Le temps d'y penser

Etre dans le vent, c’est l’ambition d’une feuille morte.

L’épuration du religieux n’est pas neutre

Par • 18 jan, 2012 • Catégorie: Réflexion faite

Récemment, une proposition de loi1 sur la laïcité concernant les métiers de la petite enfance a été présentée au Sénat. Bien que non soumise au vote (officiellement faute de temps) et donc non votée, elle me semble symptomatique d’une vision de la laïcité et mérite que l’on y revienne.

Certains élus semblent toujours aussi mal à l’aise avec l’expression publique de la religion. Je me souviens à ce sujet des débats au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy autour du concept controversé de « laïcité positive ». Nombreux étaient ceux qui désapprouvaient l’idée même d’ajouter un adjectif à « laïcité », comme si tout ajout en dénaturerait le sens. Sur le fond, je ne suis pas totalement en désaccord, mais en réalité, il faut bien reconnaître que deux visions très différentes de la laïcité s’affrontent2. Les débats ne sont évidemment pas binaires (il existe une multitude de visions de la laïcité), mais je crois que ces visions s’opposent déjà par le sens, la définition que l’on donne à la laïcité. Et, au niveau des définitions, j’en vois deux qui sont fondamentalement différentes.

En effet, la laïcité peut être vue comme une séparation du temporel et de l’intemporel (du politique et du religieux, des églises et de l’état) ou comme une séparation de la sphère publique et de la sphère privée (la sphère privée étant, selon les partisans de cette définition, le lieu légitime d’exprimer sa foi, contrairement à la sphère publique)3.

Vouloir une séparation stricte entre la sphère publique et la sphère privée en matière religieuse est une atteinte grave à la liberté religieuse. Pourquoi serait-il possible d’exprimer ses avis, opinions diverses, options politiques comme bon nous semblerait, mais pas de faire référence à sa foi ? Pourquoi l’éclairage et l’influence politiques des milieux associatifs, des grands courants de pensées non religieux seraient légitimes, mais pas ceux des grandes religions ?

Nous n’en sommes bien sûr pas (encore) à nous poser les questions ainsi aujourd’hui et heureusement. Pourtant, nous avons commencé à prendre ce chemin, comme nous pouvons l’observer à l’école où les signes religieux ostensibles sont interdits. Je ne suis pas spécialement choqué sur le fond. Demander une neutralité aux élèves, qui ne sont pas là pour exprimer des idées/convictions/fois, mais pour apprendre, me semble tout à fait défendable. Mais pourquoi cette neutralité serait seulement religieuse ?  Pourquoi, par exemple, est-il possible de porter les symboles d’une idéologie totalitaire (je pense au communisme, le nazisme étant nettement moins bien vu), mais pas de faire une simple référence à sa foi ?

En refusant de se placer sur la question de la neutralité, mais sur celui de la laïcité, le législateur a commis une erreur grave, laissant entendre que la religion est moins acceptable (ou plus dangereuse ? plus pernicieuse ? moins rationnelle ?) qu’une philosophie ou idéologie non religieuse.

La neutralité uniquement religieuse est vexante. Elle sous-entend que la foi est un sujet impossible à partager, source intarissable de conflits. Mais qui peut croire qu’en empêchant les personnes d’exprimer ce qui fait le fondement de leur vie, nous mettrons fin à la violence et que l’on permettra d’avancer dans le « vivre ensemble » ? Le signe religieux n’est pas une agression envers les autres (en tout cas, pas forcément). Il s’agit pour beaucoup d’un signe de témoignage au monde, de dire « avec moi, parler de Dieu, du spirituel, c’est possible. » Cela peut être un pas vers l’autre, vers le dialogue avec celui qui est différent, celui qui se pose des questions.

Je reviens (enfin) au texte présenté au Sénat. Ce texte reprend la défense d’une neutralité (comme si l’absence de religion était un choix neutre, soit dit en passant), mais vue uniquement sous un angle religieux.
Il imposait aux salariés des crèches, comme à la structure elle-même, de « s’abstenir de toute manifestation ostensible d’appartenance religieuse (tenues, représentations, symboles, discours, prières…) »4. Mais dans un désir d’égalité entre les enfants gardés en crèche et ceux par des assistants maternels, il est demandé ce même devoir de « neutralité » à ces derniers (sauf mention contraire dans le contrat de travail).

