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La formule de Boltzmann

Le devoir de réserve qui s’impose aux hauts fonctionnaires est parfois un couvercle bien lourd à porter : on voit et on comprend beaucoup de choses, on assiste à de nombreux événements dont on est parfois protagonistes, on connaît le dessous des cartes mais on ne peut les révéler sous peine de provoquer l’effondrement du château de cartes…

Les romans de Gérard Pardini, haut fonctionnaire ayant exercé des responsabilités à la fois opérationnelles et stratégiques dans divers ministères régaliens, n’en sont donc que plus précieux. Sans rien dévoiler des dossiers qu’il a eus à connaître au fil de sa carrière, il livre une réflexion qui est nourrie de son expérience.

Lucides, désabusés mais également drôles ses romans portent un regard sans complaisance sur l’évolution de notre société mais sans hostilité, à l’image de ces moralistes du XVIIème siècle qui, après avoir fréquenté les cercles de pouvoirs, côtoyé les grands et sondé leurs petitesses en tirent des leçons qu’ils veulent partager.

C’est dans cette veine que s’inscrit le dernier roman de Gérard Pardini intitulé La formule de Boltzmann et publié chez L’Harmattan (les premières pages peuvent être lues sur http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article134).

 On y voit des décideurs persuadés d’œuvrer pour le bien de l’humanité mais qui ne soupçonnent pas un seul instant la noirceur de leurs âmes, un système politique conçu pour favoriser l’harmonie qui, au fil des catastrophes déraille vers l’absurde, une folie qui est aussi celle de leurs administrés et une lucidité sur l’évolution du monde qui reste l’apanage des femmes.

Cela vous fait penser à quelque chose ?

Marche avant par Alexandre Poussin

La publication récente des dernières aventures de la famille Poussin à Madagascar, Mada Trek, nous a incité à remettre en ligne la recension faite il y a dix ans d’un livre assez original d’Alexandre Poussin, intitulé Marche avant.

Après avoir passé sa jeunesse à escalader nuitamment les monuments parisiens et à faire une cour aussi assidue qu’originale à Sonia, il fait le tour du monde à bicyclette, traverse à pied l’Himalaya avec un ami, repasse par Paris pour épouser Sonia qu’il emmène ensuite en promenade pendant trois ans : le temps de rallier à pieds la ville du Cap en Afrique du Sud au lac de Tibériade en Israël, couchant chaque soir à la belle étoile ou chez l’habitant. En 2004 et 2005 Alexandre et Sonia raconteront leur expérience et surtout les multiples rencontres qui ont émaillé leur périple dans un livre publié en deux tomes intitulé Africa Trek que suivit un DVD éponyme. En 2011 Alexandre Poussin nous livre ses réflexions, ses méditations et son expérience dans un livre à la fois original, drôle, profond et très bien écrit intitulé Marche avant.

En quête de vérités qui aident à vivre, Alexandre Poussin ne cesse de tracer sa voie, de suivre son propre chemin et, inévitablement, il brouille les pistes. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

Tombé amoureux de l’Afrique et de sa beauté au contact de la revue L’Afrique réelle, dirigée par le controversé Bernard Lugan – proche de la droite radicale – Alexandre Poussin bat en brèche les stéréotypes sur l’Afrique et consacre des pages vibrantes au courage des Africains qui, simplement pour ne pas périr, doivent travailler d’arrache-pied – parfois au sens propre du terme – et mènent une vie de labeur que, selon lui, aucun Européen contemporain ne supporterait plus de trois semaines….

Déjà à Sciences po Grenoble il préférait les stages ouvriers aux stages conseillés. Il s’est ainsi embarqué comme mousse avec des marins-pêcheurs et a travaillé comme garçon de ferme dans les alpages afin de toucher du doigt la réalité de ces métiers ainsi que les conditions de vie de ceux qui les exerçaient au lieu d’effectuer sagement des photocopies dans une préfecture ou dans un cabinet de conseil. Il y découvrit des difficultés, des drames et des contradictions qui sont le reflet de nos choix de société. C’est peut-être pour cela que ses professeurs avaient tenté de l’en dissuader en faisant valoir que cela ne lui servirait à rien. C’est assurément pour cela que son rapport de stage sur l’agriculture fut étrillé : il y remettait en cause, exemples à l’appui, le modèle de l’agriculture industrielle.

Scout revendiqué qui ne tarit pas d’éloges sur la formation humaine et spirituelle qu’il doit au mouvement de Baden Powell il est également – et selon lui logiquement –  un écologiste viscéral. Il rend hommage à José Bové dont il salue le courage militant tout en suggérant qu’il est en avance sur son temps et que la postérité lui rendra justice. Car, si Alexandre Poussin est un écologiste engagé, il n’est pas un écologiste enragé.

Il connaît mieux que quiconque les réactions épidermiques des baby boomers que suscite la moindre interrogation pouvant remettre en cause les dogmes de la croissance exponentielle et du salut par le progrès technique. Philosophe, il se dit que chaque génération a son combat et que celui de la paix était le leur tandis que celui de l’environnement est désormais le nôtre. Généreux, il leur rend hommage pour ce qu’ils ont fait. Optimiste, il place son espoir dans la génération actuelle et les générations à venir à venir pour inverser les tendances destructrices actuellement à l’œuvre.

Ancien élève des écoles chrétiennes il se déclare sereinement défavorable à la mixité scolaire qu’il considère comme un obstacle à la formation des personnalités. Il estime que ce n’est pas un service à rendre à des adolescents et des adolescentes qui ne sont encore que l’ébauche d’eux-mêmes que de faire de l’école le terrain des jeux de l’amour et du hasard. Catholique assumé, il se déclare partisan de la sobriété volontaire qu’il considère comme la seule solution à la fois viable et vivable pour sortir de la société de consommation et de sa logique destructrice et se réfère indifféremment à Pierre Rabhi, Denis Tillinac, Jean-François Guillebaud et José Bové, Jean-Paul II ou Gandhi quand il ne cite pas purement et simplement l’Evangile.

S’il parcourt désormais le monde à pied pour faire de longs voyages à l’image des pèlerins du Moyen-Age c’est à la fois pour des raisons méthodologiques et déontologiques : par le simple fait de marcher le marcheur retrouve son corps. Il l’habite de nouveau. Il rentre en lui-même. Il se retrouve. Il reprend contact avec la Création qu’il contemple de nouveau. Son âme se reconnecte avec l’essentiel. Il se débarrasse de ses angoisses. De son stress. De l’esprit de comparaison. De l’esprit de compétition. Il n’est plus pollué et ne pollue plus. Il prend le temps. Il prend son temps. Il a le temps. Il redevient disponible aux rencontres imprévues.

L’ éthique de la marche qui le meut et qu’il promeut est la source d’inspiration de ce livre-témoignage dans lequel alternent chapitres biographique et considérations plus philosophique. Car ce jeune quadra devenu récemment jeune papa a déjà beaucoup vécu et a pris le temps de ruminer ce qu’il a vécu pour le mettre en mots. Emprunt de profondeur et rédigé avec une bonne dose d’autodérision Marche avant est un récit inclassable qui aidera tous les chercheurs de sens à étancher leur soif.

Il est plus facile de faire son devoir que de le discerner

L’aversion pour le risque guide la plupart de nos choix et se pare du manteau de la prudence. Notre préférence va à ce que nous connaissons déjà parce que c’est ce que nous maîtrisons déjà. « On sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce que l’on gagne » dit la sagesse populaire. Sagesse populaire, sagesse du bon sens sans doute mais qui s’oppose à la sagesse de Dieu qui est « folie aux yeux des hommes ».

1/ L’aversion pour le risque est un réflexe de notaire pas une vertu évangélique.

L’aversion pour le risque est une espèce d’emplâtre qui bouche nos yeux et nos oreilles aux manifestations de l’Esprit saint. A l’inverse ce sont souvent ceux qui n’ont rien pour boucher leurs yeux et leurs oreilles qui sont réceptifs à l’Esprit saint. Comme le disait le père Stan Rougier : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière ! »

L’Esprit saint se manifeste souvent par des désirs profonds qui nous apparaissent inconvenants, inadéquats ou inopportuns : choisir le célibat plutôt que la liberté sexuelle, renoncer à avoir une carrière pour être disponible à son prochain (en commençant par son conjoint !), quitter un milieu dont on maîtrise les codes mais où l’on vit à l’extérieur de soi-même, refuser de s’intégrer à un groupe au point de perdre son intégrité. Tel est le cas du général Jacques Pâris de la Bollardière.

Saint-Cyrien, officier dans la Légion étrangère, il est l’un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Il est fait grand officier de la Légion d’honneur, compagnon de la Libération et est décoré à deux reprises du Distinguished Service Order (DSO). Affecté en Algérie en 1956 il devient le plus jeune général de l’armée française à 49 ans. Il avait tout gagné et avait donc tout à perdre.

