Le temps d'y penser

Etre dans le vent, c’est l’ambition d’une feuille morte.

La Star Liturgy

Par • 2 déc, 2011 • Catégorie: Réflexion faite

Mes petits amis,

Ne voyez pas en moi un réactionnaire aigri, un nostalgique des anciens temps, un pisse-froid qui réclame un ballet impeccablement calé et au point chaque dimanche. Serait-ce le cas que de toute façon je n’en aurais cure.

Je sais bien que faute de grives, on mange des merles, mais tout de même. La liturgie morfle. Chaque semaine, ce n’est pas seulement Bach qu’on assassine. Ni Krebs ou Buxtehude… Non, l’accumulation sédimentaire de tout un tas de petits egos personnels souhaitant souvent se faire plaisir provoque des grésillements rendant inaudibles cette communi(cati)on avec Dieu que la messe est censée nous offrir.

J’ai pleinement conscience que les paroisses ont déjà bien du mal à dégotter un organiste, ne serait-ce qu’un môme capable d’aligner les quatre accords nécessaires (la mineur, ré mineur, sol, do) à l’accompagnement sans risque et sans douleur de la plupart des chants liturgiques. Le plus souvent, c’est déjà une grâce d’avoir un guitariste (enfin une guitare et son propriétaire) sous la main.

Non, plus que l’instrumentiste, mes récriminations se portent sur le choix des chants. Il est très louable de la part des jeunes (et des faux jeunes) de vouloir « dynamiser tout ça ». C’est souvent de façon très bien intentionnée qu’on importe des chants bien enlevés pour réveiller une assistance devenue plus sel que poivre. Le petit combat éternel des anciens et des modernes, des ringards et de l’avenir de la chrétienté, à chacun son dimanche et on verra bien quelle messe est la plus belle, la plus festive, la plus fréquentée !

Sauf que cela pose quelques problèmes pratiques. Les chants sont devenus trop complexes. C’est là leur paradoxe. Ces rythmes pop, bourrés de contretemps, de mesures tronquées, de triolets et j’en passe, sont inchantables à plus de vingt. Immanquablement le résultat est le même que les chansons de copains aux mariages (vous savez, les pastiches approximatifs et lourdingues des chansons de Goldman qu’on a tous écrits à l’arrache au cocktail), c’est incompréhensible et raté.

A cela plusieurs raisons.

La physique, d’abord. Avez-vous déjà fait le calcul de la distance séparant l’animateur de l’organiste ? A une vitesse de 300 m/s, le son peut mettre une quart ou une demi-seconde à faire son chemin. Inutile de dire que l’organiste ne peut matériellement se fier à ce qu’il entend pour ajuster le tempo. Et au cas où il devrait s’adapter, c’est l’animateur et la chorale qui, en retour, seraient dans les choux.

Puis l’assistance. Une foule ne peut chanter correctement un rythme complexe. C’est un fait. Ce n’est même pas une question d’âge. Alors autant choisir un bon vieux 4/4 des familles.

Ensuite l’animateur. Celui-ci a rarement conscience que son rôle premier n’est pas de chanter, encore moins d’entonner une seconde voix, mais de battre la semoule. De donner le rythme. Problème : l’animateur moyen est doté d’un sens rythmique approximatif. Il redémarre souvent une mesure selon son bon vouloir, tronquant ou allongeant la précédente d’un soupir descendu du Ciel, et l’organiste suit comme il peut. Et si, en plus, il tente d’emmener l’assistance sur un chant aux rythmiques tordues et aux contretemps gospello-pop, on est foutu.

Pour finir, l’instrumentiste. Si l’organiste, quelque soit son niveau, aura toutes les peines du monde à reproduire efficacement le rythme enlevé d’un chant des JMJ, le guitariste pourrait, lui, être mieux loti. Après tout, ces chants ont été écrits pour lui ! Sauf que, bien souvent, c’est un instrumentiste moyen. Arpèges moyennes, accords plaqués au petit bonheur la chance, cacophonie. La guitare, c’est comme l’anglais : on peut rapidement faire illusion, mais ça ne dure pas longtemps.

