Le temps d'y penser

Etre dans le vent, c’est l’ambition d’une feuille morte.

Astérix et Islamix, ou la laïcité en question

Par • 17 mar, 2011 • Catégorie: Réflexion faite

C’est bien connu : les Gaulois n’ont peur que d’une chose, c’est que le ciel ne leur tombe sur la tête.

Et si les vapeurs étranges qui proviennent du levant, au-delà de la cabane d’Energiatomix, peuvent parfois le leur faire oublier, leurs grands chefs se chargent bien de leur rappeler que le petit village de Républix court un grave danger, sans toutefois parvenir à se mettre d’accord sur sa véritable nature.

Une partie du village, représentée par Sarkozix, croit que la menace vient d’Islamix, un nouvel arrivé. Du côté de Martinobrix, on est plus prompt à accuser Eglisecatholix, dont les ancêtres ont jadis gouverné et qui est toujours suspect de vouloir reprendre le pouvoir…  Une fois encore, c’est Polémix qui les réconciliera, avec le secours de Penséunix.

***

La laïcité est donc à nouveau, depuis quelques semaines, au cœur du débat médiatique. Si, à droite, il s’agit, de manière à peine voilée, de stigmatiser les musulmans, facilement assimilés aux quelques centaines qui squattent la rue Mira chaque vendredi, la gauche, sous ses airs de ne pas y toucher, ne rechigne pas non plus à aborder cette thématique, qui permet de souder les rangs à peu de frais autour du sécularisme.

 

Dieu et César

A peu de frais, dis-je, car il y a belle lurette que sous nos latitudes personne n’envisage sérieusement d’instaurer un gouvernement religieux. Aucun leader religieux pour contester la légitimité des politiques. Mais lutter contre des moulins à vents est la manière la plus sûre d’emporter la victoire. Et avec 4,5% de cathos messalisants, et 2% de musulmans pratiquants, la France qui prie est un moulin de choix.

A contrario, l’histoire des derniers siècles regorge d’exemples d’abus de pouvoir de l’Etat contre les Églises : la Révolution vit une « déesse Raison » portée en procession dans Notre-Dame ; à plusieurs reprises, l’enseignement confessionnel fut interdit en France, les établissements spoliés et les congrégations dissoutes.

« Dieu ne se comporte pas comme César, et il faut que César ne prétende pas se comporter comme Dieu, sinon il devient un tyran et une idole » disait Jean-Marie Lustiger. De nos jours, le risque principal est celui de l’État-idole : un consensus quasi-général existe pour un État très présent, qui intervient notamment dans les domaines de l’éducation, qui pèse dans les choix éthiques et porte (même implicitement) des options morales.

Le vocabulaire ne trompe pas : on parle d’État-providence. Si les juristes proclamaient hier « A chacun sa famille, à chacun son droit » (Jean Carbonnier), l’État s’introduit aujourd’hui de plus en plus dans le fonctionnement des familles. Les ‘bonheurs officiels’ ne sont pas loin !

L’école républicaine ne dispense pas que du savoir, mais également des modes de pensée, des façons d’être. La question religieuse y est traitée avec mépris. L’école l’a rejetée au nom de la lutte contre l’obscurantisme, prétendant favoriser la liberté de conscience en risquant toujours plus la pensée unique. Pendant ce temps-là, nos politiques consultent des astrologues.

Cette volonté d’omniprésence de l’État implique qu’une partie non-négligeable de la richesse nationale lui soit consacrée. La question-même du financement des lieux de cultes (que ce soit la construction des mosquées ou l’entretien – je n’ose parler de rénovation ! – des églises) en est la conséquence directe. De même, des économistes, et pas des moins fameux, ont soutenus l’idée du chèque-éducation, permettant à chacun de choisir le mode d’éducation de ses enfants.

 

La foi, affaire privée ?

On se flatte souvent en France d’avoir inventé la laïcité. C’est oublier qu’elle est au centre de la constitution américaine depuis sa fondation, avant-même notre république. Mais cette laïcité est très différente de la nôtre, car issue du libéralisme de John Locke. Dieu n’y est pas mis au placard ; à l’inverse, il s’agit de prémunir l’individu de possibles abus de l’État dans ses opinions religieuses : ainsi Jefferson disait : « J’ai toujours considéré [que la foi était] une affaire entre l’homme et son créateur, dans laquelle personne d’autre, et surtout pas le public, n’avait le droit d’intervenir ».