C’est ce qu’il fit pourtant en écoutant la voix de sa conscience. Elle fit de lui le seul officier supérieur en fonction à condamner ouvertement l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie. Puis, elle le poussa à demander d’être relevé de ses fonctions. En 1961, après le putsch des généraux, il quitta une armée qu’il estimait ne plus pouvoir servir parce qu’elle se dressait contre le pays qu’elle était tenue de servir. Les années suivantes il s’engagea dans les mouvements pacifistes et se définit comme un objecteur de conscience. Il fit tout cela au nom de ses convictions chrétiennes[1] et contre les habitudes de son milieu.

La répression des vérités profondes que nous sentons palpiter en nous et que nous étouffons sous prétexte de prudence et de sagesse est souvent une fin de non-recevoir opposée à l’Eprit saint dont nous redoutons l’influence sur nous. Nous avons peur que la volonté de Dieu nous entraîne dans des situations inconnues et nous éprouvent au risque de nous ébranler.

C’est ce qu’annonçait Jésus Christ à l’apôtre Pierre, le premier pape: « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu tendras les mains et c’est un autre qui attachera ta ceinture et te conduira où tu ne voudras pas. » (Jean 21, 18).

 

 

2/ Il est beaucoup plus facile de faire son devoir que de le discerner

Nous avons peur de lâcher prise pour laisser les commandes à l’Esprit saint et c’est pour ça que nous cherchons à nous convaincre qu’il ne faut rien lâcher de ce qui nous tient lieu de morale et de lien social.

Notre aversion pour le risque a pour corollaire la prédilection pour ce qui est convenu. La morale des hommes est beaucoup plus rassurante mais correspond rarement à la volonté de Dieu.

C’est exactement pour cette raison que Jésus a démenti publiquement et très violemment le premier pontife de l’histoire en lui jetant à la figure : « Arrière, Satan, tu es un piège pour moi, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes. » (Matthieu 16, 23)

La prédilection pour ce qui est connu et convenu a pour corollaire l’aversion pour ce qui est inconnu et inconvenant. D’où les réticences et le malaise que nous éprouvons spontanément pour l’exercice du discernement. Le risque et l’inconfort de la liberté nous font peur.

Le discernement est beaucoup plus inconfortable et risqué que l’obéissance. C’est aussi beaucoup plus exigeant et parfois même plus épuisant. L’exercice du discernement exige de rester attentif, disponible, d’accepter de tâtonner, de faire demi-tour et d’admettre – d’abord à soi-même et ensuite aux autres – que l’on s’était fourvoyé et parfois même volontairement !

Sur le plan spirituel agir par principe en permanence est un choix de sédentaire, le discernement un choix de nomade.

Or, le chrétien n’est que de passage dans ce monde et sa patrie est dans les cieux. Son pèlerinage terrestre a pour seule raison d’être de transformer son cœur de pierre en cœur de chair. La conversion de son cœur est sa grande affaire car c’est elle qui déterminera ce que sera sa vie éternelle : un paradis ou un enfer. C’est nécessairement radical et bouleversant. C’est un pèlerinage, pas une balade digestive.

La vie chrétienne est nécessairement un signe de contradiction apporté aux hommes et au monde tel qu’il est organisé, y compris par le clergé parfois : demandez à Jeanne d’Arc ! C’est une objection au monde tel qu’il va. Ou plutôt tel qu’il ne va pas. Car il ne va pas très bien. C’est forcément un défi au moins implicite au Prince de ce monde. Il ne faut donc pas attendre de triompher dans ce monde…

L’exercice du discernement spirituel est forcément intime et personnel puisqu’il engage notre vie temporelle et éternelle. Certes ce discernement intime n’est pas pour autant un discernement solitaire : il se laisse éclairer aussi par le discernement d’autrui et au premier chef par celui de tous ses frères dans la foi, ses contemporains comme ceux des générations passées. Entre pèlerins il faut bien s’entraider…

Mais en dépit de cette solidarité de pèlerins en chemin – ce qu’on appelle la communion de l’Eglise en jargon de spécialistes – le discernement spirituel ou plutôt existentiel nous affecte inévitablement et parfois douloureusement puisqu’il nous arrache progressivement aux conceptions et aux habitudes mondaines dans lesquelles nous sommes nés et qui nous ont en partie façonnés.

L’exercice du discernement est parfois fragilisant, malaisant et angoissant mais il est indispensable et inévitable car il est salutaire : c’est par lui que nous accéderons (ou pas) à la maison du Père.

 

[1] « Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes ».

Seul le courage permet d’être sage

Quand tout va de mal en pis et que la probabilité de pouvoir remporter la victoire diminue continuellement faut-il déserter le champ de bataille pour sauver ce qui peut l’être encore ou au contraire rester à son poste parce que notre présence y est d’autant plus nécessaire ?

La décision de rester ou de s’en aller ne doit pas d’abord être prise en fonction de critères moraux mais en fonction d’une analyse précise de la situation, des tendances et des forces en présence.

Car c’est dans les replis de la réalité et dans la prise en compte de sa complexité que l’on peut trouver des raisons d’espérer et ce sont elles qui pourront donner des perspectives d’avenir et inspirer des stratégies. Ce sont elles qui justifieront de ne pas perdre espoir et de tenter quelque chose. C’est alors qu’il faudra trouver la force morale de rester et d’agir.

Pas avant.

Mais surtout ce sont elles qui donneront matière à espérer et éviteront de verser dans l’autosuggestion. En effet le baroud d’honneur ou la fidélité suicidaire à des principes abstraits sont respectivement le pavillon de complaisance du désespoir et du déni de réalité, deux attitudes également immorales.

Et si, au terme d’une analyse sans complaisance de la situation et de son évolution prévisible, rien ne nous permet d’espérer que l’on peut s’en tirer alors le repli stratégique est la seule solution éthique.

Si le général De Gaulle a acquis la conviction en 1940 qu’il fallait continuer la lutte contre l’Allemagne ce n’est qu’au terme d’une réflexion stratégique sur les rapports de forces en présence et les ressources nationales encore disponibles pour pouvoir poursuivre l’effort de guerre.

Les rapports de forces en présence ? Les Etats-Unis et l’URSS n’étaient pas encore rentrés en guerre et n’avaient donc pas pu jeter toutes leurs forces dans la bataille.

Les ressources nationales encore disponibles ? L’existence d’un empire colonial immense en territoires et en population et l’existence d’une Marine nationale encore intacte (c’était avant Mers-el-Kébir).

La décision de poursuivre la lutte ne lui avait pas été dictée par un réflexe d’orgueil national blessé mais par une réflexion froide et objective sur la réalité.

1/ Quand la tentation du pire nous inspire

Le baroud d’honneur ou la fidélité suicidaire à des principes abstraits sont en effet deux expressions d’une même tentation qu’il faut repousser : le déni de réalité. Déni de réalité qui nous est dicté par une forme de sidération face au danger qui paralyse à la fois l’intelligence et la volonté. C’est une forme de pulsion suicidaire qui nous pousse à préférer une fin effroyable à un effroi sans fin.

Ce sont deux attitudes qui ne tiennent pas compte de la réalité extérieure mais de nos dispositions intérieures. Elles ne sont ordonnées ni au bien commun ni à l’amélioration de la situation de la communauté à laquelle nous appartenons.

Pas plus que le déni de réalité, le désespoir ne doit guider nos choix car ce sont deux formes d’autosuggestion donc de mensonges.

On renonce d’entrée de jeu à prendre une bonne décision à chaque fois que l’on s’appuie sur des illusions que l’on a soi-même nourries et entretenues.

Car si se bercer d’illusions mène droit dans le mur le pessimisme n’est pas non plus un gage de lucidité : l’avenir n’est jamais le simple prolongement des tendances actuelles.

Si l’optimiste est indéniablement un imbécile heureux le pessimiste est, lui, un imbécile malheureux (ce qui n’est pas mieux) mais surtout ni l’un ni l’autre aucun ne nous renseigne utilement sur la réalité extérieure. En revanche ils nous renseignent-ils sur leurs propres réalités intérieures mais, ce faisant, ils commettent ce que l’on appelle un hors-sujet puisqu’au fond ils ne nous parlent que d’eux-mêmes.

Ce n’est pas à force de prendre ses désirs pour des réalités que la réalité finira par se conformer à nos désirs. Mais ce n’est pas non plus en prenant ses phobies ou ses peurs légitimes pour des réalités que la réalité en sera modifiée.

Comme le disent les militaires : « la peur ne supprime pas le danger ». Elle se contente de nous aveugler et de nous affaiblir et, ce faisant, elle nous prédispose à la catastrophe.

2/ Discerner avant de se décider à agir  : gage de sagesse ou alibi de la lâcheté ?

Les conditions du discernement sont difficiles à réunir en période de crise. On a, par définition, d’excellentes raisons de ne pas être serein et de ne pas pouvoir discerner correctement son devoir.

Dans ces cas-là on n’a pas le choix entre le vrai et le faux mais entre le vague et le flou ce qui est beaucoup moins facile et beaucoup moins confortable.