Vous voyez où je veux en venir. Si l’Eglise rappelle que l’orgue est l’instrument liturgique privilégié et que, partant, il n’est pas idiot de choisir prioritairement des chants jouables sur cet instrument (surtout pour les paroisses qui ont la chance de disposer d’un bel instrument et d’un maître compétent), ce n’est peut-être pas une lubie vaticane. C’est peut-être, aussi, pour la beauté et la sérénité des liturgies. Histoire de ne pas être dérangé, distrait, et de pouvoir vivre pleinement notre rendez-vous avec le Seigneur.

Les meilleures volontés sont souvent au rendez-vous. Sauf que, parfois, un peu de professionnalisme – et d’humilité – ne font pas de mal.

On demande bien à l’assistance d’aller communier en ordre. On forme bien les choristes pour savoir ce qu’ils ont à faire en temps et en heure. Ca n’a rien d’un élan militaro-réac. C’est juste histoire de ne pas être détourné du principal par des petits couacs pourtant évitables.

Related Posts with Thumbnails
Marqué comme: ,

avait tout pour devenir un authentique réactionnaire : il n’aime pas beaucoup son époque, craint les dictatures modernes, celles de l’argent, du peuple, de l’opinion et du progrès. Seulement Henry le Barde est catholique. Il pense donc qu’il est de son devoir de chrétien de contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, libérateur et respectueux de la création du 6e jour : l’homme. Il regrette que le beau mot de libéralisme soit cantonné par ses thuriféraires comme par ses contempteurs aux baisses d’impôt, à la course éternelle au profit sans limite et à une construction européenne privée de ses racines. Il préfère, avec (et surtout après) Bernanos, s’interroger : « La liberté, pour quoi faire ? »
Email à cet auteur | Tous les Articles par

13 Réponses »

  1. J’aime bien !
    Je rajouterai bien une petite chose : n’oubliez pas les silences…

  2. Alors là, 100% d’accord et j’en rajoute une couche.
    Pour palier aux couacs, une chorale bien entraînée c’est génial.
    Mais si elle est trop « brillante », la paroissienne moyenne que je suis ne chante plus et se sent assez frustrée.
    Donc professionnalisme oui mais pas sans humilité.

  3. C’est dingue comme je me fais couper l’herbe sous les pieds ! Je garde quand même le post en préparation pour un avenir proche.
    Sur le fond, il y a une élévation naturelle de la musique, quelque chose entre la paix de l’âme et un résonnance intérieure, un appel qui nous sort du temps. Au final, pour moi, grégorien, byzantin -Gouzes- et lenteur posée qui sent bon l’éternité. Sans oublier la jouissance des yeux et des sens (encens, bois chaud, …). Sans parler de la lumière… Une vieille note là http://luc1249.wordpress.com/2011/09/08/paradoxe-2/.
    Cela dit, de tout temps on a eu des cantiques pompiero-lourdingues même avec des paroles carrées dans la ligne du parti. Sans attendre les ratés modernes même chez l’Emmanuel, expérience faite récemment en rite extraordinaire sur un vieux cantique « Nous Voulons Dieu » : musique de soudards).
    Quant à l’animateur, pris éthymologiquement, ce sont rarement des inssufleurs d’âme, tout juste de bons brasseurs/ses d’air. Je ne le crois pas du tout nécessaire, la vedette c’est le Christ, le prêtre pas le technicien de service. Dans plein de pays, une bonne chorale de 4/5 rombiers minimum suffisent.

