Le père Christian Delorme qui m’inquiétait et le père Christian Delorme que j’aime
Par Louis Charles • 16 juil, 2012 • Catégorie: Réflexion faite<img class="alignleft size-medium wp-image-3284" title="http://blog.legardemots.fr/post/2008/07/31/Spiritualite-et-Humanisme" src="h
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J’ai donc été heureusement surpris à la lecture du livre-entretien que lui a consacré Antoine d’Abbundo sous le titre L’islam que j’aime, l’islam qui m’inquiète et publié chez Bayard.
D’abord parce que tout en affirmant que nous avons le même Dieu le père Christian Delorme souligne très clairement les différences fondamentales qui séparent la foi des chrétiens de celle des musulmans.
Ensuite parce qu’il ne parle pas tant du Coran que de ce qu’en font la plupart des musulmans, témoignage de plus de trente années de fréquentation des personnes musulmanes. Son témoignage confirme l’adage selon lequel un musulman modéré est modérément musulman, du moins au regard de la littéralité du Coran.
Son propos consiste à dire que l’islam tel qu’il est pratiqué par la plupart des musulmans – l’islam qu’il aime – est impie aux yeux des salafistes et des Frères musulmans – l’islam qui l’inquiète. Pour cette raison la plupart des musulmans sont à la fois les premières cibles de la propagande islamiste et les premières victimes des violences islamistes (ce que la tragédie des chrétiens arabes nous fait parfois oublier).
Ni syncrétisme donc ni apostasie politiquement correcte mais des analyses précises assorties de rappels historiques, politiques et culturels qui permettent de prendre de la hauteur et d’esquisser des tendances rarement mentionnées ailleurs comme l’actuel phénomène de dés-islamisation à l’œuvre dans beaucoup de sociétés musulmanes.
La lecture de cet ouvrage permet d’aborder les problèmes que rencontrent et que posent l’islam en France en évitant tout à la fois l’écueil de la crispation et de l’angélisme. Le père Christian Delorme insiste sur la fécondité d’un « dialogue de vie » entre personnes chrétiennes et musulmanes. Un tel dialogue repose sur la prière et la bienveillance mutuelle. Il est préférable à un dialogue institutionnel entre responsables religieux qui, la plupart du temps, évite soigneusement d’aborder les questions dogmatiques afin de préserver la paix sociale et qui ne rapproche pas pour autant les croyants des deux bords.
Voici donc ce que j’ai retenu de la lecture de ce livre.
1/ Des distinctions fondamentales entre Dieu vu par les chrétiens et Dieu vu par les musulmans
Dans la Bible les prophètes sont des témoins de l’alliance scellée par Dieu avec les hommes tout au long des siècles tandis que, dans le Coran, ils se contentent de rappeler aux hommes qu’ils doivent vivre en conformité avec les décrets divins. La Bible dévoile l’histoire du salut là où le Coran enjoint de revenir à l’âge d’or des origines. Pour les chrétiens Dieu n’est pas seulement miséricordieux et indulgent, Il est aussi sauveur. Pour les musulmans Dieu ne va pas nécessairement au secours de celui qui se perd. Pour les chrétiens l’homme est appelé à devenir ami de Dieu1 tandis que pour les musulmans l’homme doit rester à sa place : adorateur et serviteur de Dieu.
Dieu fait homme c’est, pour les chrétiens, la manifestation absolue de l’amour de Dieu qui accepte librement de s’abaisser à prendre notre condition. Pour les musulmans cet abaissement est une atteinte insupportable à Sa dignité : l’incarnation est inacceptable. Comment tolérer l’idée d’un Dieu qui, pendant son séjour terrestre, est allé chaque jour aux toilettes ?
Pour les chrétiens Dieu n’est pas à l’origine du Mal, pour les musulmans Dieu est à l’origine du Bien comme du Mal puisqu’il est à l’origine de tout. De manière logique les chrétiens considèrent que l’homme est libre et donc responsable s’il commet le mal tandis que les musulmans considèrent que celui qui accomplit le mal accomplit son destin c’était écrit (mektoub) ! Le Coran laissant néanmoins entendre que chaque homme est responsable de ses actes devant Dieu. Pour les chrétiens il faut discerner le bien du mal et choisir le bien. Considérant qu’il n’appartient pas à l’homme de définir le bien et le mal, les musulmans considèrent qu’il faut se « contenter » de choisir ce qui est licite et de rejeter ce qui est illicite, d’où l’importance primordiale de la jurisprudence.