Dans ces cas-là il est plus facile de faire son devoir que de le discerner

La difficulté est donc de garantir les conditions d’exercice du discernement en contexte de crise ce qui suppose d’abord de distinguer bien distinguer la ligne de démarcation qui sépare la sagesse de la lâcheté.

En effet le sage et le lâche ont en commun de discerner les dangers qui se profilent à l’horizon afin d’éviter les batailles perdues d’avance et les entreprises aventureuses dans lesquelles il vaut mieux ne pas s’engager. Dans les deux cas il s’agit de savoir renoncer à bon escient et de lâcher prise à temps.

Pourtant il existe une différence majeure : la lâcheté consiste à esquiver systématiquement les situations où la somme des inconvénients virtuels dépasse la somme des avantages potentiels à titre individuel tandis que la sagesse consiste à évaluer les risques qu’il est possible et raisonnable de courir pour concourir au bien commun.

La sagesse consiste à distinguer ce qui est voué à l’échec et ce qu’il est possible de faire même si cela nous coûte. C’est l’art du possible et l’art du possible implique l’acceptation du risque.

Et c’est paradoxalement dans ce risque que viennent se nicher les raisons d’espérer : car, par définition, un échec possible n’est pas un échec certain.

La sagesse est une forme de discernement qui n’exclut pas le courage et pour cette raison ne se confond pas avec le principe de précaution. Tout simplement parce que ce n’est pas un principe mais l’art du discernement.

Or, quand on agit par principe on congédie le discernement avant d’agir puisqu’on n’en a pas besoin. En effet on dispose déjà d’un critère pour agir : le principe.

La sagesse suppose donc le courage. Ou plutôt elle repose sur le courage car c’est le courage qui la distingue de la lâcheté.

3/ C’est le courage qui permet d’être sage

Le discernement est juché sur les épaules du courage. Comment discerner l’opportunité dans l’événement a priori menaçant si on n’a pas le courage de garder les yeux ouverts et de regarder la réalité en face ?

Il est beaucoup plus sage et raisonnable de tenter sa chance – au risque d’échouer – que d’avoir la certitude d’échouer en la laissant filer. Il n’est pas raisonnable de renoncer d’entrée de jeu.

Comme le disait le général De Gaulle dans un discours du 18 juin 1942 à Londres : « Je dis que nous sommes raisonnables. En effet, nous avons choisi la voie la plus dure, mais aussi la plus habile : la voie droite ».

L’art du discernement repose sur la vertu de force car c’est le courage qui permet d’être sage. C’est en effet le courage qui rend possible de consentir à des efforts pour atteindre un objectif à long terme.

Le courage est le gage de la lucidité et la condition du discernement c’est de cultiver le courage quotidien pour être en mesure ne pas défaillir en cas de crise.

Il faut en effet s’être entraîné à réfléchir de manière concrète, posée et permanente mais il faut également s’être entraîné à dire « non » courtoisement et de manière argumentée.

« Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte mais que ce soit avec douceur et respect » 1, Pierre 3, 15-16.

Mais pour pouvoir regarder la vérité en face encore faut-il s’être habitué à ne pas (ou ne plus) se mentir à soi-même. Comme l’écrivait Charles Péguy dans Notre jeunesse : «  Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Pour pouvoir bien agir en temps de crise il faut s’y être entraîné en temps normal.

Mais au fond est-ce vraiment si étonnant ?

Dans la vie l’impermanence de toute chose – ce que nous appelons la crise quand nous sommes trop habitués ou trop attachés à ce que nous connaissons déjà – n’est-elle pas la règle plutôt que l’exception ?

Comme le faisait remarquer Michel de Montaigne : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant ».

Pour bien agir en temps de crise il faut aimer suffisamment le monde pour l’accueillir tel qu’il est sans pour autant l’approuver.

Seul l’amour affûte le discernement.

Un seul Dieu : oui mais lequel ?

Pour un chrétien le musulman est son frère en humanité.

Du moins pour un chrétien qui essaie de prendre le Christ pour modèle au lieu de substituer au Christ ses propres aspirations.

Pourquoi ? Parce que le chrétien sait que tous les hommes sont tous enfants de Dieu, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou autres.

Il croit que nous sommes tous frères parce que nous avons tous le même Père.

1/ Tous enfants d’un même Père

Nous sommes tous frères parce que nous avons tous le même Père, fort bien, mais notre frère peut aussi bien être un forban et c’est là que les difficultés commencent car si on choisit ses amis on ne choisit pas sa famille et avoir un ancêtre commun ne garantit rien.

Rien de plus inexpiables que les haines et les rancœurs familiales. L’histoire de la dynastie mérovingienne et de manière plus générale l’histoire féodale ne sont pas autre chose qu’une longue et sanglante litanie de règlements de comptes intra-familiaux.

Il n’existe rien de pire que les guerres que l’on qualifie de fratricides. L’exemple biblique de Caïn et Abel est suffisamment éloquent pour que les chrétiens qui se donnent la peine de lire la Parole de Dieu pour s’en nourrir n’aient aucune illusion sur la réalité des familles.

Le chrétien le sait bien : la famille est une réalité à évangélise en permanence, qu’il s’agisse de la famille mononucléaire – la famille telle qu’elle est défendue par les partisans de La Manif pour Tous – ou la grande famille de l’humanité. C’est un travail de longue haleine et à remettre cent fois sur le métier.

Mais le chrétien croit que la volonté de Dieu est qu’il traite tout homme comme son frère, en l’aimant comme un frère.

Parce qu’il croit que Dieu est Dieu le Père et qu’à ce titre Il est le modèle de toute paternité et que c’est pour cela qu’Il nous traite comme Ses enfants.

C’est une évidence pour le chrétien qui connait sa foi. Ce ne l’est absolument pas pour son frère musulman même et surtout s’il connaît la sienne.

Pour ce dernier Dieu est le Créateur de toute chose, et entre autres choses de l’humanité, mais il n’y a pas a priori d’analogie entre Dieu et l’homme.

Dieu est le Tout-autre et demeure donc hors de portée. Il n’y a rien de commun entre Lui et l’homme. Aucun patrimoine génétique commun. Contrairement à ce que croit le chrétien.

2/ Un Dieu créateur qui est aussi Père

Car le chrétien croit qu’en tant qu’homme il a été conçu à l’image et à la ressemblance de Dieu – « Dieu dit : faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Genèse 1, 26) – et que c’est pour cette raison qu’Il a laissé Son empreinte en lui.

D’abord en le dotant d’une conscience qui murmure à son intelligence des vérités que sa volonté consciente n’a pas toujours envie d’entendre.

Ensuite en imprimant en lui un désir d’amour tellement infini que rien dans ce monde fini ne parvient à satisfaire.

Comme disait saint Augustin : « Qui donc pourra combler les désirs de mon cœur Répondre à ma demande d’un amour parfait ? Qui, sinon toi, Seigneur, Dieu de toute bonté, Toi l’amour absolu de toute éternité ? Plus près de Toi, mon Dieu, j’aimerais reposer : c’est Toi qui m’as créé et Tu m’as fait pour Toi ; mon cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi ! »

Le chrétien sait qu’il est paramétré pour entrer en communion avec Dieu parce que Dieu l’a programmé pour cela. Parce que c’est sa vocation intrinsèque.

3/ Une relation de communion plutôt que de soumission

Le chrétien croit que Dieu a souverainement décidé de descendre de son piédestal divin pour aller à sa rencontre et tisser une relation d’intimité avec lui sur un pied d’égalité.

Dieu incarné dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que veut faire son maître; maintenant, je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jean 15, 15).

Une telle intimité avec Dieu est loin d’être acquise pour un musulman, sauf peut-être pour les mystiques soufis. Mais pour qui s’en réfère à la lettre du Coran quelle pire atteinte  à la dignité de Dieu, à Sa seigneurie que la phrase de saint Irénée : « Notre Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu » ? Tel qu’Il est présenté dans le Coran Dieu ne promet pas une rencontre intime de l’homme avec Lui.

Le Coran recommande aux musulmans de convertir les non-musulmans et de les intégrer ainsi dans la communauté des croyants (Oumma) au sein de laquelle tous seront égaux dans la soumission (islam) respectueuse à Dieu. Mais il n’est pas question de nouer une relation intime et personnelle avec Dieu ou d’aimer les non-musulmans au seul motif qu’ils sont les frères d’un même Père.

Certes le chrétien et le musulman se rejoignent dans l’opposition au polythéisme et tous deux affirment qu’il n’existe qu’un seul Dieu.

Mais reste à savoir lequel…

Le puritanisme est une invention du démon

La Bible nous présente dès l’Ancien Testament un Dieu « lent à la colère et plein d’amour » (Psaume 144). Un Dieu qui ne désire pas la mort du pécheur mais au contraire sa conversion afin qu’il vive (Ezéchiel 18, 23). Un Dieu qui fait toujours le premier pas pour aller vers l’homme (Jean 4,7) ou pour se réconcilier avec lui après chaque rupture (Zacharie 1, 3).

