La formule de Boltzmann

Le devoir de réserve qui s’impose aux hauts fonctionnaires est parfois un couvercle bien lourd à porter : on voit et on comprend beaucoup de choses, on assiste à de nombreux événements dont on est parfois protagonistes, on connaît le dessous des cartes mais on ne peut les révéler sous peine de provoquer l’effondrement du château de cartes…

Les romans de Gérard Pardini, haut fonctionnaire ayant exercé des responsabilités à la fois opérationnelles et stratégiques dans divers ministères régaliens, n’en sont donc que plus précieux. Sans rien dévoiler des dossiers qu’il a eus à connaître au fil de sa carrière, il livre une réflexion qui est nourrie de son expérience.

Lucides, désabusés mais également drôles ses romans portent un regard sans complaisance sur l’évolution de notre société mais sans hostilité, à l’image de ces moralistes du XVIIème siècle qui, après avoir fréquenté les cercles de pouvoirs, côtoyé les grands et sondé leurs petitesses en tirent des leçons qu’ils veulent partager.

C’est dans cette veine que s’inscrit le dernier roman de Gérard Pardini intitulé La formule de Boltzmann et publié chez L’Harmattan (les premières pages peuvent être lues sur http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article134).

 On y voit des décideurs persuadés d’œuvrer pour le bien de l’humanité mais qui ne soupçonnent pas un seul instant la noirceur de leurs âmes, un système politique conçu pour favoriser l’harmonie qui, au fil des catastrophes déraille vers l’absurde, une folie qui est aussi celle de leurs administrés et une lucidité sur l’évolution du monde qui reste l’apanage des femmes.

Cela vous fait penser à quelque chose ?

Marche avant par Alexandre Poussin

La publication récente des dernières aventures de la famille Poussin à Madagascar, Mada Trek, nous a incité à remettre en ligne la recension faite il y a dix ans d’un livre assez original d’Alexandre Poussin, intitulé Marche avant.

Après avoir passé sa jeunesse à escalader nuitamment les monuments parisiens et à faire une cour aussi assidue qu’originale à Sonia, il fait le tour du monde à bicyclette, traverse à pied l’Himalaya avec un ami, repasse par Paris pour épouser Sonia qu’il emmène ensuite en promenade pendant trois ans : le temps de rallier à pieds la ville du Cap en Afrique du Sud au lac de Tibériade en Israël, couchant chaque soir à la belle étoile ou chez l’habitant. En 2004 et 2005 Alexandre et Sonia raconteront leur expérience et surtout les multiples rencontres qui ont émaillé leur périple dans un livre publié en deux tomes intitulé Africa Trek que suivit un DVD éponyme. En 2011 Alexandre Poussin nous livre ses réflexions, ses méditations et son expérience dans un livre à la fois original, drôle, profond et très bien écrit intitulé Marche avant.

En quête de vérités qui aident à vivre, Alexandre Poussin ne cesse de tracer sa voie, de suivre son propre chemin et, inévitablement, il brouille les pistes. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

Tombé amoureux de l’Afrique et de sa beauté au contact de la revue L’Afrique réelle, dirigée par le controversé Bernard Lugan – proche de la droite radicale – Alexandre Poussin bat en brèche les stéréotypes sur l’Afrique et consacre des pages vibrantes au courage des Africains qui, simplement pour ne pas périr, doivent travailler d’arrache-pied – parfois au sens propre du terme – et mènent une vie de labeur que, selon lui, aucun Européen contemporain ne supporterait plus de trois semaines….

Déjà à Sciences po Grenoble il préférait les stages ouvriers aux stages conseillés. Il s’est ainsi embarqué comme mousse avec des marins-pêcheurs et a travaillé comme garçon de ferme dans les alpages afin de toucher du doigt la réalité de ces métiers ainsi que les conditions de vie de ceux qui les exerçaient au lieu d’effectuer sagement des photocopies dans une préfecture ou dans un cabinet de conseil. Il y découvrit des difficultés, des drames et des contradictions qui sont le reflet de nos choix de société. C’est peut-être pour cela que ses professeurs avaient tenté de l’en dissuader en faisant valoir que cela ne lui servirait à rien. C’est assurément pour cela que son rapport de stage sur l’agriculture fut étrillé : il y remettait en cause, exemples à l’appui, le modèle de l’agriculture industrielle.