Le rapporteur de la proposition de loi précise :
« Autrement dit, dans le silence du contrat liant le particulier employeur à l’assistant maternel, ce dernier devrait s’abstenir de toute manifestation d’appartenance religieuse dans le cadre de son activité de garde d’enfants.
Par manifestation d’une appartenance religieuse, il faut entendre toute adhésion à un culte susceptible d’avoir une influence sur l’enfant, par exemple des discours, des prières, des tenues… »

Des élus proposaient ainsi de refuser (sauf mention contraire) aux assistants maternels d’avoir des signes religieux chez eux ! Mais ce qui me frappe surtout dans ce texte, c’est la multitude de conflits ridicules qui peuvent découler d’un texte aussi vague : Comment faut-il considérer une chanson religieuse ? Deviendra-t-il impossible de laisser des chants de Noël (connotés) à un enfant sous prétexte de neutralité ? Sera-t-il possible de raconter une histoire tirée de la Bible ou faudra-t-il seulement se restreindre aux contes, légendes, voire récits mythologiques ? N’est-ce pas empêcher ces enfants d’accéder à une culture partagée, que certains parents non croyants n’hésitent pas à proposer à leurs enfants ? Faudra-t-il enlever les crucifix, icônes qui pourraient se trouver dans le salon ? Et que penser des crèches de Noël ?

Il existe peut être des cas où l’excès de tel ou tel assistant maternel a pu heurter les parents, mais est-ce vraiment spécifique à la religion ? Je crois que nos élus dépassent largement le cadre de leurs compétences en voulant ainsi légiférer sur tout. Laissons aux parents et aux assistants maternels le soin de trouver un juste milieu entre le prosélytisme et l’épuration du religieux, qui fait partie de nos vies !

Vivre ensemble, nous sommes nombreux à le vouloir. Mais pour cela, il faudrait aussi que chacun soit accepté tel qu’il est. Nous ne parlons pas ici de quelques radicaux médiatisés5, mais de la majorité des croyants, des personnes de bon sens, qui vivent simplement leur foi dans ce monde.

Je souhaite ainsi retourner la question aux élus qui proposent ou défendent ce type de loi : est-ce que vous, vous êtes vraiment prêts au vivre ensemble ?

Crédit photo : Zakwitnij!pl Ejdzej & Iric

  1. L’intitulé exact « Proposition de loi visant à étendre l’obligation de neutralité aux structures privées en charge de la petite enfance et à assurer le respect du principe de laïcité » parle de neutralité, terme qui me semble inadapté. Le texte présenté au sénat est disponible ici.[]
  2. Je simplifie volontairement la réalité pour ne pas alourdir cet article.  Jocelyn Girard a réalisé sur son blog un découpage plus précis de différentes visions de la laïcité. Je vous invite à lire son billet à ce sujet pour aller plus loin.[]
  3. On trouve par exemple cette définition sur le site europe-et-laicite.org :
    « La laïcité de la vie sociale réclame que tout ce qui touche au religieux soit du domaine privé (et donc individuel et facultatif), et que tout ce qui concerne la vie publique, civique et politique soit préservé des influences religieuses et communautaires. » Source : Laïcité : définition et historique, Europe et laïcité, 1 janvier 2007[]
  4. Cet extrait est tiré du texte du rapporteur de la proposition de loi en question.
    Lire l’intégralité du texte[]
  5. Quelques cas particuliers ne doivent pas faire perdre de vue que, souvent, un peu de bon sens suffit.[]
Related Posts with Thumbnails
Marqué comme: ,

s'est intéressé tôt à la politique. Après une passion de bien courte durée, il a conservé son amour de la politique pour sa recherche du bien commun, mais reste un peu désabusé par une politique trop partisane. Il souhaite contribuer au débat, mais préfère se demander ce que lui peut faire plutôt qu'attendre un hypothétique "grand soir" venant d'une hypothétique personnalité politique providentielle. Il cherche à penser le monde d'aujourd'hui, avec ses particularités, essayant de se défaire de ses a priori, mais sans avoir la prétention de croire qu'il peut partir de rien. Pour cela, il s'appuie sur la solide tradition de l'Eglise, ce qui ne l'empêche pas de rechercher le dialogue avec tous, non seulement pour convaincre, mais aussi (et surtout ?) pour se laisser convaincre.
Email à cet auteur | Tous les Articles par

11 Réponses »

  1. Le texte a finalement été voté au sénat, hier soir, ce qui me semble d’autant plus inquiétant.

    Pour plus d’informations, je vous renvoie à cet article de Libération : http://www.liberation.fr/societe/01012384168-le-senat-adopte-une-proposition-de-loi-controversee-sur-la-laicite