Pourtant c’est trop souvent (encore) avec l’image d’un Dieu sévère, inflexible, désespérant et donc culpabilisant que vivent, hélas, de très nombreux chrétiens…y compris ceux qui théoriquement savent que tel n’est pas le Dieu biblique, le Dieu des chrétiens et celui de l’Eglise catholique.

Et c’est souvent parce qu’ils en ont adopté la même image que de nombreux chrétiens sont devenus non-chrétiens et que de nombreux non-chrétiens manifestent des réactions épidermiques au seul nom de Dieu (la fameuse laïcité à la française).

1/ Une image de Dieu difforme parce que déformée

Si l’image qu’ils ont de Dieu ne correspond pas à ce que Dieu dit de lui-même d’où vient cette image déformée et donc difforme ? S’il s’agit d’une contrefaçon qui est le faussaire ?

L’homme lui-même.

Pourquoi ?

Parce que l’être humain est ainsi fait qu’il ne peut faire autrement lorsqu’il se regarde en face que de constater sa propre misère : « Je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux et je fais ce que je déteste » (Romains 7, 15).

La seule solution pour un chrétien cohérent c’est de se jeter dans les bras de son Père comme un enfant faible mais plein de confiance dans sa miséricorde. On appelle ça la conversion du cœur. C’est la parabole du fils prodigue.

Mais que se passe-t-il si l’homme refuse – par ignorance ou en pleine conscience cela ne change rien en l’occurrence – la solution que Dieu nous propose et que l’on appelle l’offre de salut ?

La première (fausse) solution et (vraie) tentation consiste à fuir la réalité désespérante avec l’énergie du désespoir en se perdant dans ce que Blaise Pascal appelait « les divertissements mondains ». C’est la tentation de notre société contemporaine. Cette tentation porte un nom que, tous, nous connaissons : la société de consommation.

La seconde tentation consiste à affubler Dieu de nos propres turpitudes et de lui en attribuer l’origine et donc la responsabilité. Nous nous décevons lorsque nous nous contemplons ? Nous projetons sur lui et nous ui attribuons notre désir de punition.

Ne trouvant d’explication ni à ses propres turpitudes, ni à ses contradictions les plus intimes l’être humain est souvent tenté de chercher un coupable. Ce peut-être un bouc émissaire qui est sacrifié pour rétablir une harmonie provisoire au sein d’un groupe humain. Quitte à passer du bouc émissaire symbolique au sacrifice humain sanglant.

Cela peut aussi aller jusqu’à une forme déguisée d’auto-punition par procuration consistant à se désigner coupable soi-même en attribuant la rigueur de ce jugement à Dieu.

Parce qu’au fond nous trouvons, sans oser nous l’avouer explicitement, plus juste et plus conforme au Bien la réaction du fils aîné que celle du père dans la parabole du fils prodigue.

Parce qu’au fond de nous-mêmes nous préférons anticiper une fin effroyable que de vivre dans un effroi sans fin. Parce que nous nous aimons tellement peu qu’il nous semble non seulement improbable mais même obscène que Dieu puisse nous aimer quand même. Quant à accepter réellement qu’il nous aime au point d’avoir accepté de mourir pour que nous vivions c’est tout bonnement scandaleux à vue humaine. : « scandale pour les juifs folie pour les grecs »(1 Corinthiens 1, 23).  C’est une pierre d’achoppement aujourd’hui encore pour nos frères musulmans.

Parce que nous nous faisons spontanément de Dieu l’image d’un super-despote éclairé et qu’à l’inverse nous sommes extrêmement désemparés face à un Dieu qui met sa toute-puissance dans son amour et accepte de se rendre vulnérable. Un tel Dieu nous prend à contre-pied, nous prend au dépourvu, dépasse notre entendement, renverse nos évidences et dépasse tout ce que nous aurions pu imaginer.

Difficile d’admettre un Dieu qui ne punit pas nécessairement les méchants et ne récompense pas nécessairement le juste ici bas. : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes » (Matthieu 5, 45).

Difficile d’admettre un Dieu qui refuse d’utiliser sa puissance pour se sauver lui-même : « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges? » (Matthieu 26, 53).

2/ Le puritanisme est une invention du Diable

Cette tentation puritaine n’est pas nouvelle. Elle est même récurrente dans l’histoire de l’humanité et est toujours actuelle. Y compris au sein de l’Eglise.

La doctrine du jansénisme a peut-être disparu en tant que doctrine mais a empoisonné et continue encore d’empoisonner la vie de nombreux chrétiens en hantant leurs représentations et leurs inconscients. De ce point de vue les romans de l’écrivain anglais David Lodge sont très cruellement instructifs (je pense notamment à Jeux de maux).

La tentation du puritanisme est une tentation non seulement récurrente mais c’est la plus diabolique de toutes parce qu’elle détourne de Dieu non seulement ceux qui y cèdent mais, par réaction, ceux qui sont témoins de leurs comportements.

Cette tentation est diabolique parce qu’elle repose sur un triple blasphème.

Premier blasphème : usurper les prérogatives du juge suprême pour se condamner soi-même et l’humanité avec. C’est prétendre se faire prescripteur du Bien et du Mal. C’est le péché originel d’Adam et Eve. Vouloir goûter du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Contester les prérogatives de Dieu, lui disputer son rôle pour s’affranchir de lui.

Deuxième blasphème : le calomnier en lui attribuant la responsabilité de jugements qui sont les nôtres et non les siens. Lui attribuer la responsabilité de jugements marqués du sceau de notre propre péché alors que seuls ses jugements sont vrais et justes.

« Moi dit le Seigneur, je vois jusqu’au fond du cœur, je perce le secret des consciences. Ainsi je peux traiter chacun selon sa conduite et le résultat de ses actes » (Jérémie 17,9-10).

Troisième blasphème : l’idolâtrie. En nous façonnant un Dieu à notre image, un Dieu qui nous accuse pour soulager le poids de l’angoisse existentielle qui nous accable et qui nous refuse la dignité inaliénable que nous a conféré le vrai Dieu en nous créant à son image, nous commettons le péché d’idolâtrie.

Nous refusons Dieu tel qu’il est, à savoir un Dieu qui est amour : « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour » (1, Jean 4,8). C’est ce manque de foi qui nous pousse à nous confectionner de toutes pièces un Dieu à notre mesure en adorant nos propres désirs c’est-à-dire à nous adorer nous-mêmes, fût-ce en nous enfermant dans le cercle vicieux de notre propre condamnation.

Une idolâtrie qui substitue un Dieu vengeur au Dieu d’amour, qui travestit l’Eternel en lui attribuant des turpitudes humaines.

Voltaire a fait un mot d’esprit célèbre en disant que si Dieu avait créé l’homme à son image, celui-ci le lui avait bien rendu depuis. Ce trait d’esprit est plus profond qu’il y paraît. La tentation de l’anthropomorphisme – se façonner un Dieu à l’image de l’homme – est en fait la tentation la plus sacrilège : celle de l’idolâtrie.

Une idolâtrie qui conduit l’homme à s’accuser lui-même et à refuser la main secourable que Dieu lui tend.

Une idolâtrie qui éloigne de Dieu les bonnes volontés tout en proclamant rester fidèle à la volonté de Dieu n’est-ce pas la marque de celui que la Bible appelle l’accusateur et qui en grec se dit diabolos ?

Catholiques et musulmans : un rapprochement dicté par la nécessité ?

« Bon carême » m’a dit un jour avec un grand sourire une collègue musulmane visiblement ravie de découvrir qu’un Gaulois pouvait s’astreindre lui-aussi à ce qui ressemblait pour elle à un ramadan chrétien. « Bonne Pâque » m’a dit une autre un peu après qui, à défaut d’en connaître la signification, l’avait identifié comme l’équivalent de l’Aïd el Fitr, la fête de clôture du ramadan. Et quand elles ont découvert que je faisais le pèlerinage des maris et des pères de famille, là aussi ça leur a parlé !

Depuis cet épisode ces signes d’empathie se sont multipliés à chaque fois que, dans mon milieu professionnel, mes collègues découvrent que je suis catholique pratiquant et heureux de l’être.

Ces petits signes de connivence, discrets dans un univers professionnel hostile à toute expression du fait religieux et influencé par une conception de la laïcité dévoyée que promeuvent certaines loges sans concierge, sont révélateurs d’une recomposition des clivages au sein de notre société qui, pour être discrète n’en est pas moins irréversible. Comme la tectonique de plaques.

Face aux nihilistes et aux désespérés de la vie on trouvera le camp des croyants qui, malgré leurs différences confessionnelles, se sentiront davantage solidaires parce qu’ils se retrouveront confrontés à même climat d’hostilité au phénomène religieux et à la notion même de morale.

Cela ne signifie pas que le christianisme et l’islam soient des doctrines interchangeables ou qu’ils professent la même morale.

Mais les croyants des deux religions ont en commun de ne pas souscrire à une civilisation qui cantonne le domaine de la foi à une activité relevant purement de la sphère privée au même titre que l’équitation ou la philatélie.