Scout revendiqué qui ne tarit pas d’éloges sur la formation humaine et spirituelle qu’il doit au mouvement de Baden Powell il est également – et selon lui logiquement –  un écologiste viscéral. Il rend hommage à José Bové dont il salue le courage militant tout en suggérant qu’il est en avance sur son temps et que la postérité lui rendra justice. Car, si Alexandre Poussin est un écologiste engagé, il n’est pas un écologiste enragé.

Il connaît mieux que quiconque les réactions épidermiques des baby boomers que suscite la moindre interrogation pouvant remettre en cause les dogmes de la croissance exponentielle et du salut par le progrès technique. Philosophe, il se dit que chaque génération a son combat et que celui de la paix était le leur tandis que celui de l’environnement est désormais le nôtre. Généreux, il leur rend hommage pour ce qu’ils ont fait. Optimiste, il place son espoir dans la génération actuelle et les générations à venir à venir pour inverser les tendances destructrices actuellement à l’œuvre.

Ancien élève des écoles chrétiennes il se déclare sereinement défavorable à la mixité scolaire qu’il considère comme un obstacle à la formation des personnalités. Il estime que ce n’est pas un service à rendre à des adolescents et des adolescentes qui ne sont encore que l’ébauche d’eux-mêmes que de faire de l’école le terrain des jeux de l’amour et du hasard. Catholique assumé, il se déclare partisan de la sobriété volontaire qu’il considère comme la seule solution à la fois viable et vivable pour sortir de la société de consommation et de sa logique destructrice et se réfère indifféremment à Pierre Rabhi, Denis Tillinac, Jean-François Guillebaud et José Bové, Jean-Paul II ou Gandhi quand il ne cite pas purement et simplement l’Evangile.

S’il parcourt désormais le monde à pied pour faire de longs voyages à l’image des pèlerins du Moyen-Age c’est à la fois pour des raisons méthodologiques et déontologiques : par le simple fait de marcher le marcheur retrouve son corps. Il l’habite de nouveau. Il rentre en lui-même. Il se retrouve. Il reprend contact avec la Création qu’il contemple de nouveau. Son âme se reconnecte avec l’essentiel. Il se débarrasse de ses angoisses. De son stress. De l’esprit de comparaison. De l’esprit de compétition. Il n’est plus pollué et ne pollue plus. Il prend le temps. Il prend son temps. Il a le temps. Il redevient disponible aux rencontres imprévues.

L’ éthique de la marche qui le meut et qu’il promeut est la source d’inspiration de ce livre-témoignage dans lequel alternent chapitres biographique et considérations plus philosophique. Car ce jeune quadra devenu récemment jeune papa a déjà beaucoup vécu et a pris le temps de ruminer ce qu’il a vécu pour le mettre en mots. Emprunt de profondeur et rédigé avec une bonne dose d’autodérision Marche avant est un récit inclassable qui aidera tous les chercheurs de sens à étancher leur soif.

Il est plus facile de faire son devoir que de le discerner

L’aversion pour le risque guide la plupart de nos choix et se pare du manteau de la prudence. Notre préférence va à ce que nous connaissons déjà parce que c’est ce que nous maîtrisons déjà. « On sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce que l’on gagne » dit la sagesse populaire. Sagesse populaire, sagesse du bon sens sans doute mais qui s’oppose à la sagesse de Dieu qui est « folie aux yeux des hommes ».

1/ L’aversion pour le risque est un réflexe de notaire pas une vertu évangélique.

L’aversion pour le risque est une espèce d’emplâtre qui bouche nos yeux et nos oreilles aux manifestations de l’Esprit saint. A l’inverse ce sont souvent ceux qui n’ont rien pour boucher leurs yeux et leurs oreilles qui sont réceptifs à l’Esprit saint. Comme le disait le père Stan Rougier : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière ! »

L’Esprit saint se manifeste souvent par des désirs profonds qui nous apparaissent inconvenants, inadéquats ou inopportuns : choisir le célibat plutôt que la liberté sexuelle, renoncer à avoir une carrière pour être disponible à son prochain (en commençant par son conjoint !), quitter un milieu dont on maîtrise les codes mais où l’on vit à l’extérieur de soi-même, refuser de s’intégrer à un groupe au point de perdre son intégrité. Tel est le cas du général Jacques Pâris de la Bollardière.

Saint-Cyrien, officier dans la Légion étrangère, il est l’un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Il est fait grand officier de la Légion d’honneur, compagnon de la Libération et est décoré à deux reprises du Distinguished Service Order (DSO). Affecté en Algérie en 1956 il devient le plus jeune général de l’armée française à 49 ans. Il avait tout gagné et avait donc tout à perdre.