2/ Des observations éclairantes qui ne sont pas assujetties au politiquement correct.
Le monde musulman, et en premier lieu le monde arabe, devrait s’interroger sur l’origine de son terrible retard sur la Chine, l’Inde, le Brésil… Ne serait-ce pas dû à ses propres crispations ? A sa conception étriquée de sa relation à Dieu et au Coran ? Il ne pourra pas longtemps éluder les questions essentielles comme la liberté de conscience, la place de la femme dans la société, celle des minorités, la sphère d’autonomie du politique, les sciences, le fanatisme… Toutes les civilisations sont un jour ou un autre confrontées au désir d’émancipation des individus.
On parle de réveil islamique sans remarquer le phénomène de dés-islamisation à l’œuvre dans beaucoup de sociétés musulmanes où des personnes décrochent de l’islam sans le dire ouvertement par peur des représailles et/ou par peur d’être ostracisées. L’islam peut paraître conquérant quand, dans certains quartiers délaissés par les institutions, il occupe l’espace public mais ce n’est qu’un espace de repli.
Certes les musulmans se sentent stigmatisés et marginalisés en France mais, dans l’ensemble, ils goûtent et apprécient les bienfaits d’une société de liberté et ne sont pas en sécession de celle-ci. Ils en connaissent les travers mais en reconnaissent aussi les mérites.
L’islam majoritaire c’est l’islam des gens et l’écrasante majorité des musulmans n’aspire pas à autre chose qu’à vivre dans la paix et dans la tranquillité. Le fameux réveil islamique que l’on observe depuis le début des années 1980 est l’œuvre de minorités agissantes – salafistes wahhabites et Frères musulmans – au même titre que la révolution de 1971 a été l’œuvre de minorités agissantes bolcheviks et mencheviks. Les minorités agissantes sont, par définition, non-représentatives de l’ensemble de la population qu’elles cherchent à enrégimenter et qu’elles finissent par mettre au pas. Leur popularité initiale en Algérie au début des années 1990 était due au fait que les mosquées étaient les seuls lieux de contestation possibles du régime en place, de même qu’au début de la décennie 1980 les églises étaient le seul lieu de contestation possible du régime communiste en Pologne.
Soulager le sort des chrétiens arabes dépend directement et avant tout des Etats-Unis qui malheureusement s’y refusent obstinément pour des raisons liées à leurs intérêts géostratégiques. Si les minorités chrétiennes sont objectivement persécutées dans le monde arabe c’est dans les sociétés qui sont travaillées par les salafistes et les Frères musulmans (Egypte, Irak, Palestine, Syrie etc.) que finance l’Arabie saoudite avec la caution des Etats-Unis. Dans d’autres pays musulmans le sort des minorités chrétiennes est menacé par des gouvernements qui bénéficient du soutien massif des Etats-Unis depuis des années: Arabie saoudite, Turquie et Pakistan.
De même si salafistes et les Frères musulmans persécutent les chrétiens dans le monde musulman ils persécutent d’abord et en priorité l’ensemble de ceux qu’ils considèrent comme de mauvais musulmans… c’est-à-dire les chiites, les druzes, les alaouites, les soufis et l’ensemble des musulmans que nous considérons, nous, comme de bons musulmans parce que tolérants, ouverts et pacifiques.
Aujourd’hui en France tous les leaders musulmans qui font preuve d’ouverture sont sous la pression agressive de groupes radicaux qui cherchent à entraîner les fidèles derrière eux. Quand des revendications fleurissent pour « plus d’islam », par exemple en exigeant que la viande soit hallal dans les cantines publiques ou en programmant des horaires séparés pour les hommes et pour les femmes dans les piscines municipales, il faut commencer par se demander si elles répondent aux souhaits de la majorité des musulmans ou si, en y accédant, on ne la livre pas au contraire à des factions fondamentalistes.
