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Eloge du carburateur

Eloge du carburateur : essai sur le sens et la valeur du travail  est un récit qui se situe à mi-chemin entre conversion et reconversion.

Après avoir décroché un doctorat en philosophie politique à l’université de Chicago, Matthew B Crawford se fait recruter à Washington comme directeur d’un think tank financé par l’industrie pétrolière afin de populariser l’idée que le réchauffement climatique n’était pas dû à l’activité humaine. Etant en service commandé sa liberté intellectuelle est donc fortement encadrée.

Constatant que la fonction qu’il exerce ne lui procure pas la satisfaction intellectuelle réputée inhérente aux métiers de  « cols blancs » il finit par renoncer à son (généreux) salaire et par  démissionner. Il ouvre alors un atelier de réparation de motos où il (re)trouve un sentiment de créativité et de compétence plus intense.

Paradoxe : il constate que l’exercice d’une activité manuelle lui procure une satisfaction beaucoup plus grande que dans bien des emplois officiellement définis comme « travail intellectuel » et ce, y compris, d’un simple point de vue intellectuel.

Son expérience et la réflexion qu’il en tire remettent en cause un certain nombre d’idées reçues : non le travail intellectuel n’est pas un gage d’émancipation individuelle, non il ne donne pas plus de chance de décrocher un travail qualifié intéressant et non il n’est plus vecteur d’ascension sociale.

Au fur et à mesure qu’elle se déploie sa réflexion acquiert les dimensions d’une véritable révolution copernicienne et invite à une véritable conversion de nos représentations («qu’est-ce qu’une vie bonne ? ») et de nos objectifs (« Quels choix de vie voulons-nous poser ? »). Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

1/ Emplois de « cols bleus contre emplois de « cols blancs » : une distinction infondée

Contrairement à ce qu’avaient annoncé les prophètes de l’économie post-industrielle, la délocalisation des activités de production n’entraîne pas le développement du travail de conception dans les pays déjà industrialisés.

S’il est vrai que de nombreux emplois industriels ont migré sous d’autres cieux, les métiers manuels de type artisanal sont toujours là. Pour quiconque a besoin de se faire construire une terrasse ou de faire réparer son véhicule, les Chinois ne seront pas d’une grande utilité.  Forcément puisqu’ils habitent en Chine !

A l’inverse on constate désormais dans nos sociétés une pénurie de main d’œuvre tant dans le secteur de la construction que dans celui de la mécanique automobile. Seul le préjugé des intellectuels vis-à-vis de toute forme de travail concret explique qu’il ait été possible de mettre dans le même sac les métiers non qualifiés – donc potentiellement délocalisables – et les métiers manuels de l’artisanat. Qualifiés uniformément de boulots de « cols bleus » ils ont tous et indistinctement été assimilés à une espèce en voie de disparition.  A tort.

A l’inverse les métiers de « cols blancs » ont été assimilés à des métiers de conception. A tort là aussi. Combien de diplômés ayant accumulé des années d’études dans l’espoir d’exercer des responsabilités de concepteurs, de dirigeants, de décideurs, d’experts ou de stratèges et dans l’espoir d’être payés en conséquence sont désormais cantonnés dans des tâches routinières et risquent d’être licenciés à quarante ans parce qu’ils seront réputés coûter trop cher par rapport à leur plus-value ?

Ce phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau : déjà en 1942 Joseph Schumpeter écrivait que l’expansion de l’éducation supérieure au-delà des capacités d’absorption du marché du travail réduisait souvent les cols blancs à accepter des salaires moins élevés que ceux des ouvriers les mieux rémunérés. Il ajoutait également que cette dérive aboutissait à créer des diplômés qui étaient à la fois inemployables dans des occupations manuelles et dans les professions libérales .

Mais ce n’est qu’aujourd’hui que les baby-boomers et surtout la génération de leurs enfants comprennent et admettent que les métiers de « cols blancs » n’échappent pas plus à la logique de taylorisation du travail que les métiers de « cols bleus », que l’informatisation et la standardisation des procédures ne ménagent pas plus de liberté de manœuvre aux premiers qu’aux seconds.

2/ L’artisanat réintroduit l’union de la pensée en action….

Notre système de formation repose sur le présupposé que le type de savoir qu’il faut acquérir en priorité – voire exclusivement – c’est un « savoir que » plutôt qu’un « savoir comment ». En d’autres termes le savoir universel et à ce titre transposable par opposition au savoir issu de l’expérience individuelle.

Le savoir universel est censé pouvoir être transposé dans n’importe quel contexte, par oral ou par écrit, sans aucune déperdition. En d’autres termes c’est un savoir délocalisable et les métiers qui lui correspondent sont les métiers actuellement délocalisés. Qu’ils soient non-qualifiés (travail à la chaîne en Chine) ou hautement qualifiés (programmation informatique en Inde) ne change rien.

A l’inverse le savoir-faire pratique est un savoir acquis de manière empirique par un individu particulier : à ce titre le savoir est indissociable de celui qui le possède et n’est pas transmissible sans déperdition. Ces emplois là sont beaucoup moins menacés de délocalisation. Et quand ils correspondent à des besoins essentiels (métiers de bouche, plomberie, bâtiment, électricité, mécanique etc.) ils le sont encore moins.

Il s’agit d’une forme d’intelligence qui repose sur des savoir-faire qu’il faut maîtriser concrètement, que nourrit l’expérience et qu’il ne suffit pas de restituer verbalement. Reposant davantage sur ce que Pascal appelait l’esprit de finesse (l’intuition) que sur l’esprit de géométrie (l’intelligence conceptuelle), elle prédispose à exercer des métiers dans lesquels la pensée est intimement unie à l’action.

A ce titre elle est structurellement rétive à toute forme d’organisation qui fragmente le travail en divisant les tâches dans le but d’améliorer la productivité. Les métiers manuels artisanaux sont donc incompatibles par nature avec la taylorisation du travail et donc avec la logique capitaliste

3/…. et oppose un contre-modèle à la division du travail, socle du système capitaliste

La réconciliation de la pensée et de l’action est une remise en cause radicale du capitalisme. Une remise en cause radicale du capitalisme, pas de l’économie libérale. L’auteur affirme sans ambiguïté que la recherche du profit n’est pas en elle-même un problème.

Le problème apparaît quand la recherche du profit subordonne le bien intrinsèque d’une activité – la qualité du produit, les conditions dans lesquelles il est produit, les méthodes et le temps qu’il faut pour le produire – aux exigences extrinsèques du profit.

Il s’agit donc d’une critique radicale du capitalisme au sens littéral du terme puisqu’elle s’attaque à la racine (radix) même du capitalisme : la dissociation de la réflexion et de l’action qui lui est consubstantielle et dont la taylorisation n’est que la systématisation tardive.

La digression historique qu’il fait sur les débuts du capitalisme est, de ce point de vue, éclairante. Il rappelle qu’au XVIIIème siècle, à l’aube du capitalisme, de nombreux travailleurs travaillaient à la pièce et à domicile, cherchant prioritairement à assurer leur subsistance en satisfaisant des besoins limités et en exerçant le travail le moins désagréable possible. Fort logiquement l’augmentation de leur rémunération ne les incitait pas à travailler plus pour gagner plus mais au contraire à travailler moins pour satisfaire les mêmes besoins à moindre coût de pénibilité.

Seul le rapport de forces entre demandeurs d’emplois et employeurs permit tout au long du XIXème siècle d’imposer aux travailleurs une augmentation de la production et une dégradation de leurs conditions de vie qu’ils n’avaient jamais acceptée tant qu’ils avaient le choix. Car contrairement à la fameuse rationalité économique de l’individu qu’invoquent souvent les apôtres du capitalisme, l’aspiration spontanée de l’être humain n’est pas de gagner plus pour consommer plus.

Ce n’est qu’avec le développement et les découvertes de la psychologie expérimentale et l’avènement du marketing dans la seconde moitié du XXème siècle que la contrainte économique a cédé le pas à la manipulation : en stimulant de nouveaux besoins et de nouveaux désirs chez le consommateur qui est aussi un travailleur on peut convaincre le travailleur de travailler plus pour gagner plus. Certes ce passage de la société industrielle à la société de consommation n’aurait pas été possible sans le développement du crédit à la consommation qui, lui aussi, repose sur une révolution copernicienne des mentalités en renversant la signification morale de l’endettement.

Désormais la dépense et la multiplication de besoins artificiels ne sont plus des symptômes de corruption et d’intempérance mais au contraire un élément de progrès et de civilisation. S’endetter cessa d’être honteux et devint au contraire le signe que l’on était responsable et respectable puisque l’on bénéficiait de la confiance de son banquier.

Conséquence concrète : une régression de la liberté individuelle inversement proportionnelle au processus de domestication de travailleurs désormais disciplinés puisque captifs d’un système routinier et standardisé dont ils ne peuvent plus se passer. A l’usine comme au bureau.

4/ L’artisanat permet de cultiver les vertus humaines

L’auteur passe ensuite en revue les bénéfices personnels que l’on peut retirer de métiers manuels artisanaux.

Ces bénéfices sont tout d’abord d’ordre psychique. Le travail manuel valorise le travailleur à ses propres yeux et aux yeux du monde extérieur. C’est une source de satisfaction perpétuelle qui ne dépend pas de la bienveillance d’autrui ou des circonstances extérieures.