C’est ce qu’il fit pourtant en écoutant la voix de sa conscience. Elle fit de lui le seul officier supérieur en fonction à condamner ouvertement l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie. Puis, elle le poussa à demander d’être relevé de ses fonctions. En 1961, après le putsch des généraux, il quitta une armée qu’il estimait ne plus pouvoir servir parce qu’elle se dressait contre le pays qu’elle était tenue de servir. Les années suivantes il s’engagea dans les mouvements pacifistes et se définit comme un objecteur de conscience. Il fit tout cela au nom de ses convictions chrétiennes[1] et contre les habitudes de son milieu.

La répression des vérités profondes que nous sentons palpiter en nous et que nous étouffons sous prétexte de prudence et de sagesse est souvent une fin de non-recevoir opposée à l’Eprit saint dont nous redoutons l’influence sur nous. Nous avons peur que la volonté de Dieu nous entraîne dans des situations inconnues et nous éprouvent au risque de nous ébranler.

C’est ce qu’annonçait Jésus Christ à l’apôtre Pierre, le premier pape: « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu tendras les mains et c’est un autre qui attachera ta ceinture et te conduira où tu ne voudras pas. » (Jean 21, 18).

 

 

2/ Il est beaucoup plus facile de faire son devoir que de le discerner

Nous avons peur de lâcher prise pour laisser les commandes à l’Esprit saint et c’est pour ça que nous cherchons à nous convaincre qu’il ne faut rien lâcher de ce qui nous tient lieu de morale et de lien social.

Notre aversion pour le risque a pour corollaire la prédilection pour ce qui est convenu. La morale des hommes est beaucoup plus rassurante mais correspond rarement à la volonté de Dieu.

C’est exactement pour cette raison que Jésus a démenti publiquement et très violemment le premier pontife de l’histoire en lui jetant à la figure : « Arrière, Satan, tu es un piège pour moi, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes. » (Matthieu 16, 23)

La prédilection pour ce qui est connu et convenu a pour corollaire l’aversion pour ce qui est inconnu et inconvenant. D’où les réticences et le malaise que nous éprouvons spontanément pour l’exercice du discernement. Le risque et l’inconfort de la liberté nous font peur.

Le discernement est beaucoup plus inconfortable et risqué que l’obéissance. C’est aussi beaucoup plus exigeant et parfois même plus épuisant. L’exercice du discernement exige de rester attentif, disponible, d’accepter de tâtonner, de faire demi-tour et d’admettre – d’abord à soi-même et ensuite aux autres – que l’on s’était fourvoyé et parfois même volontairement !

Sur le plan spirituel agir par principe en permanence est un choix de sédentaire, le discernement un choix de nomade.

Or, le chrétien n’est que de passage dans ce monde et sa patrie est dans les cieux. Son pèlerinage terrestre a pour seule raison d’être de transformer son cœur de pierre en cœur de chair. La conversion de son cœur est sa grande affaire car c’est elle qui déterminera ce que sera sa vie éternelle : un paradis ou un enfer. C’est nécessairement radical et bouleversant. C’est un pèlerinage, pas une balade digestive.

La vie chrétienne est nécessairement un signe de contradiction apporté aux hommes et au monde tel qu’il est organisé, y compris par le clergé parfois : demandez à Jeanne d’Arc ! C’est une objection au monde tel qu’il va. Ou plutôt tel qu’il ne va pas. Car il ne va pas très bien. C’est forcément un défi au moins implicite au Prince de ce monde. Il ne faut donc pas attendre de triompher dans ce monde…

L’exercice du discernement spirituel est forcément intime et personnel puisqu’il engage notre vie temporelle et éternelle. Certes ce discernement intime n’est pas pour autant un discernement solitaire : il se laisse éclairer aussi par le discernement d’autrui et au premier chef par celui de tous ses frères dans la foi, ses contemporains comme ceux des générations passées. Entre pèlerins il faut bien s’entraider…

Mais en dépit de cette solidarité de pèlerins en chemin – ce qu’on appelle la communion de l’Eglise en jargon de spécialistes – le discernement spirituel ou plutôt existentiel nous affecte inévitablement et parfois douloureusement puisqu’il nous arrache progressivement aux conceptions et aux habitudes mondaines dans lesquelles nous sommes nés et qui nous ont en partie façonnés.

L’exercice du discernement est parfois fragilisant, malaisant et angoissant mais il est indispensable et inévitable car il est salutaire : c’est par lui que nous accéderons (ou pas) à la maison du Père.

 

[1] « Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes ».