Scandaleuse bonté
Par Guillaume Duvillaret • 21 mar, 2012 • Catégorie: Réflexion faiteParfois, au milieu d’une actualité agitée, de petites phrases et de faits divers sordides, les médias nous relaient un acte d’humanité. Non pas que ces actes soient rares1, à celui qui est un peu attentif, il ne fait aucun doute que les actes d’humanité sont fréquents : de la plus petite pièce donnée jusqu’à celui/celle qui consacre toute sa vie aux autres. Mais les médias, à des rares exceptions, sont généralement peu enclins à nous montrer des modèles. Se faisant, ils laissent parfois se forger l’idée que nous vivons dans un monde « pourri » voire même que l’humanité est vouée à disparaître et que c’est tant mieux.
Je suis donc toujours reconnaissant lorsque je vois un article/reportage n’entrant pas dans cette désespérance de l’humanité2, nous montrant ces actes d’amour quotidiens et somme toute assez banals.
Dernièrement, une belle histoire a été médiatisée, celle de ce salarié de Badoit, qui a bénéficié de 170 jours de RTT donnés par ses collègues. Il a ainsi pu accompagner son fils de onze ans, gravement malade, jusqu’à la fin de sa vie. Cette générosité des salariés a même inspiré une loi sur le don de jours de repos afin de donner un cadre légal à ce type de générosité.
Mais étonnamment, les socialistes n’ont pas voté le texte3. Mme Delphine Mayrargue, secrétaire nationale adjointe du PS au travail et à l’emploi, explique en quoi, selon elle, cette loi est mauvaise dans un billet publié sur Mediapart :
« Notre société est devenue si individualiste que l’acte de solidarité n’est plus qu’une affaire personnelle. Accompagner un enfant malade doit-il dépendre du bon vouloir des collègues? Et quand on est salarié d’une très petite entreprise ou quand on est artisan travaillant seul et bien tant pis! Pas de collègue, pas de temps pour son enfant malade! [...]
La vraie solidarité, la vraie générosité serait de décider simplement qu’il est normal d’accorder du temps aux parents, à tous les parents, d’un enfant gravement malade. C’est affaire de solidarité nationale et non de bonté ou dérive (au choix !) individualiste. Il s’agit de faire société et de rappeler qu’en République, la solidarité ne relève pas du choix de conscience, mais du choix politique. »
Offrir la possibilité de donner des jours de repos serait donc le signe de notre individualisme ! Pourquoi ? Parce que l’Etat refuserait de prendre en charge les jours nécessaires à l’accompagnement d’un enfant malade4 ? Mais comment croire, qu’au vu de nos finances publiques, une loi serait votée pour permettre d’accompagner son enfant pendant 170 jours ? D’ailleurs, qui entend encore le PS sur ce sujet ? Où est-ce dans le projet de François Hollande ? L’actualité est bien terrible. Un sujet chasse l’autre et les polémiques sont bien vite oubliées, alors que les besoins sont toujours là.
Bien sûr que la question de la prise en charge par l’Etat est une bonne question, mais pourquoi refuser aux salariés d’offrir davantage que ne le peut notre système ? Il sera toujours possible d’améliorer les dispositifs existants.
Car l’Etat ne peut pas tout. On peut le regretter, mais c’est ainsi. L’Etat ne peut pas trouver une solution ni un financement à chaque problème individuel, à chaque situation particulière. L’attention de tous est indispensable pour que personne ne soit oublié, pour permettre de corriger les imperfections du système, au lieu de se dire, comme je l’ai déjà entendu, « Je n’aide pas les SDF, sinon j’incite l’Etat à ne pas faire son travail ». A force de croire que l’Etat peut tout, nous nous croyons exonérés de notre responsabilité, exonérés de notre conscience.
Mme Mayrargue déclare d’ailleurs « la solidarité ne relève pas du choix de conscience, mais du choix politique ». Bien sûr que si, la solidarité relève aussi (et peut même avant tout) d’un choix dicté par notre conscience5 et c’est cette même conscience qui pousse à voter des lois pour assurer la solidarité nationale défendue par Mme Mayrargue !
L’histoire racontée en est d’ailleurs la preuve. Avant d’obtenir une loi (ne serait-ce que celle encadrant le don de jours de repos), il a fallu la générosité de ces salariés. Sans eux, la loi n’aurait pas été votée, la question de la prise en charge de parents voulant accompagner un enfant gravement malade ne serait toujours pas posée et, surtout, le salarié de Badoit serait retourné travailler.