Il procure une estime de soi profonde et une valorisation sociale non aléatoire. A ce titre le travail artisanal est facteur de tranquillité et de sérénité. Mais ces bénéfices sont surtout d’ordre moral : les métiers artisanaux nous aident à devenir humainement meilleurs !

Ils constituent d’abord un antidote contre la vantardise qui est le propre de l’adolescent incapable d’imprimer sa marque au monde. A l’inverse l’artisan est libéré de la nécessité de fournir une série de gloses bavardes sur sa propre identité pour affirmer sa valeur.

Il lui suffit en effet de montrer la réalité du doigt : le bâtiment tient debout, le moteur fonctionne, l’ampoule illumine la pièce. Par conséquent ils favorisent l’honnêteté intellectuelle. L’homme de métier est soumis au jugement infaillible de la réalité et ne peut pas noyer ses échecs ou ses lacunes sous un flot d’interprétations.

C’est particulièrement vrai dans les arts comme la médecine et la mécanique qui consistent à réparer ce que nous n’avons pas fabriqué nous-mêmes. Cette attitude prend le contrepied du fantasme de maîtrise qui imprègne la culture moderne et qui est complaisamment encouragé par la société de consommation. Elle incite à l’honnêteté et à l’humilité.

Ensuite ils renforcent le discernement et l’autonomie du jugement. L’artisan ne voue pas un culte à la nouveauté, il respecte les critères objectifs de son art qui repose sur la connaissance intime de la réalité et sur le sens de l’observation.

Cela le libère, au mois partiellement, des manipulations du marketing qui cherche à détourner notre attention de la réalité des choses en déployant un récit qui repose sur des associations imaginaires dont le seul but est d’exagérer des différences tout à fait mineures entre les marques.

Il restaure les vertus de patience et de persévérance : le savoir-faire artisanal suppose de consacrer beaucoup de temps à une tâche spécifique et de s’y impliquer profondément dans le but d’obtenir un résultat satisfaisant.

C’est aux antipodes du management contemporain qui, lui, préfère de loin l’exemple du consultant en gestion qui ne cesse de vibrionner d’une tâche à l’autre et se fait un point d’honneur de ne posséder aucune expertise spécifique.

Le savoir-faire artisanal prémunit contre l’esprit de système : en valorisant l’observation patiente des faits et du fonctionnement de phénomènes qui existent indépendamment de notre volonté il écarte les raisonnements de type idéologique ou les théories du complot.

Celles-ci séduisent en effet ceux chez qui l’engouement pour les discussions abstraites l’emporte sur l’observation correcte des faits et qui, pour cette raison, sont enclins à dogmatiser sur la base d’une poignée d’observations. A ce titre il prédispose à une mentalité libérale.

Enfin il développe le sens de la gratuité : on dit parfois que le savoir-faire artisanal repose sur le sens du travail bien fait, sans aucune considération annexe.

Il s’agit d’un cas devenu très rare dans la vie contemporaine d’une idée du bien qui est désintéressée et qui est encore susceptible d’être défendue publiquement.

5/ Le choix de l’artisanat est un choix profondément subversif

C’est non seulement notre système économique qui est acquis à la dissociation de la pensée et de l’action mais également notre système scolaire, qui malgré les déclarations incantatoires multiculturalisme qui exaltent la diversité, fonctionne sur une conception très restrictive des qualités humaines.

Car, à y regarder de près, il y a assez peu d’individus naturellement enclins à rester sagement assis en classe pendant seize ans de scolarité avant de passer éventuellement plusieurs décennies sagement assis dans un bureau. C’est pourtant la norme dans notre système scolaire alors même que nous nous gargarisons du terme « diversité ».

Les profils qui sont valorisés sont ceux qui se prêtent le plus facilement à des tests et qui rentrent le plus facilement dans un formulaire bureaucratique. Tel qu’il est conçu, notre système de formation prédispose les étudiants aux emplois de l’économie de l’information parce que la routine universitaire habitue les jeunes gens à accepter comme un état de fait normal le décalage entre la forme et le contenu, les représentations officielles et la réalité. Il sert à inculquer un état d’esprit qui, comme jadis en Union soviétique, est indispensable à la survie dans un environnement démocratique.

Ce type de simplification sert plusieurs objectifs institutionnels. En nous pliant à ces objectifs nous finissons par ne plus considérer notre propre personnalité qu’à travers des critères d’évaluation élaborés par d’autres et par oublier que les objectifs poursuivis par les institutions ne sont pas nécessairement les nôtres.

S’orienter vers l’artisanat c’est faire un choix de vie en se donnant les moyens de trouver un métier profondément gratifiant mais c’est également un choix qui exige suffisamment de liberté intérieure et de persévérance pour ramer à contre-courant d’une société globalement acquise à la dissociation de la pensée et de l’action et à un entourage qui ne comprendra peut-être pas que vous refusiez la voie d’un avenir professionnel tout tracé qu’il considère tout à la fois comme inévitable, obligatoire et hautement souhaitable.