Ce qui les réunit c’est la conviction ferme qu’il existe un Dieu qui est la vérité et que toute notre existence doit s’organiser en fonction de cette conviction. Ne serait-ce parce que l’existence que nous menons ici bas détermine celle que nous mènerons après notre mort.

De même ils croient qu’il existe une différence de nature entre le bien et le mal, que tout ne se vaut pas, que tout ne relève pas de l’opinion majoritaire – même exprimée dans les formes régulières et légales du suffrage universel – et que les comportements privés ont des conséquences sociales.

Un tel rapprochement n’est possible que parce que nous sommes un pays dont les racines sont chrétiennes et non-musulmanes. Il serait impossible et impensable au sein de sociétés majoritairement musulmanes.

Là-bas le droit positif comme les mentalités profondes sont marqués par la charia qui réserve aux non-musulmans un régime d’apartheid en les affublant d’un statut de citoyens de seconde classe appelé dhimmi.

Mais, paradoxalement, un tel rapprochement témoigne aussi de la déchristianisation profonde de notre pays. C’est parce que le nihilisme y est triomphant que des croyants de religions différentes s’y sentent marginalisés et minoritaires. C’est parce que la notion même de bien et de mal est remise en cause que certains prennent le maquis.

L’esprit religieux est par nature assez peu compatible avec le culte du court terme, de l’immédiat, de la pulsion et de la volonté de puissance. Celui qui aspire à se recueillir, ne cherche pas à s’éclater.

Celui qui aspire à mûrir avant de mourir et de renaître à la vie éternelle, ne cherche pas prioritairement à obtenir la satisfaction immédiate et inconditionnelle de ses pulsions. Celui qui cherche à vivre selon le plan de Dieu ne cherche pas à exalter sa volonté de puissance.

Le rapprochement que j’entrevois entre catholiques et musulmans est davantage une alliance contre un monde perçu comme inacceptable qu’un syncrétisme. Il se fera sur une base individuelle et non communautaire.

Il ne concernera que ceux qui cherchent à nourrir leur foi et à en vivre et non ceux qui, croyants sociologiques, se conforment à l’usage majoritaire du moment. Il se fera au nom de la conviction qu’on ne peut séparer les créatures de leur créateur.

Ce ne sera pas l’application de préceptes du Coran que la plupart des musulmans ne connaissent pas voire pas du tout, faute d’être capables de le lire. Et tant mieux car il existe fort heureusement beaucoup de musulmans qui valent mieux que le Coran.

Ce sera l’expression de la religiosité naturelle à l’être humain contre le déferlement de non-sens que nous impose une société de plus en plus nihiliste, la résistance de la conscience humaine contre ce qui contrefait l’homme.

C’est donc une occasion providentielle pour leur annoncer la Bonne nouvelle !

Selon quels critères voter ?

Actuellement, aux Etats-Unis comme en France les campagnes électorales ont davantage tendance à semer la confusion dans l’esprit des électeurs indécis qu’à les éclairer.

Au jeu des petites phrases, de la communication, du story telling, de la diabolisation de l’adversaire et des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient les citoyens qui n’ont pas encore cédé aux démons de l’abstention sont le plus souvent désorientés.

Certes, on n’a pas souvent le choix de voter pour un candidat dans lequel on croit vraiment et on se rabat souvent sur le moindre mal : après tout la politique n’est-elle pas l’art du possible ?

Mais là encore,l’électeur déboussolé que je suis est perplexe. Quand je discute avec des amis par ailleurs aussi sincères et instruits que moi, nous aboutissons à des conclusions souvent très éloignées : le moindre mal de l’un est rarement le moindre mal de l’autre.

1/ Le vote, une question de confiance plus que d’expertise

Pourtant l’élection présidentielle est moins le choix d’un programme – qui ne sera jamais de toute manière et dans le meilleur des cas que partiellement appliqué – que le choix d’un homme ou d’une femme auquel ou à laquelle on décide d’accorder sa confiance.

D’abord parce qu’on n’a pas toutes les compétences requises pour juger de la pertinence de tous les articles de son programme : il faudrait réunir des compétences que même aucun candidat ne réunit à lui seul et que seule une équipe de spécialistes particulièrement affûtés est susceptible d’avoir. Tout ce que l’on peut espérer c’est que le ou la futur(e) élu(e) connaisse les enjeux, leurs tenants et leurs aboutissants ainsi que ce qu’impliquent et ce que présupposent les décisions politiques à prendre.

Ensuite parce que dans le domaine politique comme dans la vie en générale tout se résume in fine à une question de confiance c’est-à-dire de foi : à un moment on décide d’accorder ou de refuser sa confiance à son médecin, à son potentiel conjoint, à son employeur, à son employé et à Dieu lui-même : on décide non pas seulement de croire qu’Il existe mais de croire ce qu’Il me dit…ou pas.

Le choix d’un candidat c’est LA question de confiance. Oui mais on ne fait pas confiance à l’aveugle. Alors selon quels critères accorder sa confiance ?

2/ Ne pas accorder sa confiance au hasard

Les recommandations de mes proches reflètent souvent celles de mon milieu d’origine avec tout ce que cela comporte de représentations et d’idées arbitraires et de préjugés plus ou moins conscients. Pour la même raison prendre systématiquement le contrepied de mon milieu d’origine n’est pas moins arbitraire. Il faut exercer son discernement.

Certes mais sur quels fondements ? Dans ce domaine les recommandations de l’épiscopat français sont tellement vagues qu’elles sont nulles au sens premier du terme : elles sont nulles et non avenues parce qu’elles ne proposent rien de concret et de clair. Par peur de se fâcher avec une partie de leurs ouailles ? Par peur de voir la foi catholique instrumentalisée au service de causes et d’ambitions mondaines ? Parce que notre épiscopat n’y voit pas plus clair que le reste de la société ?
Quelle que soit la réponse que l’on donne à cette question le constat s’impose à moi : je ne peux pas compter sur l’épiscopat pour éclairer mon choix.

C’est pourquoi je me suis interrogé sur les critères qui me permettraient de propose de déterminer mon choix et j’en ai trouvé trois. Je ne sais ce qu’ils valent mais je les mets au pot commun en me disant que dans le pire des cas ils ne serviront à rien et n’éclaireront personne – et que ça me mettra au moins au même niveau que les journalistes politiques – et que dans le meilleur des cas cela servira peut-être à quelque chose.

3/ Quel est son programme ?

La question est moins de savoir les promesses qu’il fait ou ses déclarations d’intention que la philosophie qui sous-tend et que sous-entend sa vision du monde, qui détermine ses priorités et qui définit sa méthode.

Cette question est essentielle et pourtant elle n’est jamais clairement assumée. Elle porte en effet sur la question du bien commun ? Aborder la question revient à poser au candidat la question suivante : “Avez-vous une conception du bien commun” ?

Considère-t-il qu’il existe des objectifs à atteindre qui soient bons en eux-mêmes ou considère-t-il que le bien se définit exclusivement de manière négative en laissant les uns et les autres interagir dans le cadre de la loi positive ?

Considère-t-il avoir la responsabilité prioritaire du bien de son pays ou considère-t-il qu’il est comptable de ses actes à la communauté internationale prioritairement ? Fait-il une différence entre ce qui est moral et ce qui est légal ou bien le respect de la loi et du droit se confond-il pour lui avec le bien ?

Sa conception du bien commun est-elle celle d’un bien commun concret et effectif ou le respect de principes abstraits ?

Tient-il compte des besoins spécifiques et des aspirations de son peuple ou bien considère-t-il que le peuple ne sait pas ce qui est bon pour lui et qu’il a pour mission de lui imposer ce qu’il estime être bon ?

Quand le peuple s’exprime par référendum, respecte-t-il son choix au nom de la souveraineté du peuple et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

4/ Quel est son bilan ?

La plupart des candidats et des candidates ne sont pas des novices. Ils ont exercé des responsabilités politiques locales et le plus souvent nationales.

Le candidat pour lequel on envisage de voter a-t-il fait un bilan critique de son action politique passée ? A-t-il reconnu ses fautes éventuelles et ses responsabilités ? A-t-il fait un retour d’expérience comme on dit chez les militaires pour tirer les erreurs à ne plus reproduire à l’avenir ? Cet examen critique porte-t-il uniquement sur des choix tactiques ou sur sa conception des fins et des moyens ?

Les réussites qu’il revendique les attribue-t-il à ses propres mérites ou admet-il aussi avoir bénéficié d’une conjoncture favorable ? A l’inverse quand il a échoué ou renoncé en imputent-il systématiquement la responsabilité à des circonstances extérieures défavorables ?

S’il dénonce l’immobilisme des quarante dernières années, la déliquescence de l’Etat et la décrédibilisation de la classe politique que dit-il du rôle qu’il a joué pendant cette période ? Fournit-il des raisons de croire qu’il a changé depuis et qu’il ferai cette dois-ci  ce qu’il n’avait pas fait précédemment ?

S’il a fait hier des promesses qu’il n’avait pas les moyens de tenir, existe-il aujourd’hui des raisons concrètes – c’est-à-dire vérifiables – de penser que désormais il aurait les moyens et la volonté d’appliquer les mesures qu’il préconise ?