Le terrorisme islamique existe mais n’est pas une invention du Coran. C’est une invention européenne qui est due aux anarchistes européens de la fin du XIXème siècle puis qui a été utilisée de nouveau au cours des années 1970 par des groupes européens d’extrême-gauche. Dans les deux cas il s’agit de minorités agissantes européennes, révolutionnaires et athées. Ce n’est qu’au début des années 1980 que des organisations arabes révolutionnaires et musulmanes s’en sont emparées. Et comme leurs prédécesseurs européens elles ont été à la fois soutenues et manipulées par des Etats dans le cadre de la défense et de le promotion de leurs intérêts stratégiques. Le terrorisme islamique obéit à la même rationalité que le terrorisme d’extrême-gauche.
Chaque religion est à la fois la mère et la fille de son époque. Elle peut être alternativement source de progrès et de paix comme source d’aggravation des conflits. Car une religion façonne ses fidèles autant que les fidèles modèlent leur religion. Une religion ne se définit pas exclusivement par son message d’origine et ses textes fondateurs mais par ce qu’en font ses adeptes, par l’interprétation qu’ils en font, par les dogmes qu’ils élaborent et la manière dont ils les affirment, par les institutions dont ils se dotent, par la manière dont ils organisent l’exercice de l’autorité…
Le dialogue interreligieux proprement dit, c’est-à-dire celui qui touche aux dogmes, décourage les bonnes volontés de part et d’autre car la plupart des chrétiens et des musulmans ne sont pas assez outillés pour le vivre. En revanche le dialogue de vie est, lui, beaucoup plus facile. Il est composé de ces petits gestes quotidiens, de ces services que l’on se rend, de ces conversations que l’on partage et des prières que l’on fait les uns pour les autres qui permettent de s’apprivoiser en profondeur.
Car pour espérer pouvoir un jour se parler en vérité sur les sujets qui nous séparent il faudra auparavant que nous ayons pris le temps de créer un climat de bienveillance dépourvu d’arrière-pensées et fondé sur des initiatives n’ayant d’autres buts que la rencontre, sur une charité authentique parce que gratuite, une charité « sans idée de manœuvre » comme on dit à l’armée.
En effet pour pouvoir se parler en vérité d’une façon qui soit à la fois féconde et durable il faut s’appuyer sur un capital d’amitié qui ne s’acquiert qu’avec le temps et qu’à condition d’avoir admis que l’autre est d’abord quelqu’un avec lequel je partage des aspirations fondamentales : le désir de vivre une vie qui a un sens, le besoin de sécurité, l’aspiration au bonheur, la peur de la souffrance et de la mort, la soif d’aimer et d’être aimé.
Le contexte y est bien d’ailleurs plus favorable qu’il y a vingt ans. Aujourd’hui les partenaires musulmans sont de plus en plus des jeunes gens nés et élevés en France et non plus des immigrés peu ou pas alphabétisés qui, pour cette raison, éprouvent un complexe d’infériorité et fuient la discussion.
C’est le spectacle de musulmans priant à genoux en plein air qui fut le point de départ de la conversion de Charles de Foucauld et c’est la rencontre avec un musulman africain qui secoua Stan Rougier de sa torpeur spirituelle et de son agnosticisme. L’expérience spirituelle de musulmans a porté du fruit chez des chrétiens et les a aidés à redevenir chrétiens.
De même qu’on peut progresser humainement et spirituellement en étant protestant – Martin Luther King était vraisemblablement plus proche de Dieu que l’évêque Pierre Cauchon ou les papes Borgia – on peut aussi progresser spirituellement en étant musulman. Il suffit de penser à Abd el Kader ou, plus proche de nous, au commandant Massoud. Un dialogue spirituel – et non théologique – peut donc constituer un terrain d’entente sur lequel chrétiens et musulmans peuvent s’avancer sans avoir à se renier.
- « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » Jean 15,15.[↩]
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Louis Charles a été nourri dès sa plus tendre enfance à la presse catholique de gauche pour enfants (Okapi), y a miraculeusement survécu et en a conçu une méfiance profonde pour les idées reçues.
Il considère que la fécondité à long terme constitue un bon critère de discernement et s’intéresse prioritairement aux vérités qui ont déjà été éprouvées, d’où son intérêt pour les leçons qu’offre l’histoire et pour les traditions en général.
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