6/ Conseils aux jeunes qui veulent s’orienter

L’auteur commence par rappeler une vérité fondamentale : travailler est pénible et sert nécessairement les intérêts de quelqu’un d’autre. C’est même pour ça qu’on nous paie. C’est même la seule raison. Cette dure réalité étant rappelée la question du choix du travail à exercer peut désormais être posée.

Matthew Crawford fait ensuite un constat : il y a davantage d’étudiants dans des filières généralistes de l’enseignement supérieur que de besoins en cadres supérieurs sur le marché du travail. Il en conclut donc qu’il ne faut pas se fourvoyer dans une voie qui, pour la majorité de ceux qui s’y engagent, débouchera sur une voie de garage.

Quoi de pire que d’être structurellement sous-employé dans des tâches ancillaires qui ne correspondent ni à ses compétences ni à ses aspirations fondamentales ?

Le choix qu’il propose de faire est le suivant: un choix qui, dans la mesure du possible, mobilise la plénitude des capacités humaines, un choix qui corresponde vraiment à ses aspirations profondes, à ses capacités, à son tempérament et, bien évidemment, aux besoins du marché de l’emploi.

L’idéal est, d’après lui, un métier où le face-à-face est la norme, où l’individu est responsable de son propre travail et où la solidarité du travail collectif repose sur des critères dépourvus d’ambiguïté plutôt que sur des rapports sociaux de manipulation.

Et l’auteur de conclure que, si vous ne ressentez aucune inclination pour la recherche universitaire, rien ne vous oblige à simuler le moindre intérêt pour la vie d’étudiant dans l’espoir de gagner décemment votre vie à la sortie.

En apprenant un métier puis en exerçant une carrière d’artisan indépendant vous aurez davantage de chances de vous sentir mieux dans votre peau et d’être mieux payé qu’en restant enfermé dans un bureau ou parqué dans un open space à manipuler des fragments d’information.

Critique du cléricalisme parce que fidèle à l’Eglise : le cas du père Zanotti-Sorkine

On peut classer les conservateurs en deux catégories : ceux qui souhaitent conserver ce qui en vaut la peine pour le transmettre aux nouvelles générations et ceux qui refusent par principe de remettre en cause ce qui existe. Le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine appartient à la première catégorie. C’est pourquoi le témoignage qu’il donne dans le livre-entretien qui lui est consacré (Homme et prêtre : tourments, lumières et confidences) risque de lui aliéner ceux qui appartiennent à la deuxième. La franchise désarmante avec laquelle il décrit les dysfonctionnements, les non-dits, les impasses, les échecs dans le domaine pastoral est en effet inhabituelle. A l’image de son parcours de vie, son témoignage désarçonne.

Né d’un père corse et d’une mère juive d’origine russe, ce jeune juif inscrit au catéchisme par un père catholique non-pratiquant a petit à petit découvert que l’amour qui imbibait son foyer avait pour source un Dieu qui est Amour. Première conclusion : si la croissance de la foi dans un cœur suppose la réflexion, la naissance de la foi suppose d’abord une expérience de Dieu. Puis au contact d’un prêtre il sentira progressivement que Dieu l’a « pris » pour devenir prêtre et en ressentira un bonheur profond. Deuxième conclusion : la médiation humaine est le grand moyen dont Dieu se sert pour attirer les âmes à Lui. C’est notamment par la liturgie, premier outil de catéchèse que sa foi s’affermira. Troisième conclusion : notre intuition sensible est la porte d’entrée de notre âme et la négliger sous prétexte d’exalter la raison revient à supprimer le chemin qui mène à Dieu.

Ensuite il approfondira sa vocation au contact de femmes et d’hommes de Dieu remarquables. Mais sa vocation de prêtre sera longtemps entravée par de nombreux hommes d’Eglise. Avant de trouver sa place, d’être ordonné prêtre et de ressusciter littéralement la paroisse marseillaise en perdition qu’on finit par lui confier, Michel-Marie Zanotti-Sorkine vérifiera par lui-même cette maxime : on souffre parfois pour l’Eglise mais on souffre très souvent par l’Eglise.

Blessé par les contre-témoignages, les reniements et les trahisons qu’il a constatés dans le clergé, il livre un témoignage extrêmement précieux parce que sans concession au politiquement correct et sans crispation identitaire. Parfois animé d’une sainte colère, il n’hésite pas à porter le fer dans la plaie et à mettre le doigt là où ça fait mal mais sans esprit de polémique et sans laisser sa sensibilité, pourtant très vive, lui dicter ses propos. Son témoignage et les conclusions qu’il tire de son expérience sont dénués de toute complaisance mais pas de toute charité. Ses critiques portent sur des dérives et non des personnes. Son objectif est d’annoncer le Christ et de supprimer tout ce qui dans nos cœurs et dans nos mœurs y fait obstacle.