    Enfin, le tout reste très culturel. J’ai des souvenirs émouvants de messes africaines swahili en vallée du Rift 3 heures durant, syncopissimées par les tam-tams et les chorales puissantes, rite zaïrois, danses et exubérance…

  4. Il y a aussi des problèmes d’adaptation. Les chants pop-louange ne sont pas souvent transposables en paroisse. Je pense à un groupe de jeunes et leur animateur revenant du Frat cet été se lançant dans « Nous élevons les mains vers toi… » et un ou deux autres. La charité chrétienne m’interdit de parler du résultat. J’aime bien le grégorien mais c’est assez dur en dehors de deux ou trois messes classiques. On pourrait faire le tour des styles longtemps comme ça.
    En réalité, la grande liberté liturgique se paye nécessairement par une dose de n’importe quoi. Je pense que nous revenons largement, notamment grâce à l’Emmanuel, à de vrais chants liturgiques, chantables et répondant à leur destination. Ensuite, il faut effectivement du personnel et c’est là que le bât blesse.
    Globalement, je suis un peu dur sur le sujet tout en étant authentiquement incompétent. Il reste qu’à la réflexion, j’ai l’impression que les choses s’arrangent lentement.

  5. Je suis globalement d’accord avec toi. Mais voilà, ma pire messe – musicalement parlant, s’entend – fut une messe grégorienne. Donc je vote blanc :)

    Ensuite, je me fiche du rythme, tant qu’il est constant sur la durée du chant. Mais force est de constater qu’un meneur qui démarre lentement sera tenté de manger les silences. Encore plus s’il est stressé.

  6. Bravo Henry. Billet simple, direct, compétent, pédagogique pour dire ce qu’il est nécessaire de dire à un moment donné.
    Nous, dans notre collégiale, nous avons un organiste, un bon, et un très bel instrument. Il y a des problèmes d’écriture de la Prière Universelle.

    Il me semble que vous avez une solide formation musicale. Alors, Henry permettez-moi de vous mettre à contribution: je ne comprends pas comment on chante le psaume après la première lecture. Tout le monde donne l’impression de savoir mais personne ne sait rien. Comment chanter les psaumes ? Il y a des règles dans la psalmodie. Mais tout le monde avoue son ignorance.

    Un billet sur la musique c’est très bien. Voir le blog de Thomas More su lequel NM a mis une cantate de BACH. Merci beaucoup et excellent dimanche. Hélios

  7. Tout le monde connait le « chanter c’est prier deux fois ». J’ai retrouvé ce matin un passage de Benoît XVI dans Chercher Dieu qui rapporte les propos très sévères de Bernard de Clairvaux qui « qualifie la cacophonie d’un chant mal exécuté comme une chute dans la regio dissimilitudinis, dans la région de dissemblance » !
    @Incarnare : le grégorien est difficile et a besoin sinon d’une chorale au moins d’un petit choeur qui soutienne l’assemblée. La constitution d’un petit choeur peut être une alternative à la chorale qui paralyse l’assemblée comme le remarque Jonastree.

  8. D’accord à 100% avec ce très bon post : merci infiniment !!!

    Si je puis rajouter mon grain de sel, je pense qu’il faut un savant équilibre entre une animation pro (chef de choeur, choeur et instrumentiste(s)), parce que seuls les pros savent vraiment bien chanter, et des chants abordables par tous !!
    > pourquoi pas une bonne vieille Messe tridentine ??

    Le problème de ce qui est mal chanté est la déformation musicale, notamment de l’ouïe, que cela entraîne chez les gens. Mais là, je suis conscient que j’élargis un peu le débat… J’aurais peut-être pas dû épouser une musicienne ! :-) ))

  9. @amblonyx
    Sûr. Pas toujours facile dans les paroisses dites familiales ;)

    @jonastree
    Oui. Certaines pièces d’inspiration classique peuvent être aussi déroutantes que le trop moderne pour la foule… D’où la nécessité, effectivement, d’une certaine modestie…

    @jeanduma
    « Enfin, le tout reste très culturel. » C’est certain ! Je me suis cantonné à nos paroisses européennes. Il est évident que d’autres cultures sous d’autres latitudes auront des façons de prier bien à elles, tout aussi belles.