  2. Comme vous le dîtes, la « neutralité religieuse » est une idéologie. L’homme a toujours été « religieux ». Et ce ne sont pas les religions « séculières » qui manquent! Ce déni de la réalité est porté par le libéralisme culturel qui ne reconnaît plus aucune instance transcendante, exceptés la Concurrence et la Marché. On en vérifie les effets à l’addiction de la jeunesse à la consommation – et à l’occasion à la drogue, elle qui permet de trouver un « ailleurs » facile et à portée de main, puisqu’il n’y a plus d’Autre divin. Où les nouvelles générations iront-elles d’ailleurs chercher l’objet de leurs désirs, sinon dans ce que l’économie leur désignera comme le dernier substitut symbolique à ce que leur manque réclame obcurément? On a voulu construire un individu « autonome », libre de tout attachement religieux, et on se retrouve avec des zombies menés par le bout du nez par les prescripteurs de la sous-culture des mass-médias. Etonnante réversibilité!

  3. « Il (ce texte) imposait aux salariés des crèches, comme à la structure elle-même, de « s’abstenir de toute manifestation ostensible d’appartenance religieuse (tenues, représentations, symboles, discours, prières…) »

    Évidemment, vous savez très bien qui (et quoi) est visé par ce texte de loi. Je ne permettrais pas que mes enfants soient élevés par des femmes qui portent le foulard islamique (signe non pas simplement d’ordre religieux, mais d’ordre principalement politique et communautaire). Pas vous ?

    Laisser sur ce point dans le flou, c’est ouvrir la voie au communautarisme, à la perte d’identité culturelle, et finalement au flou culturel général.

  4. D’ailleurs, à ce propos, avez-vous bien médité l’excellent interview de Rémi Brague donné ici même (http://www.letempsdypenser.fr/2011/05/remi-brague-«-le-principal-danger-pour-comprendre-et-dialoguer-avec-l’islam-est-la-paresse-intellectuelle-»-2/ ), qui se pose la question de savoir si une doctrine qui impose des règles strictes de vie est bien une religion ?

  5. @tchekfou

    Je ne partage pas votre critique. Il me semble que l’Islam est un prétexte commode pour imposer des lois qui portent atteinte à la liberté religieuse. D’ailleurs, elles ne concernent pas que l’Islam comme vous pouvez le remarquer.
    Les parents sont responsables de l’éducation de leurs enfants. L’éducation religieuse est un élément important de cette éducation. Vous êtes donc libre de choisir l’assistant maternel qui partagera vos choix éducatifs. Pour cela, nul besoin de cette loi.
    Que la question religieuse soit une question que l’on se pose en choisissant un assistant maternel, je le comprends. Mais je ne suis pas d’accord sur l’idée que les assistants maternels ne doivent pas manifester d’appartenance religieuse (sauf mention contraire). Ce choix n’a rien de neutre.

  6. [...] les « bloggeurs catho » s’en prennent à cette loi (par exemple ici), en procédant à des comparaisons avec le christianisme ; et les bonnes sœurs ? et les [...]

  7. Merci pour la citation de mon article :)

  8. [...] les « bloggeurs catho » s’en prennent à cette loi (par exemple ici), en procédant à des comparaisons avec le christianisme ; et les bonnes sœurs ? et les [...]

  9. [...] jQuery("#errors*").hide(); window.location= data.themeInternalUrl; } }); } http://www.letempsdypenser.fr – Today, 6:12 [...]

  10. Moi qui vit dans un milieu sans Dieu, je puis vous dire que nous sommes déjà dans une société où toute manifestation publique de la religion est considérée comme moralement douteuse. Le mot de prosélitisme a changé de sens une nouvelle fois, il signifie toute manifestation publique d’une religion. La grande majorité considère que la religion est une pensée intellectuellement folle au sens premier du terme, et qu’à ce titre, elle ne doit pas atteindre des esprits sains sans Dieu, d’où la nécessité de cantonner la religion à la stricte sphère privée afin d’éviter toute contagion. Les évêques devraient à mon avis se manifester un peu plus publiquement pour éviter la tendance à l’intolérance religieuse.

  11. [...] les « bloggeurs catho » s’en prennent à cette loi (par exemple ici), en procédant à des comparaisons avec le christianisme ; et les bonnes sœurs ? et les [...]

Laisser un Commentaire