Fautes et responsabilités du clergé : quelques exemples

La promotion systématique d’une pastorale volontairement désincarnée au nom de l’authenticité dont le résultat a été de faire fuir les hommes de chair et de sang et de ne garder que les cerveaux sur pattes, espèce peu fréquente dans l’humanité courante mais malheureusement surreprésentés dans le clergé.

Le manque de charité dans l’accueil des candidats au baptême. L’esprit de système de certains responsables pastoraux qui impose des parcours fléchés préétablis à des personnes qui auraient besoin que l’on s’adapte à eux, à leurs possibilités et à leurs disponibilités constitue un contre-témoignage d’une portée incalculable. D’abord parce que seul l’accueil au cas par cas permet de montrer à quelqu’un qu’on le considère comme une personne et pas comme un numéro. Ensuite parce que préférer se raccrocher à des schémas pastoraux plutôt que d’accueillir les gens tels qu’ils sont c’est le signe qu’on ne croit plus la Grâce capable d’agir. Car s’il n’y avait qu’à suivre un système établi l’Esprit Saint ne servirait plus à rien.

L’affaissement du désir missionnaire. Michel-Marie Zanotti-Sorkine l’affirme sereinement : l’expansion du règne de Dieu et le désir de faire de nombreux chrétiens n’est pas premier chez un certain nombre de responsables de l’Eglise. De là le conservatisme funeste et le dogmatisme que l’on rencontre en matière pastorale (plus souvent qu’en matière doctrinale) de certains responsables diocésains face à toute initiative nouvelle remettant en cause les pratiques déjà établies.

La cléricalisation des laïcs. Elle résulte de la sous-traitance de certaines tâches pastorales à des paroissiens les plus engagés et entraîne des conséquences déplorables. D’abord parce qu’en enrôlant des laïcs dans une équipe liturgique, un conseil pastoral ou dans la gestion des comptes paroissiaux on les détourne de leur devoir d’état – être présents à leur famille, à leurs amis et à leurs collègues de travail – et donc de leur vocation qui consiste à témoigner de leur foi là où le prêtre n’est pas accepté et là où il ne peut accéder. Ensuite parce qu’à force d’empiéter sur les prérogatives du prêtre on aboutit à des querelles de pouvoirs qui blessent la communion et la charité.

Le manque de charité fraternelle entre les prêtres : c’est parce que le fonctionnement des structures ecclésiales a été calqué sur le modèle de l’entreprise et non sur celui de la famille que l’on se retrouve avec des prêtres qui se comportent comme des PDG, des militants syndicalistes, des gestionnaires et des carriéristes. Ce manque de charité fraternelle est imputable au manque de vie commune des prêtres. Car la vie commune oblige à accorder de la considération à son voisin, à se mettre à sa place et à faire preuve de patience : elle oblige à l’amour ! On aboutit au paradoxe que la vie d’un apôtre exige parfois d’eux moins de sacrifices offerts par amour que celle d’un père ou d’une mère de famille qui, eux, mènent avec leurs enfants une vie communautaire et doivent sacrifier par amour une partie de leurs désirs et de leurs envies.

L’atrophie de la vie spirituelle des chrétiens que masque la démultiplication des instances réflexives, des groupes d’échanges et de communication. Elle est la seule responsable du peu de fruits et de vocations qu’on ne cesse de déplorer.

Des recommandations de bon sens

Dans les églises le primat doit être donné à la propreté, à la beauté et au silence, source de fécondité surnaturelle. Pour les personnes le primat doit être accordé à l’accueil, à l’écoute et à la bienveillance : tout jugement doit être banni. L’accueil doit être tel que nul ne puisse se plaindre de ne pas avoir rencontré la tendresse de Dieu.

L’organisation de la paroisse doit prendre pour modèle celui de la famille: infrastructure minimaliste voire inexistante, réunions rares et dans un contexte convivial – autour d’un verre ou d’une bonne table. Les relations entre les paroissiens et avec le prêtre doivent être simples et franches : pas de pharisaïsme, nous sommes tous des êtres en voie de conversion. Les échanges doivent baigner dans un climat de simplicité bienveillante et d’égalité entre les êtres.