Ces mesures sont elles cohérentes ou contradictoires avec celles qu’ils préconisaient précédemment ? Incrimine-t-il le manque d’expérience de ses adversaires politiques pour contester la légitimité de leur candidature ?

5/ Quels sont ses soutiens ?

La question est d’une simplicité biblique : quels sont les groupes intérêts qui le soutiennent et qui, s’il est élu, exigeront un ou des renvois d’ascenseur ?

Il peut s’agir de son propre parti et des partis coalisés avec lui pour le faire gagner qui, en cas de victoire, réclameront leur dû sous forme de maroquins ministériels et/ou d’infléchissements politiques et idéologiques.

Il peut s’agir du soutien financier et médiatique de grands groupes qui considéreront leur soutien, discret mais d’autant plus efficace, comme un investissement et dont ils attendront naturellement un retour sur investissement.

Il peut s’agir de clientèles qui monnayent leur soutien électoral en l’échange du maintien d’équilibres fiscaux qui les exonèrent de charges communes ou qui leur garantit des privilèges que rien ne justifie au regard du bien commun.

Il peut s’agir de puissances étrangères qui financent le parti, les campagnes voire le train de vie du candidat – c’est parfois la triste réalité – et qui en fait dans une certaine mesure ce que la rhétorique communiste appelait “un agent stipendié de l’étranger”. Cela détermine les choix diplomatiques et géostratégiques mais aussi les choix de politique intérieure. Ces choix sont souvent davantage des choix implicites – donc non soumis au débat public et au vote – que des choix explicites.

Cette dernière question est très importante car elle explique en partie que certaines décisions traversent les clivages politiques apparents au mépris des choix exprimés par les électeurs dont les élus ne sont pourtant que les mandants..

Le poids des lobbies, les intérêts catégoriels et les acteurs non-officiels font de nos candidats des victimes consentantes de groupes de pression qu’il faut avoir préalablement identifier pour pouvoir évaluer la marge de manœuvre qui sera la leur en cas de victoire électorale.

Car si, même en les créditant d’une totale bonne foi et de la meilleure volonté du monde, ils n’ont pas les moyens de viser le bien commun au nom duquel ils sollicitent nos voix alors mieux vaut voter blanc et exprimer ainsi un désaveu qui est le dernier argument auquel ils restent sensibles.

Comme l’écrivait Bossuet : « Dieu se rit des créatures qui déplorent les effets dont elles chérissent les causes. »

L’allergie au pape François est un révélateur des turpitudes de certains milieux catholiques

Quand le pape François fait le constat que la majorité des mariages catholiques ne sont pas valides il pose un diagnostic mais il ne modifie pas une virgule de la doctrine catholique. Pourtant il provoque des réactions hystériques chez un certain nombre de fidèles.

C’est plutôt curieux car, pourvu qu’on se donne la peine d’aller lire ce qu’il a effectivement déclaré et non les citations hors contexte voire carrément tronquées que l’on trouve sur la réacosphère, on constate que tout ce qu’il dit est dans la droite ligne de l’enseignement de l’Eglise sur le sacrement de mariage : le mariage est indissoluble dès lors qu’il est valide sacramentellement ce qui suppose que certaines conditions de validité soient réunies au préalable. C’est ce qui explique que dans certains cas l’Eglise reconnaisse a posteriori que certains mariages que l’on croyait valides ne l’étaient en fait pas. C’est ce qu’on appelle la reconnaissance de nullité de mariage (et non l’annulation du mariage).

Le constat qu’il fait sur l’état d’immaturité affective, psychologique et spirituelle de nombreux catholiques n’est malheureusement pas surprenant quand on se donne la peine d’ouvrir les yeux sur la réalité. Si tel n’était pas le cas nous n’aurions pas tous ces débats sur la question des divorcés-remariés. Rien de nouveau sur ce point.

Pourtant quand il dit tout haut ce que tout le monde constatait jusque là sans oser le dire à haute et intelligible voix, certains catholiques s’offusquent. D’autres expriment leurs réprobation en s’étonnant ouvertement.

Mais ce qui est étonnant n’est-ce pas plutôt l’allergie d’un certain nombre de catholiques à l’honnêteté du pape François ?

De même quand le pape François déclare « L’Église doit présenter ses excuses aux personnes gays qu’elle a offensées » il ne fait que rappeler l’évangile : il invite à la conversion ceux qui se sont comportés de manière non charitable envers les personnes homosexuelles et il s’inclut lui-même dans le lot. En revanche il ne change rien sur la position de l’Eglise à propos de l’homosexualité. En ce sens il n’a pas changé depuis qu’il a organisé l’opposition à la loi sur le mariage homosexuel en Argentine….

Pourtant certains catholiques se disent déstabilisés. Mais n’est-ce pas précisément leur réaction qui est déstabilisante ?

Qu’y a-t-il de déstabilisant à prêcher aux catholiques la conversion du cœur et du regard ? Qu’y a-t-il de déstabilisant à dire aux catholiques que s’ils ont blessé un frère ou une sœur ils doivent lui demander pardon ? Ce que dit le pape François correspond à l’esprit et la lettre même de l’évangile. Le lui reprocher quand on est adepte de la religion de l’amour c’est une contradiction manifeste et grotesque à la fois.

Mais c’est surtout l’indice que quelque chose ne tourne pas rond. Du moins dans certains milieux. Car les préventions contre le pape François sont loin d’être partagées par tous à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Eglise….

1/ Les réactions hystériques d’une certaine frange de catholiques

Certain milieux catholiques s’acharnent à critiquer le pape au nom d’une identité catholique qu’ils confondent avec la somme des mauvaises habitudes, des partis pris et des préjugés qu’ils ont hérités de leur famille et de leur milieu. C’est cet héritage qu’ils assimilent au dépôt de la foi et qu’ils accusent le pape de vouloir brader.

Ils ne lui pardonnent pas de rappeler que la seule identité du chrétien est de suivre le Christ et que ça suppose très souvent de changer beaucoup de choses en soi et autour de soi…et donc de rompre avec les préjugés et les solidarités de son milieu d’origine.

Un certain nombre de catholiques par héritage refusent de devenir des chrétiens par choix. Ils font ce qu’on appelle en équitation un refus d’obstacle et tentent de faire passer leur raideur et leur dureté de cœur pour de la fidélité au magistère de l’Eglise.

D’où le paradoxe de ces catholiques qui se se réfèrent davantage à la pensée de Charles Maurras et de Pierre Gattaz qu’à celle des pères des Pères de l’Eglise et qui se veulent plus catholiques que le pape au point de prétendre lui donner des leçons de catholicisme. Quand ils ne l’accusent pas carrément de trahir le dépôt de la foi !

Sous prétexte de dénoncer les méfaits, bien réels, du clergé et de l’épiscopat français qui avaient pris prétexte de Vatican II pour justifier leurs propres fantaisies (pastorales théologiques, liturgiques et morales) et in fine leur propre apostasie, certains milieux catholiques veulent en faire porter la responsabilité à un pape argentin qui n’y est pour rien !

La contradiction manifeste entre ce qu’ils disent être – à savoir des catholiques qui se veulent fidèles à l’autorité de l’Eglise parce qu’elle est guidée par l’Esprit saint – et leur comportement de protestants – ils dénient au pape son autorité intellectuelles, spirituelle et morale – saute aux yeux de tous sauf d’eux-mêmes. Ils semblent les seuls à ne pas en être conscients.

Mais ce qu’il y a de plus absurde dans ce genre de comportements c’est qu’ils sont délibérément blessants et qu’ils ne reculent devant aucun procédé malhonnête et malveillant : insultes, calomnies, insinuations, citations tronquées ou citées hors contexte, accusations sans preuves… Toute la petite panoplie du manipulateur au complet (ou plutôt au complot).

Ces comportements prennent le contrepied de ce que le Christ nous a demandé (aimer notre prochain comme nous mêmes). Ceux qui utilisent de tels procédés refusent au pape François non seulement la présomption d’innocence mais surtout refusent d’adopter envers lui le parti pris de la bienveillance. Ce sont des contre-témoignages pour tous les non-chrétiens. Ils découragent les meilleurs volontés et font fuir les autres.

Une telle attitude traduit (trahit ?) chez ceux qui l’adoptent une malveillance profonde indissociable d’une forme d’orgueil consistant à se considérer, eux, comme le conseil d’administration de l’Eglise et le pape François comme un PDG d’entreprise qui devrait leur rendre régulièrement des comptes et surtout leur donner satisfaction.

Malheureusement pour eux l’Eglise a été voulue et conçue par le Christ et le pape désigné par l’Esprit saint. Ne pouvant le destituer ils se consolent en le mettant en cause, un peu comme quand Alain Juppé avait dit de Benoît XVI qu’il commençait « à poser un vrai problème » et qu’il vivait « dans une situation d’autisme total ».