Ainsi, si en attendant un meilleur système, d’autres parents peuvent bénéficier de la bonté de leurs collègues, tant mieux ! L’urgence de situations douloureuses impose la bonté. Le temps politique est toujours plus long et plus hasardeux. Heureusement donc que certains écoutent leur conscience et non une bien terrible idéologie étatiste.
- Fort heureusement, ce sont plutôt les faits d
ivers sordides qui sont rares[↩]
- car heureusement, ils existent aussi, même s’ils noircissent moins de pages de journaux ou d’écrans d’ordinateur[↩]
- A l’Assemblée nationale. Le texte n’a pas encore été voté au Sénat [↩]
- En réalité, il existe différents dispositifs dont le plus intéressant est le congé de présence parental, mais limité dans le temps et dont la rémunération est faible[↩]
- qu’il convient d’éclairer, soit dit en passant[↩]
Commentaires sur Facebook
Guillaume Duvillaret s'est intéressé tôt à la politique. Après une passion de bien courte durée, il a conservé son amour de la politique pour sa recherche du bien commun, mais reste un peu désabusé par une politique trop partisane.
Il souhaite contribuer au débat, mais préfère se demander ce que lui peut faire plutôt qu'attendre un hypothétique "grand soir" venant d'une hypothétique personnalité politique providentielle.
Il cherche à penser le monde d'aujourd'hui, avec ses particularités, essayant de se défaire de ses a priori, mais sans avoir la prétention de croire qu'il peut partir de rien. Pour cela, il s'appuie sur la solide tradition de l'Eglise, ce qui ne l'empêche pas de rechercher le dialogue avec tous, non seulement pour convaincre, mais aussi (et surtout ?) pour se laisser convaincre.
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Excellent sujet. Beaucoup de sujets dans ce billet dont aussi le rôle des média pour mettre en exergue, constamment, le noir côté de notre monde.
Bravo.
Sur la position de Madame Mayrargue, PS. Une partie de l’argumentation de cette députée PS est juste et on peut la partager. C’est vrai que, idéalement, tous les parents d’enfants gravement atteints tels que celui que vous avez décrits devraient pouvoir bénéficier d’un congé exceptionnel. Comment contester son argumentation ? Mais, le final est profondément discutable: »la solidarité relève d’un choix politique et non d’un choix de conscience. Qu’est-ce qui guide ce choix politique-là sinon la conscience, les valeurs que nous portons.
Mais pourquoi une loi ? Dans cette usine personne n’a dicté à personne ce don gratuit de journées. Comment est née cette « solidarité », ça , ca m’intéresserait de le savoir et ça éclairerait bien notre lanterne. Les salariés n’ont fait nullement un choix politique.
Combien de milliers d’actes dont nous n’avons pas connaissance existent et irriguent le tissu social. En effet, nous n’avons pas besoin du vote positif de Madame Mayrargue, Partout, Madame la députée, des hommes et des femmes tissent du lien sans attendre votre choix politique.
Encore une fois, bravo pour ce billet . J’ai hâte de lire les commentaires.
hélios(Citer ce commentaire) (Répondre)
Merci pour ce magnifique flagrant délit de mauvaise foi politique.
On vote contre parce qu’on est dans l’opposition, et on trouve après des arguments improbables!
En espérant qu’ils votent la loi quand ils seront au pouvoir.
basilon(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Guillaume Duvillaret
Excellent article qui illustre une idolâtrie typiquement française: le culte de l’Etat.
Le postulat implicite de ce genre de déclarations est que l’Etat peut tout et que par conséquent l’Etat doit tout.
Mais, à mon sens, le plus grave c’est quand on aboutit à la conclusion qu’il n’existe point de salut légitime hors de l’Etat.
L’Etat comme prescripteur du Bien et du Mal et mesure de toute chose.
Cette hypertrophie symbolique de l’Etat est à mes yeux une forme contemporaine et très française de la tentation de l’idolâtrie qui, chez les Hébreux, se réalisait dans le culte de dieux païens (Baal, le veau d’or, Astartée etc.)