    @incarnare
    En fait, je ne refaisais pas le combat des anciens et des modernes. Certaines tentatives rétro sont de lamentables échecs. Ou certaines messes sont tellement belles qu’on dirait des concerts baroques… où la paroissien n’est plus qu’un auditeur passif.
    Je militais surtout pour les mélodies simples, belles, sans chromatismes et triolets excessifs.

    @hélios
    Je vais vous décevoir : mon niveau musical ne dépasse pas celui de l’honnête homme. Qui plus est, après un peu de classique dans ma jeunesse, j’ai bifurqué vers la guitare électrique ;)
    Donc je ne pourrais éclairer votre lanterne…
    Pour tout dire, mon billet se voulait surtout celui d’un paroissien plutôt mélomane essayant de faire preuve de bon sens et d’observation – et pas celui d’un musicien aguerri frustré par sa paroisse !

    @JTM
    J’ai assisté récemment au mariage d’une amie qui baigne dans la musique. Je craignais un peu le concert classique. Et en fin de compte, ce fut un équilibre parfait entre pièces classiques de haut niveau et chants accessibles (mais superbement appuyés par les professionnels). J’ai conscience que toutes les paroisses ne peuvent pas viser ça… Surtout celles qui n’ont même plus de prêtre. Mon billet soulève des problèmes de riche, j’en ai conscience.

  10. @Henry Le Barde : mon mariage fut ainsi : 2 amis musiciens de la mariée, 5 ou 6 amis qui sans être des professionnels connaissent les bases du grégorien, et tout le monde est content !!

    Ce n’est pas qu’une question de richesse ! A mon sens, c’est aussi et surtout une question de volonté ! On peut toujours trouver des amateurs pas trop mauvais et des musiciens qui acceptent de jouer à l’oeil, ou qui se font payer pour cela ! Les tradis et les intégristes, il faut leur rendre ça, payent (et très bien!!) les musiciens qui viennent jouer dans leurs églises…

    Ou veut-on mettre l’argent, là est la question… Mais gare aussi, et on en revient à votre post, à l’égo des musiciens, surtout les amateurs, qui font main basse sur la chorale d’une paroisse, cela peut être éprouvant ! Ils chantent mal en étant persuadés du contraire et de leur importance et ça cause des ravages…..

  11. excellent, tout est écrit !
    il manque plus que le chant, cet autre martyre de la liturgie DM que l’on nous sert avec des paroles niaises (j’assume …)… !!!!
    je n’ai plus entendu une chorale chantant juste depuis … 7 ans ?
    je rejoins le Barde; il y a des amateurs qui le feraient, si quelqu’un leur disait « jamais eu l’idée de venir jouer dans une messe ? » à condition que cela se tienne, parce que le faux archi faux, la liturgie approximative… même les musiciens post 68 ca les horripile…

  12. [...] rebondir sur un excellent post, j’avoue une recette crapuleuse, basée sur une plus [...]

  13. @ Hélios (6) a écrit:
    « je ne comprends pas comment on chante le psaume après la première lecture. Tout le monde donne l’impression de savoir mais personne ne sait rien. Comment chanter les psaumes ? Il y a des règles dans la psalmodie. Mais tout le monde avoue son ignorance ».

    Ce n’est pourtant pas compliqué: les Psaumes sont des chants hébraïques basés sur le rythme binaire en versets, conservé dans la psalmodie latine grégorienne: il suffit de chanter pareil en français, en chantant par verset (et non par strophe avec refrain, comme on le fait trop souvent aujourd’hui). En plus, c’est très facile à mémoriser par une foule. Il y a de bons exemples dans la liturgie de l’Abbaye (solesmienne) de Keur-Moussa (Sénégal), et ailleurs.

    Un autre mode de chant facile à mémoriser et qui porte au recueillement, c’est Taizé!

Laisser un Commentaire