2/ L’opposition au pape et le refus de l’évangile

Ce qui est reproché au pape c’est au fond de demander aux catholiques d’être fidèles à l’évangile .

Le pape François nous met en garde contre le risque ou plutôt contre la tentation de préférer défendre le contenant (la culture chrétienne) plutôt que de vivre de son contenu (le Christ).

Ce que certains catholiques lui reprochent c’est de leur rappeler que Jésus-Christ ne requiert pas des défenseurs mais qu’il recherche des témoins et ce n’est pas la même chose (sinon il aurait appelé des légions d’anges pour échapper à sa Passion).

Ce qui lui est reproché par certains athées pieux c’est de dire tout haut que les catholiques européens ne sont pas ici-bas pour rappeler à des masses ignorantes les beautés de l’art roman mais pour leur annoncer la bonne nouvelle de notre rédemption par Jésus-Christ en commençant par vivre eux-même en cohérence avec cette bonne nouvelle.

Certains le détestent parce qu’il leur rappelle qu’ils ont une mission : témoigner par leur vie et par la paroles que Dieu est un Dieu d’amour et que Lui seul peut combler l’aspiration fondamentale de l’être humain à être aimé (« Qui donc pourra combler les désirs de mon cœur, Répondre à ma demande d’un amour parfait ? Qui, sinon toi Seigneur, Dieu de toute bonté, Toi l’amour absolu de toute éternité »).

Ce qu’ils détestent par dessus tout c’est quand le pape François leur rappelle que cette responsabilité leur incombe aussi à eux en tant que baptisés, qu’ils ont un devoir d’exemplarité parce que la sainteté n’est pas une option qu’ils pourraient décider de ne pas prendre mais qu’elle est leur vocation unique, leur seule raison d’être ici bas et la condition de leur salut.

Certains le haïssent parce qu’ils ne veulent pas entendre que la foi chrétienne est la foi en un Dieu tout-puissant qui a décidé d’avoir besoin de nous pour réaliser le salut de l’humanité. Ils lui préféreraient un Dieu musulman qui leur commande d’utiliser la force.

Leur obsession de l’islam est le reflet de leur envie et l’expression de leur regret de ne pouvoir exalter leur propre volonté de puissance, à l’image de ces musulmans qui peuvent justifier leur volonté de dominer en invoquant le jihad et imposer, quand ils sont en position de force, le statut de dhimmis aux non-musulmans….

De même que l’amour rend intelligent, la malveillance rend aveugle. A force de vouloir faire dire au pape ce qu’il n’a pas dit, par exemple en l’accusant d’avoir dit que tous les mariages étaient nuls, les ennemis  du pape François se condamnent à ne rien comprendre.

Car en posant un diagnostic sans complaisance sur la réalité de certains mariages célébrés dans les formes, il pointait du doigt les conséquences de l’apostasie et du laxisme d’un certain nombre de responsables du clergé qui ont renoncé à éclairer les consciences en refusant de célébrer un mariage sacramentel quand les conditions de validité n’étaient pas réunies !

En refusant d’écouter ce que le pape dit réellement et en préférant le calomnier les catholiques qui aiment le détester se condamnent à la cécité volontaire.

L’hystérie que déclenchent chez certains le pape François ne nous dit rien de ce que fait ou pense le pape François mais il nous en apprend beaucoup sur l’état intérieur de ses détracteurs.

De ce point de vue là l’allergie au pape François est un bon révélateur des incohérences et des turpitudes de certains milieux catholiques. En un sens c’est une bonne nouvelle : les masques tombent !

Pourquoi le pape François accorde la priorité à la vérité de l’amour et non à l’amour de la vérité

Que nous le voulions ou non à chaque fois que nous nous exprimons, poussés par le zèle de la vérité, nous parlons toujours – au moins un peu – de nous-mêmes. L’amour de la vérité que nous proclamons ne nous permet que de parler de nous croyons être la vérité, de ce que , dans le meilleur des cas, nous en comprenons.

Avec toute la marge d’erreur inhérente à la conscience humaine – errare humanum est – et dans les limites propres à notre condition d’être humaine qui est celle d’un être limité. Comme le disait Blaise Pascal : « Notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature ».

Tout homme est en effet exposé en permanence au risque de réduire la vérité à ce qu’il en comprend, à ce qu’il croit en comprendre et surtout à ce qu’il veut en comprendre. Entre l’autosuggestion et le mensonge délibéré la frontière est souvent floue et c’est là que cela devient dangereux : errare humanum est, perseverare diabolicum. C’est vrai dans le domaine profane mais c’est encore plus vrai dans le domaine spirituel. Comme disait le prophète Jérémie : « Le cœur de l’homme est compliqué et malade ! (Jérémie 17,9) ».

C’est pour cela que le prosélytisme en général suscite la méfiance instinctive de nos contemporains et même de beaucoup de chrétiens. Au fond de chacun d’entre nous sommeille la même objection : « Je veux bien croire à leur sincérité mais dans le fond que savent-ils de la vérité ? ». C’est la limite de tous les argumentaires : ils sont cohérents, ce qui est quand même la moindre des choses, mais rarement convaincants.

Sans compter qu’on peut emporter l’adhésion pour de très mauvaises raisons et aliéner autrui avec n’importe quelle religion. Certains missionnaires, catholiques hier, et pentecôtistes aujourd’hui ne sont pas très différents des prêcheurs salafistes. Le bourrage de crâne insistant au début puis aliénant se fait toujours au nom de l’amour de la vérité. Toute religion dominante est une religion aliénante, non pas d’abord en raison de son contenu mais en raison de son statut.

Même le christianisme peut être vécu comme une prison au lieu d’être vécu comme une libération. Et s’il est en si mauvais état en Europe actuellement c’est parce qu’il a été vécu comme tel pendant des siècles et que la réaction de rejet est à la mesure de la pression sociale et du poids moral endurés. La rupture de la transmission de la foi et l’apostasie généralisée d’une grande partie du clergé dans le sillage de mai 68 ne s’explique pas autrement.

C’est ce que dit explicitement le pape François dans La joie de l’amour : « Nous devons être humbles et réalistes, pour reconnaître que, parfois, notre manière de présenter les convictions chrétiennes et la manière de traiter les personnes ont contribué à provoquer ce dont nous nous plaignons aujourd’hui. C’est pourquoi il nous faut une salutaire réaction d’autocritique (Amoris Laetitia, § 36) ».

C’est pour cela que le pape François insiste d’abord sur la miséricorde qui est un des noms de l’amour. Après tout nous serons jugés sur l’amour, pas d’abord sur la théologie !

1/ La vérité de l’amour : c’est quoi ?

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’amour est contagieux et porte des fruits que nous ne soupçonnons même pas.

Quand la fille de pharaon s’est laissée toucher par le bébé hébreu qui dérivait dans son panier d’osier sur le Nil elle a posé un geste d’amour dont les conséquences lui étaient inimaginables : l’émergence de Moïse, prophète de l’Eternel et libérateur d’Israël.

D’ailleurs nous le savons d’expérience : nul ne mesure jamais la portée de ce qu’il fait, en bien comme en mal. En termes profanes on appelle ça l’effet papillon.

Une professeur de français à la retraite m’a raconté, émue, cette anecdote. Elle avait été abordée par un jeune jésuite français plein d’allant qui s’occupait d’enfants dans les bidonvilles de Manille.Elle ne se souvenait absolument pas de lui mais lui se souvenait parfaitement d’elle. Il était venu la remercier de tout ce qu’elle avait fait pour lui. Intriguée la professeur lui demanda de quoi il s’agissait.

L’ancien élève lui répondit alors qu’il avait été son élève en classes de 6ème et de 5ème et qu’à cette occasion elle avait fait découvrir à ses élèves quelques extraits de la Bible et d’Homère. Elle avait même lu et commenté quelques passages de la Genèse. Elle ne s’en souvenait même pas mais pour lui ce fut une expérience extraordinaire qui, de son propre aveu, a joué un rôle déterminant dans sa vie et dans son parcours ultérieur. Très émue, cette professeur a pris le temps de discuter avec lui et découvert l’influence insoupçonnée qu’elle avait exercé dans sa vie.

C’est aussi la trame du film de Franck Capra intitulé La vie est belle (It’s a wonderful life 1946), à  ne pas confondre avec le film homonyme de Roberto Benigni, La vita è bella, réalisé en 1997.

Convaincu que sa vie n’a servi et persuadé, le héros se persuade que la seule chose utile qu’il puisse encore faire pour sa femme et ses enfants est de suicider afin qu’ils bénéficient au moins de son assurance-vie. Il est repêché in extremis par un ange qui lui fait voir ce qu’aurait été la vie de tous ses proches s’il n’avait pas été là pour les aider et les aimer. Il découvre l’horreur qu’aurait été leur vie sans lui. La fécondité des actes d’amour anodins et insignifiants qu’il avait posés lui apparaissent alors.

Le primat accordé à la miséricorde n’est pas une concession à l’air du temps. La priorité du pape François n’est pas de manifester d’abord notre amour de la vérité mais la vérité de l’amour de Dieu.