Chez nous, la foi doit être ‘privée’. Mais cela signifie t-il qu’elle doit se cantonner à l’intime ? Ou qu’elle est privée, comme une entreprise privée, qui peut intervenir dans le débat public tant qu’elle ne cherche pas à l’étouffer.

Peu de politiques citent leurs convictions religieuses dans les sources de leurs opinions politiques. La laïcité – bien comprise – ne signifie pourtant pas qu’ils laissent leurs convictions à l’entrée de l’hémicycle. Le demander reviendrait à imposer la sécularisation sous couvert de laïcité. Elle exige, en revanche, qu’ils s’interdisent les arguments d’autorité, du type « c’est la volonté de Dieu » (dans l’état laïc, nul ne peut se prétendre prophète).

 

La religion dans l’espace public

L’irruption de ce genre d’argument et d’une forme de catholicisme politique1 offre un épouvantail aux partisans de la laïcité-sécularisation. Ce faisant, elles rendent inaudible la voix des catholiques dans le débat public.

Pourtant, nombre d’entre eux, y compris dans la hiérarchie2, jouent le jeu d’un débat à hauteur d’homme, qui laisse la place au questionnement et aux opinions opposées, et fait appel à la conscience de chacun sans prétendre trancher pour lui.

En définitive, la laïcité n’est pas que question de processions3 et pose de vraies questions, avec des options divergentes. Je crois qu’elle mérite débat4 et ne doute d’ailleurs pas que ceux qui auront eu la patience de lire jusqu’ici voudront me porter la contradiction.

  1. Qui n’a souvent de catholicisme que le nom, et n’est bien souvent que la réaction mâtinée de royalisme (le fait – objectif – que 1789 ait été tournée contre le catholicisme ne signifie pas qu’il faille revenir dessus. La laïcité n’est pas l’unique responsable du déclin de l’Eglise en France).[]
  2. Je pense par exemple à Mgr Pierre d’Ornellas, qui réagit ici à l’annonce du premier bébé-médicament français.[]
  3. n’en déplaise à Mgr Santier.[]
  4. Ce qui m’oppose à la CEF, dont je respecte malgré tout l’opinion, qu’expliquent des craintes de récupérations électorales, d’amalgames ou de stigmatisation.[]

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7 Réponses »

  1. Excellent billet ! Bravo, je suis fan. Rien à redire.

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  2. Quel billet magnifique ! Je le trouve drôle, intelligent et inspirant… même pour nous ici au Québec qui sommes aux prises avec des questions semblables, bien que différentes, car les défenseurs d’une laïcité « blindée » se montrent plutôt hostiles aux symboles et à l’expression de la foi catholique. Je trouve que la distinction entre intime et « entreprise » peut éclairer le débat sur la dimension privée de la foi. Merci encore.

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  3. Très bon papier.
    A ce sujet, à lire la lettre de Mgr Luc Ravel ,évêque aux Armées, « In intensa profusione cogitationum » »( sur les rapports entre les religions au sein d’un État de droit) qui fait prendre un peu de hauteur…

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  4. Jocelyn, cette tension est-elle la même dans le Canada anglophone ?

    Et vous, quelle est votre conception de la laïcité ?

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  5. @Incarnare – Pour le Canada anglophone, de notre côté ce n’est pas si sûr, mais tout paraît différent. Il existe une plus grande tolérance à ce qu’un personnage public manifeste une attitude ou des paroles issues du paysage religieux auquel il se rattache. Notre constitution, notre hymne national, nos tribunaux continuent de faire appel aux signes religieux et cela ne semble pas trop embêter nos Canadians. Au Québec, la question est plus incisive. Les tenants d’une laïcité dure comme ceux d’une laïcité ouverte n’hésitent pas à parler de la « croisade » de l’autre camp (d’où vient donc ce mot, tiens ? ). Personnellement, j’ai tenté de m’impliquer dans le débat en publiant un billet sur une situation locale, dans mon propre patelin, qui, à mon avis, comporte une dimension qui est quasi-universelle ! (http://wp.me/p13VAY-5X). Je me permets également d’indiquer quelques liens qui vont davantage dans la ligne de mon opinion :
    - http://www.cyberpresse.ca/le-quotidien/201103/01/01-4375089-une-laicite-mal-comprise.php
    - http://www.cyberpresse.ca/chroniqueurs/stephane-laporte/201102/19/01-4372027-le-crucifix.php
    - http://blogjacquesbrassard.blogspot.com/2011/02/defense-de-prier.html

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  6. Très très bon article Incarnare, merci !

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