célèbre de ces actionnaires. Aujourd’hui l’immigration de masse sert à mettre en concurrence sur le marché du travail des autochtones précarisé et des prolétaires importés pour faire jouer les salaires à la baisse.

A ce petit jeu les autochtones précarisés sont toujours perdants car, contrairement à leurs concurrents, ils savent qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner à jouer au jeu du moins-disant. Mais surtout ils sont livrés à eux-mêmes contrairement aux prolétaires déracinés qui – tout déracinés qu’ils soient – sont néanmoins fortement encadrés.

Quand l’immigration de masse était régulière c’était les entreprises comme Renault ou Peugeot qui organisaient des tournées promotionnelles dans les pays du Maghreb fraîchement décolonisés. Ils y recrutaient des hommes jeunes, forts et sans qualification pour venir chez nous faire tourner les usines et grossir les bidonvilles de Nanterre, Noisy-le-Sec, Champigny ou, à Nice, celui de la Digue-des-Français. Aujourd’hui l’immigration de masse est irrégulière mais elle est toujours organisée et les prolétaires déracinés sont toujours bien encadrés.

D’abord par leurs propres compatriotes qui constituent des filières d’immigration clandestine et/ou des mafias. Ce sont eux qui littéralement créent les immigrés en déracinant leurs compatriotes. Ce sont également eux qui, les premiers, les exploitent et les esclavagisent : en les traitant comme de la marchandise pendant le trajet puis, une fois arrivés à destination, en les enrôlant dans la prostitution, les trafics et surtout le travail non-déclaré pour leur faire rembourser le coût de leur passage.

Ce sont ensuite les entreprises qui les embauchent en fermant les yeux sur leur statut et sur leurs conditions de vie pour les faire travailler au noir c’est-à-dire à moindre coût. C’est toujours ça de gagné ! Ces entreprises sont souvent les sous-traitantes des grands groupes du CAC 40, piliers du MEDEF, qui font les étonnés à chaque fois qu’ils « découvrent » que l’un de leur sous-traitant exploite des clandestins. Pourtant elles sont les premières à réclamer davantage d’immigration au nom d’une croissance qui ne crée plus d’emplois en France depuis qu’ils ont la possibilité de délocaliser leurs usines et de paradifiscaliser.

Parmi ceux qui encadrent et pérennisent l’immigration de masse figurent également les associations anti-racistes et les associations d’aides aux immigrés. Pour justifier leur existence et continuer de toucher les subventions publiques qui les font vivre, elles consacrent tout leur temps et leur énergie à rendre juridiquement inextricable, pratiquement impossible et symboliquement impensable l’expulsion des clandestins. Sans leur obstruction persévérante la réapparition de bidonvilles au cours des années 1990 n’aurait pas été possible.

Enfin, last but not least, toutes les femmes et les hommes politiques qui, par conviction ou par démission, ont ratifié ou appliqué les accords de Schengen qui interdisent désormais à l’Etat français de décider qui a le droit de venir s’établir sur son sol et qui doit s’en aller. La préférence accordée (tacitement) depuis quarante ans par les gouvernements successifs aux prolétaires déracinés est directement responsable de la marginalisation, dans leur propre pays, de ceux qu’on appelle désormais les « petits blancs » faute de pouvoir désigner autrement tous ceux dont les intérêts ne sont pas défendus par aucun lobby communautaire. Mais le mal ne s’arrête pas là.

Car l’application systématique du principe de préférence supranationale est également en grande partie responsable du déclin de tous ces pays africains que les gouvernements successifs ont toujours prétendu aider alors qu’ils siphonnaient leurs forces vivres sous le regard complaisant de leurs dirigeants. La complaisance de ces derniers est d’autant plus assurée qu’elle est tarifée. Les fonds versés au titre de la coopération et du développement finissent invariablement dans les caisses des dictateurs « amis de la France » et de leur clientèle.

Ce système où les pauvres des pays riches payent pour les riches des pays pauvres est en effet la garantie que le cercle vicieux de l’immigration de masse ne sera pas rompu. Car il s’agit bien d’un système vicieux ou, pour reprendre la terminologie de saint Jean-Paul II, d’une « structure de péché ». Comment en effet un pays pourrait espérer se développer quand chaque année il est privé de ses ressortissants les plus jeunes, les plus courageux et parfois les plus instruits qui vont tenter leur chance en France en croyant y trouver un eldorado qui n’existe que dans leurs rêves ?

L’immigration de masse est un système vicieux et vicié qui transforme des Africains en déracinés et qui est co-responsable du naufrage sans fin et sans fond de leurs pays d’origine. Elle transforme des Africains en immigrés, enprolétaires et parfois enesclaves puis les enrôle pour pousser au chômage des autochtones fragilisés mais encore considérés comme trop chers. Elle organise la concurrence, c’est-à-dire l’affrontement, des plus fragiles au bénéfice exclusif des quelques organisateurs de ces jeux du cirque contemporains. Elle alimente désormais une croissance qui ne crée plus d’emplois au service d’une économie où l’argent n’a plus besoin des gens.

L’immigration de masse c’est le visage que prend aujourd’hui l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est elle qui détourne les hommes de vivre et de travailler chez eux, pour eux, pour leurs proches, pour leurs descendants et pour le bien commun. L’arrêt de l’immigration de masse est une mesure de salut public pour les peuples européens comme pour les peuples africains.

L’anti-immigrationnisme est un humanisme. Aujourd’hui c’est même le seul.

Emprunter la voie romaine