Le catéchisme est une matière que l’on doit enseigner et que les enfants doivent apprendre. Mais il ne peut se transmettre positivement que dans un climat surnaturel dans lequel Dieu s’éprouve avant qu’Il ne se pense. La priorité est donc d’initier les enfants à la prière, à la messe et aux sacrements. Il faut aussi leur fournir des exemples vrais et crédibles, notamment en leur transmettant les témoignages que constitue la vie des saints racontée dans des dessinées de qualité comme la vie de Don Bosco par Jijé. Il faut aussi que ceux qui annoncent le mystère en vivent. C’est pourquoi des catéchistes qui ne pratiquent pas ne devraient pas être autorisés à faire le catéchisme. Seule la cohérence entre les paroles et les comportements peut être crédible.

Pouvait-on faire mieux que le bouddhisme en l’absence de révélation divine ?

Bénédictin, père abbé émérite de l’Abbaye de Saint-Wandrille, Dom Pierre Massein a toujours été attiré par l’Extrême-Orient. Il a appris le sanscrit et le pâli pour pouvoir lire dans le texte les écrits bouddhistes. Il a également appris le thaï et s’est imprégné de la culture thaï avant de partir pour la Thaïlande où il a longtemps vécu. Il a fait l’expérience de la vie des moines bouddhistes dans un monastère thaï en forêt.

Dans son livre Un moine chrétien rencontre des moines bouddhistes, Dom Massein témoigne d’une expérience particulièrement originale du dialogue interreligieux. Il relate moins des dialogues entre croyants ouverts à la rencontre qu’une rencontre de moines ouverts vers l’absolu et en profite au passage pour battre en brèche l’idée communément admise que le bouddhisme est une religion athée.

Le moteur de la démarche des moines chrétiens et bouddhistes est en effet une aspiration mystique vers cet absolu que les premiers osent appeler non seulement Dieu mais aussi Père et dont les seconds n’osent rien dire par peur de dire des choses fausses.

Les points communs à la pratique monastique chrétienne et bouddhiste (disciplines concernant le sommeil, l’alimentation, les horaires, le mode de vie ascétique) a servi à Dom Massein de terrain d’entente et de point de départ pour découvrir, dans le nécessaire apprivoisement mutuel et en surmontant les limites du langage, le cheminement spirituel des moines bouddhistes qu’il a côtoyés.

Divergence doctrinale et convergence des expériences spirituelles

Dans le christianisme, chaque homme est invité en tant que personne unique et irremplaçable à entrer en relation avec un Dieu personnel…tellement personnel qu’il est Un en trois personnes ! La doctrine bouddhiste, quant à elle, ne nie pas la notion de personne mais elle l’ignore. Son objet est plutôt de renoncer à l’ego.

C’est là que l’expérience de Dom Massein dans un monastère bouddhiste est instructive. En fréquentant au quotidien des moines bouddhistes burinés par des années d’ascèse, il ne peut que constater et admirer chez la plupart d’entre eux un remarquable équilibre intérieur, à la fois psychologique et spirituel.

Manifestement, ce qui s’était épanoui en eux pendant toutes ces années, c’était…leur personne. L’expérience spirituelle qu’ils avaient faite et qu’ils continuaient à faire dépassaient leur doctrine.

D’où sa question : peut-on penser qu’ils bénéficient d’une grâce de Dieu ? Ou plutôt : peut-on penser qu’ils n’en bénéficient pas ? Car, dit-il, on ne peut mener une vie si exigeante, aussi longtemps et d’une façon aussi épanouie, sans une grâce de Dieu. Dom Massein exprime sa conviction profonde: ces moines font une expérience anonyme de Dieu.

Mais, après tout, est-ce si étonnant ? Le Christ ne disait-il pas qu’on reconnaissait un arbre à ses fruits ? Et si l’on admet que Dieu passe par les sacrements mais n’en est pas prisonnier pour autant, alors qu’est-ce qui permet d’affirmer que la Seigneur ne Se manifeste pas à l’homme – de manière certes voilée – dans la tradition bouddhiste ? Le Créateur ne Se révèle-t-il pas déjà de manière anonyme dans Sa création ?

Le bouddhisme: un lointain cousin de la théologie apophatique ?

Au-delà de la diversité doctrinale de ses différentes écoles, le boudhisme aspire à rejoindre l’absolu. Il croit que seul le fait de rejoindre l’absolu peut combler l’aspiration au bonheur qui se trouve au coeur de chaque homme. Saint Augustin ne disait pas autre chose. Partant du constat qu’il était un être de désirs infinis, il en déduisait fort logiquement qu’il ne pouvait trouver le bonheur que quand ses désirs auraient trouvé un objet lui-même infini : Dieu.

Mais, prudent, le bouddhisme s’interdit de dire quoi que ce soit sur cet absolu. Prudence méthodologique ou scrupule déontologique : la réalité ultime ne peut être ni imaginée, ni exprimée par des mots tirés de l’expérience humaine. Là encore, le bouddhisme rejoint la tradition chrétienne de la théologie dite apophatique. Cette tradition, également appelée théologie négative et illustrée par le pseudo-Denys, consiste à dire non pas ce que Dieu est mais ce qu’Il n’est pas.