2/ La vérité de l’amour ou l’effet papillon de Dieu

L’effet papillon est une expérience quel’on peut faire sans être chrétien mais pour le chrétien c’est une vérité de foi parce que c’est le coeur même de sa foi : si l’amour est contagieux et s’il porte du fruit c’est parce que l’amour vient de Dieu. Ou plutôt parce que l’amour c’est Dieu puisque Dieu est amour. « Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour »(1, Jean 4,8).

La volonté de Dieu se réalise à chaque fois que nous aimons et que nous posons un acte d’amour alors même que nous ne savons pas ce à quoi cela servir. Nous faisons sa volonté qui, on le sait est mystérieuse et souvent très déconcertante : il n’y a qu’à voir comment Dieu le Père a traité son Fils lorsque ce dernier lui demandait de lui épargner la croix….

Mais si nous croyons réellement à ce que nous disons quand, lorsque nous prions le Notre Père, nous lui disons «que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel» alors nous savons qu’à chaque fois que nous aimons nous contribuons à ce que sa volonté soit faite.

A la différence de la foi d’un musulman ou d’un juif pour lesquels la fidélité à Dieu passe d’abord par l’observation d’une loi, la foi du chrétien lui impose de consentir à se transformer en un corps conducteur de l’amour de Dieu pour les hommes, un peu comme on dit d’un objet que c’est un corps conducteur d’électricité. C’est en effet la seule façon de manifester la nature même de Dieu sans s’interposer entre lui et les hommes sous prétexte de témoigner de notre amour de la vérité.

Mais comme le chrétien sait qu’il n’est pas naturellement un corps conducteur et qu’il aurait plutôt tendance à être un corps isolant il faut préalablement et en permanence qu’il se transforme de l’intérieur ou plutôt qu’il se laisse transformer en profondeur, qu’il change de nature. C’est ce qu’annonce Dieu par la bouche du prophète Ezéchiel quand il dit : « Je vous donnerai un cœur nouveau, et je mettrai en vous un esprit nouveau; j’ôterai de votre corps le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair » (Ezéchiel 36,26) .

La conversion du coeur et l’amour du prochain priment sur l’annonce de l’évangile car la priorité d’un homme en train de mourir de soif c’est de s’abreuver à l’eau du torrent. Ce n’est qu’une fois déshydraté qu’il est en mesure d’écouter ceux qui lui indiquent où se trouvent la source et l’oasis qu’elle a créée pour rendre la vie possible.

L’évangélisation n’est pas devenue superflue avec le pape François contrairement à l’image d’un pape fossoyeur de la foi que ses ennemis au sein de l’Eglise propagent. L’annonce de l’évangile est bien sûr absolument nécessaire mais elle est secondaire dans l’ordre chronologique. Secondaire ne signifie pas accessoire ou optionnelle. L’évangélisation est indissociable de la vérité de l’amour parce qu’elle en est le prolongement naturel et organique.

Mais l’amour de la vérité sera toujours moins convaincant que la vérité de l’amour parce que l’amour de la vérité rend d’abord témoignage à l’amour de la vérité que nous proclamons c’est-à-dire à nous-mêmes. La vérité de l’amour, elle, rend d’abord témoignage à Dieu qui est l’amour.

La vérité de l’amour c’est en effet que l’amour possède une logique intrinsèque et des caractéristiques qui lui sont propres.

“L’amour est patient, il est plein de bonté, l’amour. Il n’est pas envieux, il ne cherche pas à se faire valoir, il ne s’enfle pas d’orgueil”(1, Corinthiens 13,4). Ce n’est pas lui qui inspire à l’Eglise la tentation du triomphalisme, du carriérisme, du cléricalisme et de la mondanité que le pape François dénonce à tours de bras.

“Il ne fait rien d’inconvenant. Il ne cherche pas son propre intérêt” (1, Corinthiens 13,5). Il vient en aide aux victimes des prêtres pédophiles et les aide à obtenir justice plutôt que de chercher à étouffer ou à minimiser le scandale au motif de protéger l’institution.

“Il ne s’aigrit pas contre les autres”. Il ne hurle pas au complot anti-catho quand les médias exhument des scandales que le clergé et l’épiscopat avaient consciencieusement enterrés.

“Il ne trame pas le mal” (1, Corinthiens 13,6) contrairement aux campagnes de dénigrement, de désinformation et de calomnie du pape François qu’orchestrent certains réseaux d’athées pieux dans les milieux catholiques français. Au nom de la fidélité à la Tradition et à la Vérité, bien sûr…..

“L’injustice l’attriste, la vérité le réjouit” (1, Corinthiens 13,6). Ce n’est pas la logique de l’amour qui jette pas l’opprobre de manière indistincte sur tous les réfugiés et tous les migrants en agitant le chiffon rouge des invasions barbares et de la subversion islamiste.

3/ La pédagogie unit la vérité de l’amour et l’amour de la vérité

L’amour de la vérité se manifeste, entre autres choses, par la recherche philosophique et théologique et par l’enseignement. La garantie que l’enseignant n’enseigne pas lui-même mais la bonne nouvelle de Jésus Christ se situe dans la cohérence entre ce qu’il dit et ce que l’Eglise dit depuis 2000 ans. Mais pour que l’enseignement soit vrai il faut aussi qu’il soit authentiquement inspiré par l’amour.
Concrètement cela signifie que celui qui transmet ce qu’il sait et qui fait sa supériorité sur celui qui ne sait pas consent en même temps à renoncer progressivement à ce qui faisait sa supériorité. L’amour vrai est « patient, il est plein de bonté, l’amour. Il n’est pas envieux, il ne cherche pas à se faire valoir, il ne s’enfle pas d’orgueil ».

C’est la différence entre un sourcier et un sorcier : le sorcier fait jaillir une source puis s’en va, laissant les autres libres de s’en abreuver gratuitement et autant qu’ils le veulent. Le sorcier distribue au compte-gouttes son savoir pour garder son auditoire captif et dépendant afin d’asseoir son propre pouvoir. Pour lui le savoir, c’est le pouvoir.

A l’inverse celui qui enseigne par amour accepte de devenir de moins en moins indispensable à mesure qu’il rend autonome son élève, comme un père qui s’efface derrière l’enseignement qu’il transmet à son fils pour l’aider à devenir à son tour un homme libre et autonome. Quand la vérité d’un tel amour se manifeste par la transmission, il passe nécessairement par la pédagogie.

La pédagogie est concrète parce c’est du sur-mesure. C’est la manifestation concrète de l’effort d’imagination, d’observation et d’obstination que nous avons fait pour nous adapter à la tournure d’esprit, au contexte culturel mais aussi au parcours personnel, de cet autrui singulier auquel on s’adresse. C’est quand nous faisons l’effort d’aller vers autrui de manière désintéressée que nous avons la certitude que nous réalisons volonté de Dieu et non la nôtre sous couvert de la sienne.

Il ne s’agit pas tant de se mettre à son niveau – expression la plupart du temps condescendante signifiant « descendre » à son niveau que d’entrer en connexion avec lui en tenant compte de ses insuffisances, ses lacunes, ses besoins, ses atouts et ses attentes, ses blocages psychologiques, ses blessures affectives et ses difficultés spirituelles. On ne peut faire du sur-mesure qu’en le comprenant préalablement.

On ne peut le comprendre qu’en le comprenant de l’intérieur. On ne peut le comprendre de l’intérieur qu’à force de l’aimer car contrairement à la connaissance des choses ou des idées la connaissance véritable des êtres ne peut s’acquérir que dans une relation d’intimité avec eux. Cela n’a rien d’anodin car une telle relation nous engage pleinement. Elle suppose que nous consentions à nous dévoiler, à tomber le masque et l’armure, à exposer nos faiblesses et donc à nous rendre vulnérables.

Tous ceux que je connais qui ont eu la chance de rencontrer et de fréquenter régulièrement le cardinal Joseph Ratzinger, avant et après sa désignation comme pape, disaient tous que quand on le rencontrait et qu’on discutait avec lui on ressortait en ayant l’impression d’être plus intelligents…

Il écoutait avec beaucoup d’attention, de patience et de bienveillance les propos de son interlocuteur puis, quand il prenait la parole, commençait par reprendre ce qu’il estimait juste et vrai dans ce qu’il avait écouté. Puis il le complétait, attirait l’attention de son interlocuteur sur certains de ses présupposés faux ou incomplets et lui proposait une reformulation plus complète et enrichie de liens et de connexions auxquels ce dernier n’avait pas songé. C’est particulièrement évident dans les livres interviews qu’il a accordés au journaliste allemand Peter Seewald Le sel de la Terre (1996) et Lumière du monde  (2010).

La vérité de l’amour transparaît dans l’amour d’une vérité qui nous dépasse et qui se manifeste de manière objective parfois même malgré nous et contre nous : l’amour de Dieu est plus fort et plus fécond que l’image que nous nous en faisons et que les péchés que nous commettons.

C’est pour cela que la vérité de l’amour doit primer sur l’amour de la vérité.