Pour ceux que cela intéresse je renvoie à deux articles que j’ai commis sur cette question:
http://www.letempsdypenser.fr/2011/06/la-divinisation-du-pouvoir-une-idolatrie-francaise/
http://www.letempsdypenser.fr/2009/06/paradoxe-psychologique-deplorer-les-consequences-tout-en-cherissant-les-causes/
Louis Charles(Citer ce commentaire) (Répondre)
@helios
Pourquoi une loi ? Je me suis beaucoup posé la question en écrivant ce billet sans trouver de réponse pleinement satisfaisante.
Si j’ai bien compris, actuellement, seul le don de RTT est possible. Ce don n’est pas encadré. Il nécessite un accord entre employeur et employés. Le texte de loi prévoit toujours l’accord de l’employeur, ce que je comprends parfaitement, mais permettrait en plus de donner d’autres types de jours de repos (comme les congés payés, dans une certaine mesure). C’est déjà un point intéressant. L’autre point est je pense plus symbolique. Il est parfois difficile d’obtenir de ses patrons une disposition qui n’est pas explicitement autorisée (par peur d’être dans l’illégalité ou plus simplement par la volonté d’un employeur de ne pas s’embêter). Cette loi pourrait permettre d’obtenir plus facilement un accord de son employeur.
Après, on peut voir dans ce texte de loi une volonté de tout encadrer, de légiférer sur tout. J’aurais pour ma part préférer un texte moins restrictif (pour accompagner son conjoint aussi par exemple), mais je trouve positif qu’il nous rappelle que c’est aussi à nous d’agir.
Un lien sur cet sujet en complément : http://www.huffingtonpost.fr/2012/01/25/don–rtt-proposition-de-loi_n_1231103.html
Guillaume Duvillaret(Citer ce commentaire) (Répondre)
J’ai lu l’article auquel vous renvoyez dans votre lien hypertexte.
Attention, pour notre probité, les socialistes se sont abstenus d’après l’article. Seuls le Front de gauche, en l’occurence les communistes ont voté contre.
L’abstention n’est pas un vote contre.
Il me semble qu’il n’est pas bon de légiférer à partir d’un comportement de solidarité. Je ne doute pas de la valeur d’exemple de ce cas de figure et de l’importance de cet exemple dans le tissu des relations de l’entreprise. En revanche le contrôleur est un pauvre homme ! Comment la sécurité sociale a-t-elle pu envoyer un contrôle quand on sait le nombre de salariés qui trichent et ne sont jamais contrôlés !
hélios(Citer ce commentaire) (Répondre)
@helios
Simplement une petite remarque. Oui, les socialistes sont abstenus. J’ai d’ailleurs noté dans mon billet qu’ils n’ont pas voté le texte (en renvoyant à un article qui mentionnait ce fait), ce qui est vrai.
Vous faites bien d’ajouter la précision si ce n’était pas clair. Mon but n’était en aucun cas de tromper le lecteur.
Simplement, Mme Delphine Mayrargue tient un discours très opposé au texte de loi et dont l’argumentation ne me paraissait pas pertinente. Autant je comprendrais quelqu’un qui refuse de voter ce texte en le considérant inutile, autant l’argumentation de Mme Delphine Mayrargue me semble contestable.
De plus, ce n’est pas n’importe qui, puisqu’elle est secrétaire nationale adjointe du PS au travail et à l’emploi. C’est en tout cas avec ce titre qu’elle écrit. Sa parole a donc un poids tout particulier, surtout sur un sujet qui concerne directement son domaine de responsabilité. Sa parole n’est donc pas simplement celle de n’importe quel militant socialiste, ce qui me semble d’autant plus grave.
Guillaume Duvillaret(Citer ce commentaire) (Répondre)
@basilon
J’espère que c’est un acte d’opposition primaire, mais j’ai peur qu’il y ait quelque chose de plus profond en rapport à la conception de l’état. Sur ce point, je rejoins tout à fait le commentaire de Louis Charles
Guillaume Duvillaret(Citer ce commentaire) (Répondre)
@Guillaume
A aucun moment je n’ai pensé à une malhonnêteté de votre part.
Simplement, il me semble qu’il vaut mieux pour nous que nous soyons absolument inattaquables dans nos affirmations.
Ceci n’enlève rien à mon appréciation initiale.
Hélios
hélios(Citer ce commentaire) (Répondre)