C’est exactement ainsi que le bouddhisme parle du nirvâna. Il le décrit en utilisant des termes négatifs pour dire ce que n’est pas le nirvâna. Loin de tout nihilisme, il s’agit là encore d’une description apophatique d’une réalité ineffable qui vise à détruire les fausses représentations que nous pourrions être tentés de nous en faire et tous les conditionnements qui feraient que l’absolu ne serait plus l’absolu.

Nous savons bien que notre tendance naturelle est de donner une valeur absolue à des choses qui n’ont qu’une valeur relative (un système de pensée, une vertu, une institution…) – en langage chrétien, on appelle ça se faire des idoles – et le bouddhisme agit directement contre cette tendance pour aboutir à une vraie liberté intérieure.

Le bouddhisme affirme ainsi que nul ne peut provoquer le nirvâna puisque, si le nirvâna était lui-même l’effet d’une cause, il serait lui-même quelque chose de relatif et non d’absolu. Il serait « ravalé » au rang de conséquence d’une cause extérieure et antérieure: il ne serait pas l’Absolu.

Il y a un non né, non causé, non créé, non formé. S’il n’y avait pas de non né, non causé, non formé, nulle sortie de ce monde ne serait possible. Mais puisqu’il y a un non né, non causé, non créé, il est possible d’échapper à ce monde né, causé, créé, formé.

Udana III,3

Le moine bouddhiste sait très bien qu’il ne fait que préparer le terrain en le déblayant de tout ce qui l’encombre et qu’il se dispose ainsi à accéder à un nirvâna dont nul ne sait quand il adviendra. Au coeur de la démarche bouddhiste se trouvent la gratuité et l’ouverture à la transcendance. C’est d’ailleurs la seule justification de l’ascèse du renonçant et plus généralement du moine. Qu’il soit bouddhiste ou chrétien.

Le bouddhisme vaut-il le christianisme ?

Derrière question se cache bien évidemment celle du relativisme.

Dom Massein écarte la tentation du relativisme : un non-croyant qui sera sauvé le sera toujours par le Christ qui est l’unique sauveur. Telle est la révélation que Dieu nous apporte en Jésus-Christ, Son Fils: c’est parce que l’homme est naturellement impuissant à monter jusqu’à Dieu que Dieu est descendu jusqu’à l’homme. Ce que le Christ demande aux chrétiens, c’est de vivre de Son amour puis de témoigner de Lui en actes et en paroles, auprès des bouddhistes comme des autres.

Mais, comme le fait remarquer Dom Massein, si le Christ est le seul sauveur, le salut chrétien n’est pas formellement un salut par la connaissance – c’est la tentation de la gnôse – mais par la charité.

Ce n’est pas une question de doctrine. La doctrine ne sauve pas. Tu dis que tu crois qu’il n’y a qu’un seul Dieu et tu fais bien, les démons aussi et ils en tremblent (Lettre de Saint Jacques 2, 19).

Si la foi peut sauver, la foi est l’adhésion à une personne que l’on connaît déjà comme une personne. C’est le sens de l’expression « j’ai foi en toi ». C’est une question de confiance. C’est la confiance du centurion romain qui s’en remet entièrement à Jésus et qui fait dire à ce dernier : Amen, je vous le déclare, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi (Matthieu 8, 5-17). Mais pour cela encore il faut non seulement savoir à qui on a affaire mais aussi déjà savoir qu’on a affaire à quelqu’un. Sinon, la question de la foi qui sauve se pose autrement.

Comme le dit Saint Thomas d’Aquin, la foi peut exister à l’état implicite dans le coeur de l’homme et le sauver quand, à un moment crucial de sa vie, il opte pour le bien et accomplit la volonté de Dieu quelle que soit la manière dont il Le conçoit…où ne Le conçoit pas. Un peu comme le centurion romain cité en exemple par Jésus à ses disciples (qui ont dû modérément apprécier).

Le bouddhisme peut-il aider les chrétiens à devenir davantage chrétiens ?

La philosophie grecque possédait un mode de raisonnement propre et indépendant des différentes écoles philosophiques (pythagoricienne, péripatétique, milsénienne etc.). C’est ce mode de raisonnement que les chrétiens ont fini par adopter et qui leur a permis de mieux exprimer et de mieux exposer la Bonne nouvelle dont ils étaient les heureux bénéficiaires. C’est ainsi qu’est née la théologie sous la forme que nous connaissons actuellement.

L’exemple le plus fameux de cette récapitulation du patrimoine grec, à l’origine extérieur à la révélation, est l’oeuvre de Saint Thomas d’Aquin qui s’appuie très largement sur l’étude d’Aristote.

De même, le bouddhisme possède une connaissance concrète de la vie intérieure qui est distincte de sa ou plutôt de ses doctrines. C’est une somme de sagesse pratique et une discipline spirituelle qui a pour objet de nous libérer des passions qui nous rendent malheureux, d’exercer notre discernement pour ne pas nous fourvoyer dans des illusions qui sont des impasses et à cultiver la sérénité face aux vicissitudes de l’existence.

Alors, si nous prenons au sérieux ce que nous recommande Saint Paul et que nous prenons à notre compte tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges (Philippiens 4, 4-9) la question se pose: quel usage les chrétiens peuvent-ils faire du bouddhisme ?

Le Royaume par Emmanuel Carrère

Tous sont appelés au Royaume

Le livre d’Emmanuel Carrère Le Royaume est le témoignage de vie d’un homme qui a été chrétien, qui ne l’est plus, qui est devenu agnostique et qui, néanmoins, ne peut se détacher du Christ.

Il essaie de faire le point et de résumer en des termes accessibles au grand public ce que les études historiques et exégétiques peuvent nous apprendre des premiers temps du christianisme, de sa diffusion et des péripéties. Commentant les Actes des apôtres puis les Évangiles l’auteur restitue le contexte, mêlant allègrement la grande et la petite histoire. Quand certaines périodes échappent au savoir des historiens il prend le relais non sans avertir préalablement ses lecteurs qu’il quitte le terrain historique pour celui de sa pure imagination.

C’est donc un livre d’enquête à la fois historique et histrionique car il se met en scène ses doutes, ses erreurs et ses volte-faces avec une forme de légèreté ou d’impudeur – ça dépend du point de vue qu’on adopte – qui rappelle fortement les Essais de Montaigne.

Si ce livre de six cents pages est un succès de librairie c’est, à mon avis, en grande partie grâce à son style. Il est alerte, plaisant, et oscille entre niveau de langue élevé, parfois poétique, et registre truculent. Ce que certains qualifieront de « grossier » d’autres y verront quelque chose de « leste » ou de « gaulois ». Il y a ceux que Rabelais effraie et ceux qu’il ravit. Ceux qui raffolent de Frédéric Dard et les autres. C’est une question de sensibilité individuelle : certains peuvent ne pas aimer, d’autres, comme l’auteur de ces lignes, ont lu l’ouvrage avec un réel bonheur et beaucoup de reconnaissance envers l’auteur.

C’est pourquoi je trouve qu’il faut lui rendre justice en le lavant de quelques accusations bêtes qui lui ont été adressées.

Ainsi lui reprocher de manière de n’être ni romancier, ni historien, ni poète n’a pas de sens : c’est lui contester un titre, ça ne dit rien de son livre. On pourrait adresser exactement le même reproche à Montaigne : cela signifie-t-il que ses Essais sont sans intérêt ? C’est bête.

De même lui reprocher d’avoir l’insolence de vouloir triturer la Bible c’est reprendre exactement le même argument que ceux qui ont condamné l’idée même d’une exégèse biblique au sein de l’Église au XIXème et au début du XXème siècle et ceux qui, aujourd’hui encore, condamnent – parfois à mort – tous ceux qui voudraient faire une exégèse du Coran. Non seulement c’est bête mais c’est dangereux.

C’est d’autant plus bête que, dans ce qu’il écrit effectivement, il y a matière à objections. Des provocations gratuites qui font penser à un adolescent très fier d’indigner les adultes en faisant des confidences à haute voix sur ses préférences sexuelles en pleine réunion de famille (il aime bien surfer sur des sites cochons, il adore la masturbation féminine, etc.) qui viennent comme un cheveu sur la soupe, il y en a effectivement quelques unes et on pourrait s’en passer.

C’est aussi une concession à l’esprit du temps pour se dédouaner d’être trop catho-compatible et en un sens on le comprend : plus de six cents pages pour dire qu’il n’est plus chrétien mais qu’il ne peut se résoudre à être bêtement athée c’est quand même la preuve que la question l’obsède !

Je suis le premier à dire que de tels procédés sont bêtes et dénués du moindre intérêt. Mais personne n’est forcé de ne retenir que ces quelques provocations infantiles disséminées sur six cents pages à la fois drôles, instructives, passionnantes et profondes.

On peut trouver l’auteur irritant – ce n’est pas mon cas mais je ne prétends pas être la norme – mais il a le mérite de pointer du doigt le mystère de l’Incarnation et de ses conséquences sur l’histoire de l’humanité et c’est suffisamment rare pour être souligné et recommandé. Et j’aurais tendance à faire mien le proverbe zen : Quand le doigt montre la lune, le sage regarde la lune et le sot regarde le doigt.